Bien que l'envie de le faire me démange, je ne vais pas revenir sur les propos de chacun pour souligner mon accord (c'est marrant cette tendance de l'être humain à vouloir simplement répéter pour acquiescer). Cette gigantesque page virtuelle présente une palette des divers accents accordés à l'interprétation.
Toutefois, puisque les notes de lecture ne sont pas bannies de cette réflexion ;-), je voudrais faire un parallèle avec la théorie d'Oscar Wilde sur le statut de l'art. Loin d'opposer l'analyse critique au plaisir esthétique, il les relie avec soin dans son dialogue intitulé Le critique comme artiste (publié in La vérité des masques. Essais et aphorismes, Editions Payot & Rivages, coll. Rivages Poches - Petite Bibliothèque, 2001, présenté par François Dupuigrenet Desroussilles, traduction de Jules Cantel, pp. 25-144).
Je n'en partage pas tous les développements, mais la démarche est très séduisante. J'essaie par moments d'établir quelques liens avec Tolkien (pour ceux qui ne seraient pas totalement découragés par la longueur de ce message ;-))
[séparation]
L'art permet de vivre ce que l'on n'a pas vécu.
L'un de ses thèmes principaux consiste à dire que l'art a le pouvoir de nous faire éprouver des sentiments que nous ne possédons pas naturellement.
[citation=Oscar Wilde, La vérité des masques. Essais et aphorismes, pp. 30-31]Après avoir joué du Chopin, je me sens tel que si j'avais pleuré des péchés que je n'ai pas commis, et mené le deuil de malheurs qui me sont étrangers. La musique me semble toujours produire cet effet. Pour l'un, elle crée un passé qu'il ignorait ; elle remplit un autre du sentiment de tristesses jusque-là cachées à ses larmes. Je puis imaginer un homme qui, après avoir mené une vie parfaitement ordinaire et commune, entend par hasard quelque morceau d'une musique singulière, et découvre soudain que son âme, sans en avoir conscience, a traversé de terribles épreuves, et connu des joies effrayantes, ou d'ardentes et romanesques amours, ou de grands renoncements.[/citation]
Pour ma part, j'éprouve ce même type d'impression à la lecture du Seigneur des Anneaux. Et pourquoi ne pas voir dès la Grande Musique l'infinité des émotions humaines ?
Critique et création.
Wilde voit alors en Platon et Aristote les deux fondateurs de la critique artistique.
- Platon a mis en relief le rôle essentiel du désir de la Beauté dans l'âme humaine, et son lien avec la Vérité. Wilde reprendra d'ailleurs les analyses de Platon sur l'art comme création mensongère, pour appuyer sa thèse d'un art plus authentique que la vie. C'est en s'écartant de la vie que l'art atteint l'authenticité et fournit même ses règles à la nature.
- Dans son petit traité sur la Poétique, Aristote s'est intéressé à la dimension esthétique de l'œuvre d'art en développant notamment le concept de catharsis (Poétique, 6, 1449b28 ; Politique, VIII, 7, 1341b32-1342a17. A noter que Platon mentionnait déjà ce pouvoir dans la musique (Lois, VII, 790d-e)).
Critique et création se rejoignent donc : [emphase]« l'opposition entre ces deux facultés est complètement arbitraire. Sans la faculté critique, il n'y a pas de création artistique digne de ce nom »[/emphase] (p. 51). La création et la critique ne sont donc pas deux disciplines disjointes : il s'agit de deux activités qu'un même esprit — celui de l'artiste — peut exercer conjointement. Se dessine chez Wilde la figure du génie qui invente de nouvelles règles grâce à l'examen critique des règles de l'époque.
La Critique est elle-même un art. A ce titre, elle est créatrice et indépendante. Wilde l'établit par analogie : de même que chaque art travaille sur des matériaux, la Critique a pour matériau les œuvres d'art. Elle est, si l'on peut dire, le « méta-art ». Son excellence n'est pas dépendante de la beauté des matériaux (tout comme un peintre peut réaliser un chef-d'œuvre sans avoir besoin de couleurs ou d'un support magnifiques, ou que Flaubert écrivit Madame Bovary à partir d'un sujet d'une extrême banalité).
