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Le Haut-Elfique pour les débutants
#32
Yyr Wrote:Nous rejoignons du reste la problématique de <i>Beowulf & des critiques</i> :

[citation=MC, p. 19]
Il est en effet dans la nature des jabberwocks de la recherche historique et archéologique de ruginifler dans le bois touffeteux de la conjecture, papillonnnant d'un arbre à l'autre — nobles animaux, dont il est parfois bon d'entendre le murmure ; mais si les flammes de leurs yeux s'avèrent parfois d'utiles projecteurs, leur portée est limitée.
[/citation]

Lorsque Tolkien écrit cela, il le fait juste après avoir écrit que <i>Beowulf</i> doit [emphase]« seulement »[/emphase] être considéré [emphase]« comme poème renfermant une signification poétique »[/emphase] pour que l'on puisse ensuite [emphase]« se faire, ou maintenir fermement, une opinion ou une certitude, qu'elle qu'elle soit »[/emphase]. L'idée de Tolkien est de mettre un coup de projecteur non pas sur <i>Beowulf</i> comme document historique, mais sur la critique de <i>Beowulf</i>, [emphase]« critique directement orientée vers la compréhension du poème en tant que poème »[/emphase] (<i>MC</i>, p. 15). Et j'entends bien cela. Delà, toutefois, à traiter les historiens et les archéologues de [emphase]« jabberwocks »[/emphase] ... même si c'est pour ensuite parler de [emphase]« nobles animaux »[/emphase], je ne suis pas sûr que l'on soit dans la <i>critique</i> la plus constructive qui soit, même sous couvert d'une supposée plaisanterie "carrollienne". ;-) Je ne suis pas sûr que les œuvres écrites du passé seraient appréciées aujourd'hui à leur juste valeur si elles n'étaient pas étudiées également comme documents historiques. Cela vaut aussi bien pour la Bible que pour l'<i>Iliade</i>, l'<i>Énéide</i>, <i>Beowulf</i>, les sagas islandaises, <i>Lancelot du Lac</i>, ou <i>La Jérusalem délivrée</i>, ou toute œuvre de la littérature des temps modernes et contemporains. Un texte est toujours écrit à une époque propre, dans un contexte propre. Et la personne qui le lit, le fait à une époque propre, et dans un contexte propre. Je ne crois pas que procéder à une analyse des textes en ce sens soient de nature à en détruire la matière desdits textes comme tu sembles le craindre. Ceci dit, je suppose que c'est une question de dosage... ;-) Il y a sans doute toujours un risque de faire n'importe quoi avec toutes les méthodes de travail existantes, y compris celle qui consisterait à se limiter à une étude menée dans un rapport de stricte soumission aux textes et aux théories de leur auteur. Je suis d'accord avec toi pour <i>"ordonner entre elles les études, les disciplines et les méthodes, d'après le mode qui convient à leur objet"</i>, mais s'agissant de l'histoire et de la littérature, je crois que l'un et l'autre ne doivent pas s'exclure, même si je reconnais volontiers que l'herméneutique "littéraire" et l'herméneutique "historique" ont chacune leurs spécificités...<p>Quant à la psychanalyse appliquée à l'analyse littéraire, n'y connaissant pas grand-chose, j'avoue que je n'ai guère d'avis pour le moment, mais je maintiens cependant ce que j'avais dit cet été dans un autre fuseau du présent forum, à propos de l'intervention à thématique psychologique de Nicole Guédeney à Cérisy : sur le principe, les approches diversifiées autour d'un même objet d'étude me paraissent être une bonne chose. Et je me permets de rappeler cette phrase d'Isabelle Pantin, extraite de son article publié dans Tolkien aujourd'hui : [emphase]« Or, c'est une vérité première : la succession perpétuelle de lectures non répétitives est la seule chose qui maintienne en vie les œuvres littéraires »[/emphase]. Or, pourquoi ne pas opter pour des lectures peut-être a priori moins littéraires que d'autres, du moment que l'on ne perd pas de vue l'identité littéraire du texte ?

<SMALL>Par ailleurs, si tu n'as pas été convaincu par l'article de Thomas Honegger publié récemment dans <i>l'Arc et le Heaume</i> (article que je n'ai pas encore lu pour ma part), peut-être le seras-tu davantage par <A HREF="https://www.jrrvf.com/precieux-heritage/essais/le-hobbit/psychanalyse-dun-conte-de-fees/"><i>Psychanalyse de <u>The Hobbit</u></i></A>, un essai publié ici même, sur JRRVF, à une date indéterminée (probablement avant 2004 ?)...</SMALL>

Yyr Wrote:Je ne connais pas la (les) théorie(s) de la littérature (en dehors de celle de Tolkien pour la Fantaisie)

Je me permets de saisir ces propos au vol, car ils font écho à certaines réflexions dans le cadre d'une passionnante discussion en cours sur le forum de Tolkiendil, dans un fuseau intitulé <A HREF="https://forum.tolkiendil.com/thread-6085.html" target="_blank">Tolkien écrivain ?</A>. Dans une de mes interventions, j'ai écrit ce qui suis :

Votre serviteur Wrote:Si j'ai effectivement rappelé ce qu'a écrit Isabelle Pantin dans son article publié dans <i>Tolkien aujourd'hui</i> - <i>"Tolkien fait partie de ces auteurs qui requièrent d'être abordés selon une approche interne et avec des outils faits pour eux"</i> -, c'est parce que cela me parait essentiel... mais sans être exclusif pour autant. Étudier Tolkien à la lumière de ce qu'il a écrit dans sa propre théorie littéraire sur la fantasy est, par exemple, essentiel, mais il ne faut pas pour autant se limiter à cette approche - sous peine de finir par tourner en rond, quoi que l'on en dise -, ni surtout faire comme si l'œuvre de Tolkien était complètement isolée au sein du champ littéraire mondial. Étudier Tolkien ne me parait avoir du sens que si cela se fait non seulement en le considérant simplement comme un écrivain, mais aussi en tissant des liens entre lui et d'autres artistes au sein de l'histoire de l'art, y compris par le biais de théories et de méthodes qui ne sont pas forcément ni celles de Tolkien lui-même, ni celles auxquelles on n'est censé s'attendre dans le cadre de l'étude d'une œuvre littéraire.

