Comme l'indique son titre, cet article reproduit les habituelles assimilations entre le monde tolkienien et les jeux vidéo. Si un tel lien n'est pas à exclure radicalement, il est regrettable d'en faire le thème principal d'une présentation du Légendaire.
Rassurez-vous, il ne s'agit en fait que d'une "accroche", car Nicolas Bonnal enchaîne aussitôt avec d'autres confusions. Le néophyte pourra ainsi passer en revue la collection "Le Livre dont vous êtes le héros", l'anneau wagnérien et l'inévitable Guerre des étoiles.
La Compagnie est comparée à une "fine équipe, digne héritière des clubs anglo-saxons ou des confréries médiévales" (p. 52). Je n'ai jamais goûté ce genre de rapprochement gratuit avec une ambiance que l'on croit médiévale (alors qu'elle provient très souvent de la vision du XIXème siècle), et ce n'est pas cet article qui apporte la moindre justification.
Enfin, le SdA n'échappe pas à la traditionnelle allégorie de la première moitié du XXème – baptisée (pour les besoins de la revue ?) cette fois-ci de parabole – réduisant par exemple le Mordor à un camp de concentration.
Relevons au passage quelques bourdes qui, pour être déjà regrettables sous la plume d'un journaliste, deviennent rédhibitoires chez un commentateur tolkienien. Le SdA aurait été écrit entre 1946 et 1957 (pourtant, en 1946, la rédaction était déjà bien avancée, et faut-il rappeler que le Retour du Roi fut publié en 1955 ?). Le finnois aurait également influencé la constitution du sindarin (alors qu'il s'agit du gallois). Et l'éditeur Christian Bourgois s'embourgeoise une fois de plus...
Mais on me dira que chaque introduction possède nécessairement son lot de généralisations hâtives. Admettons ; qu'en est-il alors de la dimension interprétative ?
Nicolas Bonnal annonce clairement la couleur : le SdA relève d'une inspiration chrétienne. Mais il se contente de l'annoncer sans étayer cette thèse. Il conclut d'ailleurs son article en espérant que "tout ou partie des jeunes qui passent leurs journées à combattre des monstres virtuels sur leurs écrans interactifs comprennent que le message en question n'est pas d'abord ludique mais catholique" (p. 53). Encore aurait-il fallu qu'il prenne le temps d'apporter des explications sur l'appartenance du SdA au catholicisme qui soient un peu plus pertinentes que sa nostalgie naïve et réactionnaire, son attachement à la monarchie et à la paysannerie et la sacralisation de la féminité... Pas un mot sur la pitié, le sacrifice, ni l'espoir après la mort.
Un dernier détail : le questionnement de l'œuvre est parfois d'une puissance déroutante, ce dont je vous laisse juges : "Tolkien était technophobe ; il haïssait par exemple le moteur à explosion, pleurait la destruction des arbres coupés et abattus (comment eût-il interprété la tempête de décembre 1999 ?)" (sic, p. 53)...
L'un des rares intérêts de cet article réside dans la liste d'adresses de sites tolkieniens (dont JRRVF et Elostirion font partie). Mais, au-delà des oublis, on peut douter que les lecteurs auront envie d'aller les consulter, après ce genre de réduction facile. Je ne suis pas certain qu'une telle litanie de lieux communs apporte une quelconque aide à la découverte de Tolkien.
Sébastien

