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Sur les Rivages de la Terre du Milieu
#8
On a déjà commencé à parler, sur ce forum et ailleurs, du livre de Vincent Ferré, intitulé Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu (Paris, Christian Bourgois éd., 2001, 354 p.). Mais je ne résiste pas au plaisir d'y revenir, en un mini compte-rendu :-)


Tout d'abord, le titre synthétise avec justesse les deux grandes parties de l'ouvrage. Les rivages sont, d'une part, le lieu par excellence où l'on aborde un nouveau monde : en cela, les Rivages de la Terre du Milieu fournissent une première grande partie introductive au Seigneur des Anneaux. Mais, d'autre part, pour qui a déjà visité la Terre du Milieu, les rivages bordent la Grande Mer et évoquent le départ pour l'Ouest, vers les Cavernes de Mandos : à ce titre, ils sont le passage vers la mort (dans ses différentes formes, en fonction du destin de chaque peuple). La seconde partie de l'ouvrage privilégie alors ce fil pour entrer plus avant dans la trame de l'œuvre. Qu'ils soient le seuil de la découverte ou, à l'inverse, l'appel du Départ, ces Rivages comblent les espoirs.

La première grande partie s'emploie à présenter l'œuvre selon cinq perspectives différentes.
Le chap. I, consacré aux personnages principaux, met déjà en regard les Neuf Marcheurs et les forces de Sauron, afin de poser les jalons de l'étude de la mort (sans pour autant en donner une vision simpliste et manichéenne). L'essentiel du dossier pour chaque personnage est dressé et rassemble un nombre important d'informations disséminées dans l'œuvre. Vincent Ferré excelle dans les rapprochements thématiques internes, grâce à de multiples lectures transversales (qui mettent en évidence les choix de Tolkien lors de la rédaction).
Cette mise en relief du texte se combine alors avec l'étude des principaux sites de la géographie de la Terre du Milieu (chap. II). Le voyage de la Compagnie est décrit de lieu en lieu, ce qui conduit inévitablement à parler des différents trajets empruntés par ses membres après la Dissolution. C'est l'occasion, pour Vincent Ferré, d'étudier avec précision la technique d'entrelacement des fils narratifs dans l'œuvre. Ce point fait partie des sujets les mieux maîtrisés de l'ouvrage. Reprenant le modèle conceptuel du tissage (dont le terme "texte" est un dérivé étymologique), il analyse la force du récit, faite d'alternances, de répétitions et d'ellipses, ou encore de retours en arrière (voir pp. 67-76).
On en vient fort logiquement au statut littéraire de cette œuvre si particulière (chap. III : « Fantasy et fiction »). Si les analyses principales que Tolkien a proposées notamment dans sa correspondance et dans son essai Sur le Conte de fées sont correctement exploitées, la différence entre allégorie (symbolisation imposée par un auteur) et applicabilité (interprétation libre selon le lecteur) attire plus spécialement l'attention. En effet, Vincent Ferré donne au lecteur francophone les moyens d'approfondir cette question grâce à la traduction inédite des avant-propos des deux éditions anglaises du Seigneur des Anneaux (pp. 308-314).
Le chap. IV, dans le prolongement du précédent, s'intéresse aux sources de Tolkien et à la genèse du texte, c'est-à-dire aux origines de l'inspiration et de la rédaction. Là encore, les dossiers sont construits sérieusement et Vincent Ferré prend soin de rappeler la réticence de Tolkien à l'égard de la confusion entre ressemblance et influence (p. 133, et n. 3-4, p. 143). Profitons toutefois de ce passage pour indiquer l'une des rares réserves à l'égard de ce travail. Quelques dérives thématiques vers le Moyen Âge, au cours de l'ouvrage, sont parfois trop systématiques pour être pleinement convaincantes, d'autant plus que l'on ne sait pas, en définitive, à quel concept de Moyen Âge on a affaire : Vincent Ferré reconnaît d'ailleurs plus haut qu'il s'agit parfois d'un "Moyen Âge « mythique »" (p. 90). Il est d'ailleurs piquant de constater que les relevés les plus littéraux ne rapprochent pas le Seigneur des Anneaux des textes médiévaux mais de Shakespeare. Reste que, à juste titre, en aucun endroit de son livre, Vincent Ferré ne conclut à une influence démontrée de tel texte médiéval sur Tolkien.
La fin du chap. IV et le chap. V restituent l'inscription progressive du Seigneur des Anneaux, au cours de ses différentes phases de rédaction, au sein du Légendaire (lui-même en constant changement). Le lecteur est ainsi sensibilisé au double travail d'explication, selon une perspective interne et/ou externe au Légendaire.