Quel est ton point de vue sur ce sujet ? Penses-tu vraiment qu'il y a forcément <i>a priori</i> un risque sérieux d'égarement à sortir du sentier de la théorie littéraire de Tolkien sur la fantasy pour appréhender son œuvre ? Mais dans ce cas-là, comment éviter de finir par tourner en rond, sans autre horizon que celui que Tolkien a lui-même tracé ? N'est-il pas nécessaire de rechercher, à un moment donné, d'autres horizons, fusse pour explorer le même univers ?

Yyr Wrote:Le regard de l'étudiant qui crée l'objet en [théorie de la] littérature ?

Mais alors en quoi est-ce encore un objet, [emphase]« donné par l'expérience, qui existe indépendamment de l'esprit qui l'appréhende »[/emphase] (<i>Grand Robert de la Langue Française</i>, sens philosophique, cf. plus communément quelque chose d'« objectif ») ?

Il est vrai que les perspectives fournies par le "postextualisme" évoqué par Vincent sont vertigineuses... tout en étant stimulantes intellectuellement sur le principe. ;-)

En ce qui me concerne, du mot "objet", j'ai trouvé la définition suivante dans le TLF, pour ce qui est du sens dont il est a priori question en ces lieux : [emphase]« Tout élément ayant une identité propre, produit par un art ou une technique et considéré dans ses rapports avec cet art ou cette technique »[/emphase].

Yyr Wrote:@ Hyarion : J'ai pensé à ton message de nouveau aujourd'hui. En cours, on nous a parlé de l'intérêt des « thérapies cognitivo-comportementales » en médecine, histoire de sortir pour une fois de la technique, et de considérer la personne « dans sa globalité » :). C'est excellent : il faut voir les patients comme des « apprenants » ;), il faut avoir à leur égard une « grille de décodage », procéder « à la déconstruction des savoirs de l'apprenant et à la reconstruction de ses savoirs », comprendre son « fonctionnement » et en particulier « la mécanique interne d'un changement de comportement », et, à tous les niveaux, identifier les « rouages » qui se grippent. C'est beau :) Bon, j'ai l'air moqueur, c'est très intéressant en fait ce cours, mais c'est aussi très révélateur ...

Ce mot d'"apprenant" a décidément quelque-chose d'effrayant... Quel que soit le contexte disciplinaire dans lequel on l'emploie, on a l'impression que les êtres humains sont considérés comme Descartes considérait - hélas - les animaux en son temps : comme des machines ! Voila pourquoi je ne pouvais que tiquer sur l'emploi de ce terme dans un ouvrage censé faire découvrir le quenya à des débutants, d'autant plus qu'il me parait s'agir-là, dans l'esprit du public potentiellement intéressé, d'un apprentissage perçu comme étant <i>a priori</i> ludique à la base (dans le cadre d'une passion pour l'univers d'un écrivain de fiction). Mais il est vrai qu'EJK n'a jamais caché son espoir de voir les langues elfiques devenir un jour des langues vivantes... Il l'a déclaré dans un <A HREF="http://www.lepoint.fr/actualites-societe/2007-01-19/le-seigneur-des-anneaux/920/0/51277" target="_blank">certain article du <i>Point</i></A> déjà cité, et je crois me souvenir que l'on retrouve ce souhait également exprimé dans son livre. Ceci dit, quelles que soient les aspirations de l'auteur, je ne pense pas qu'un terme comme "apprenant", fusse-t-il perçu comme un simple détail de forme, ait sa place dans un tel ouvrage, tant il me parait nuire à la présentation du propos... mais ce n'est évidemment que mon point de vue.

Ceci dit, j'en profite pour poser la question, si jamais quelqu'un a un avis là-dessus : les langues elfiques inventées par J.R.R. Tolkien peuvent-elles devenir un jour des langues vivantes, ou bien est-ce là une pure utopie ?

<SMALL>Ce matin, en farfouillant dans le site, j'ai retrouvé les anciens <A HREF="http://www.jrrvf.com/langues/cours_sindarin/sdcours1.html" target="_blank">cours de sindarin</A> de Didier, publiés sur JRRVF en février-mars 2000 : par Zeus, Odin, Crom et Ulmo, je ne m'en souvenais plus ! ;-) J'aime bien la phrase du professeur Dragon figurant au début de la page de <A HREF="http://www.jrrvf.com/langues/cours_sindarin/sdcorr.html" target="_blank">correction des exercices</A> : [emphase]« J'espère que vous avez fait vos exercices sérieusement avant de venir consulter cette page ! »[/emphase] ;-)<br>À signaler également, tant que j'y suis, une leçon de quenya donnée sur le présent forum par Cayin, en février 2000 : ce sujet.</SMALL>

Amicalement,

Hyarion.

P.S.: <i>"ruginifler"</i>, dans <i>Les Monstres et les critiques</i>, ça veut dire quoi, au juste ? J'ai toujours compris ce verbe - employé par la traductrice Christine Laferrière en l'empruntant à Henri Parisot - comme étant peut-être un mot-valise plus ou moins proche de "ruginer" et "renifler", mais sans en être bien sûr ! Le <i>Jabberwocky</i> de Lewis Carroll... encore une source de perspectives vertigineuses... ;-)
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