La Critique est [emphase]« une création dans une création »[/emphase] (p. 68). Elle tire sa substance d'éléments travaillés (de même que les grands auteurs, tels que Shakespeare ou Homère, retravaillèrent des mythes déjà établis).
La subjectivité de la Critique.
[citation=p. 69]La Critique très élevée est, en réalité, la chronique d'une âme par elle-même. Elle est plus séduisante que l'histoire, puisqu'elle s'occupe simplement d'elle-même. Elle est plus délicieuse que la philosophie, puisque son sujet est concret et non pas abstrait, réel et non pas vague (cela dit, Wilde n'avait pas un concept très opérant pour la philosophie...). C'est la seule forme raffinée de l'autobiographie, puisqu'elle ne s'en prend point aux événements mais aux pensées d'une vie, point aux incidents physiques des actes ou des circonstances de la vie, mais aux états de l'esprit et aux passions imaginatives de l'intelligence. Je suis toujours amusé par l'impertinente vanité de ces écrivains et de ces artistes contemporains qui semblent imaginer que la fonction principale du critique est de discourir sur leur médiocre travail.[/citation]
La Critique est la véritable autobiographie. En plaçant la Critique au sommet de la hiérarchie, Wilde prend plaisir à prendre à contre-pied le ressentiment contemporain ; en fait, la critique ne dépend pas des œuvres qu'elle travaille, ce sont au contraire ces œuvres qui sont réalisées pour elle.
Dès lors,
[citation=p. 73]la signification de toute belle œuvre est au moins autant dans l'âme de celui qui la regarde qu'elle ne fut dans l'âme de celui qui l'a créée.[/citation]
La subjectivité intervient à trois niveaux :
- dans le regard de l'artiste
- dans le regard du spectateur
- dans le regard du critique, qui rassemble et dépasse les deux premiers
Le tort de nombreuses œuvres d'art est de vouloir trop exprimer, alors qu'elles devraient être impressives (voir p. 73). C'est au critique (non au peintre, au musicien, au poète ou au sculpteur) que revient la tâche d'exprimer ce qu'il ressent :
[citation=p. 73]Car, lorsque l'œuvre est achevée, elle a, pour ainsi dire, une vie indépendante de la sienne propre, et peut transmettre des paroles tout autres que celles qui furent confiées à ses lèvres.[/citation]
Wilde reprend ici le principe de l'herméneutique, pour l'appliquer à l'art. Mais il ajoute que la critique doit être subjective, car les autres formes d'art ne doivent pas l'être trop explicitement — leur signification leur échappant de toute façon.
Le critique devient "créateur à son tour" en exprimant la beauté des multiples impressions ressenties à l'occasion de telle ou telle œuvre. Il dépasse considérablement la portée intentionnelle de l'artiste initial.
[citation=p. 77]On dit parfois que le drame de la vie d'un artiste est l'impuissance où il est de réaliser son idéal. Mais le véritable drame qui s'attache aux pas de la plupart des artistes est bien plutôt qu'ils réalisent leur idéal trop complètement.[/citation]
Cette inversion — procédé cher à Wilde — traduit une fois de plus le critère esthétique capital pour une œuvre : elle doit être une mystérieuse occasion de se découvrir soi-même. Les œuvres trop directives sont anecdotiques, sans intérêt.
Je ne peux m'empêcher de songer ici à Tolkien qui refusa toute écriture allégorique, sans interdire au lecteur de faire ses propres rapprochements.
[citation=p. 78]Vous voyez donc pourquoi le critique esthétique rejette ces formes d'art trop claires qui n'ont qu'une parole à prononcer, et, l'ayant prononcée, deviennent muettes et stériles ; pourquoi il recherche plutôt des formes suggestives de rêverie et de fantaisie, et qui, par leur imaginative beauté, font toutes les interprétations vraies et n'en font aucune définitive.[/citation]
Je souligne avant tout — même si ce n'était pas voulu par Wilde — le statut privilégié que reçoit la Fantasy : en (sub)créant des mondes secondaires, elle ouvre le champ des possibilités interprétatives.