Après avoir aidé le lecteur à prendre pied en Terre du Milieu, Vincent Ferré choisit de prendre au sérieux Tolkien pour qui le véritable sujet du Seigneur des Anneaux est la question de la mort et de l'immortalité.
C'est d'abord le rapport à la mort comme danger qui permet de lire la distinction entre la quête et l'aventure, distribuant les différents rôles (chap. VI). En d'autres termes, les personnages se répartissent en fonction des menaces mortelles (combats, guerres, deuils, etc.) auxquelles ils sont confrontés.
Face à ce péril omniprésent qu'est la mort, les alliances se soudent. Le chap. VII, l'un des plus réussis, s'attache à en rendre raison. Alors que les forces de Sauron sont déjà subverties pour avoir choisi la mort, donc la solitude, leurs opposants tissent des liens successivement analysés : amitiés, alliances, engagements, pactes (l'évolution des rapports entre Frodo, Sam et Gollum est particulièrement bien rendue). Les alliances menant à l'amour, la place des femmes est également étudiée (tout en laissant ouvertes un certain nombre de pistes de travail). Ensuite, puisque toute alliance implique un choix libre et réfléchi, le chap. VII en vient à l'examen très éclairant des raisons qui légitiment ou non l'usage des pouvoirs en présence. La réflexion se clôt enfin sur les différentes fins qui président aux choix : l'espoir est la vertu cardinale du Seigneur des Anneaux, et la miséricorde son instrument.
Le chap. VIII poursuit les deux précédents en confrontant les deux grands types d'évolutions induits par la considération de la mort : l'ennoblissement et l'aliénation (sans pour autant que ces deux concepts recouvrent exactement l'alternative entre victoire et défaite). A noter la distinction très pertinente entre le maître et le possesseur, qui permet de dépasser – ou non – la tentation. Loin de faire sourire, l'analogie entre les casseroles de Sam et l'Anneau de Frodo (qui est l'un de ces multiples rapprochements inattendus qui rendent la lecture savoureuse au détour des pages et des notes) est révélatrice du couple tentation/renoncement.
Le chap. IX renoue les fils pour restituer une vue d'ensemble sur le Seigneur des Anneaux. Il s'ouvre par les échos entre le passé et le présent tout au long de l'histoire. Mais il dépasse la lecture trop simple qui consiste à n'y voir que de plates répétitions : bien au contraire, il montre à quel point "le passé est retravaillé" dans le présent (p. 258). Il ne s'agit plus de tel ou tel individu devant la mort, mais d'un monde entier, appelé à disparaître. La fin du Troisième Âge est une rupture, qui mène à une triple réflexion : sur la résurrection (et la religion), sur l'avènement de l'Âge des hommes et sur l'œuvre de mémoire. Ce dernier point nous reconduit vers le statut de l'œuvre, qui assure, au-delà de la mort, le renom de ceux qui la combattirent.
La conclusion s'achève sur les "quelques pages blanches" laissées à la fin du Livre rouge, comme l'écume déposée par la vague qui laisse un sable vierge de toute inscription. Au lecteur de marcher à son tour sur le rivage.

Ce travail à venir du lecteur est facilité par un apparat critique de grande qualité. Outre les très nombreuses notes (références internes et externes, précisions, extrapolations, etc.), les Appendices offrent plusieurs outils solides. Un résumé de l'intrigue (qui reproduit la numérotation des livres et des chapitres) évitera à celui dont la dernière lecture du Seigneur des Anneaux remonte à quelques années de tout relire pour se rafraîchir la mémoire. Des « Repères biographiques » permettront de rapidement replacer tel ou tel texte par rapport à l'évolution du Légendaire. Puis, on n'insistera jamais assez dessus, la traduction française annotée de l'avant-propos des deux éditions (1954 et 1966) est enfin disponible pour le lecteur francophone. Elle est suivie d'une bibliographie sélective, qui tient compte (pratique encore trop peu répandue) de différents sites internet tolkieniens. Les omissions étonnantes y sont rares. Enfin l'index (pp. 333-350) est suffisamment riche pour proposer des recherches thématiques efficaces ; il est d'autant plus utile que l'ouvrage est constellé de dossiers (le plus souvent en notes) rassemblant les principales références sur un être, un thème ou un lieu. A une lecture cursive se juxtapose la possibilité d'une consultation ponctuelle selon les intérêts de chacun (mais ces deux voies n'ont rien d'incompatible, cela va sans dire...).


En définitive, l'une des grandes forces de cet ouvrage est de réussir admirablement à réunir différents éléments apparemment éloignés dans l'œuvre pour en montrer la pertinence commune. Or, c'est justement le propre du rivage d'être à la jonction de trois éléments : l'eau, l'air et la terre. En outre, puisqu'un rivage est en constant changement, ce livre n'a rien de définitif et annonce une multitude d'interprétations simplement abordées, faute de place. Plus qu'une introduction pour le néophyte, les Rivages de la Terre du Milieu constituent un sol ferme pour les travaux à venir.
Pour le clin d'œil, on pourrait ajouter que cet ouvrage méritait le titre de Rivages pour une autre raison : le déplacement des notes à la fin de chaque chapitre contraint le lecteur à un va-et-vient incessant, à l'image du flux et du reflux des marées... Mais que l'on se rassure, on ne risque pas pour autant de boire la tasse ni d'avoir le mal de mer ;-))


La Compagnie de la Comté consacrera, bien évidemment, un compte-rendu plus substantiel de cet ouvrage (notamment sur la question de la mort), qui annonce - espérons-le - un réel départ des études tolkieniennes en France.

Sébastien

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