De façon plus générale, la Critique est inépuisable, puisqu'elle ne se nourrit pas simplement des éléments explicites d'une œuvre : elle s'enrichit des sentiments subjectifs du sujet critique. Le gain est double : le critique trouve occasion dans l'œuvre d'éveiller de nouveaux sentiments, qui enrichissent en retour l'œuvre.
[citation=pp. 78-79](...) ainsi le critique reproduit l'œuvre qu'il examine, d'une manière qui n'est jamais imitative et dont le charme peut même consister en partie dans l'abandon de la ressemblance, et il nous montre de cette façon, non seulement la signification, mais aussi le mystère de la Beauté, et, en transformant chacun des arts en littérature, il résout une fois pour toutes le problème de l'unité de l'Art.[/citation]
Objectivité et subjectivité.
La critique comme affirmation de soi est fondamentalement libre. Wilde retravaille la distinction habituelle entre objectivité et subjectivité.
[citation=p. 111]La différence entre l'œuvre objective et l'œuvre subjective est seulement une différence de forme extérieure. Elle est accidentelle, non pas essentielle. Toute création artistique est absolument subjective. Le paysage même que regardait Corot n'était, comme l'a dit le peintre lui-même, qu'un état de son propre esprit (...). Car nous ne pouvons jamais sortir de nous-mêmes, et il ne peut y avoir dans la création ce qui n'était pas dans le créateur. Même, je dirais volontiers que plus objective paraît être une création, plus subjective elle est réellement.[/citation]
La subjectivité est irréductible. Mais, une fois de plus, Wilde la présente de façon dialectique : l'affirmation immédiate de la subjectivité sera moins forte qu'une expression personnelle passant par la médiation de l'objet.
[citation=p. 112]L'homme est moins lui-même lorsqu'il parle en son propre nom. Donnez-lui un masque, et il vous dira la vérité.[/citation]
Le critique se voit débarrassé de toute exigence d'objectivité au sens courant d'impartialité :
[citation=p. 117]Un critique ne peut pas être juste dans le sens ordinaire du mot. C'est seulement sur des choses qui ne nous intéressent pas qu'on peut donner une opinion réellement impartiale, et c'est sans doute pourquoi une opinion impartiale est toujours absolument dénuée de valeur. (...) Seul un commissaire-priseur peut admirer également et impartialement toutes les écoles d'art. (...) Chaque forme d'Art avec laquelle nous entrons en contact nous domine pour le moment à l'exclusion de toute autre. Il nous faut livrer entièrement à l'œuvre en question, quelle qu'elle puisse être, si nous désirons pénétrer son secret. Il nous faut, pour un temps, ne penser à rien d'autre, ne pouvoir penser à rien d'autre en effet.[/citation]
A l'instar de l'artiste, le critique doit être inspiré par l'œuvre d'art.
L'art permet d'atteindre la vérité.
La force de l'interprète est d'accéder à la véritable intensité de la vie. Pour Wilde, l'art est plus authentique que la vie : [emphase]« la Vie est terriblement défectueuse en ses manifestations »[/emphase] (p. 87). Ses événements contingents et éphémères font d'elle une toile imparfaite. Seul l'art peut la retoucher :
[citation=pp. 88-89, 93, 93-94]Quelle différence dans le monde de l'Art ! Sur un rayon de la bibliothèque, derrière vous, se trouve la Divine Comédie, et je sais que, si je l'ouvre à une certaine page, je serai rempli d'une haine farouche pour quelqu'un qui ne m'a jamais offensé, ou animé d'un grand amour pour quelqu'un que je ne verrai jamais. Il n'est aucune disposition ou aucune passion que l'Art ne puisse nous donner, et ceux d'entre nous qui ont découvert son secret peuvent fixer par avance quelles vont être leurs impressions. Nous pouvons prendre notre jour et choisir notre heure. Nous pouvons dire en nous-mêmes : « Demain, à l'aube, nous marcherons avec le grave Virgile à travers la vallée de l'ombre de la mort » (...).
(...) n'y a-t-il pas des livres qui peuvent nous faire vivre davantage en une heure unique que ne peut faire la vie en vingt ans de débauche ?
Lisez le livre tout entier [normal][il s'agit des Fleurs du mal de Charles Baudelaire][/normal], laissez-lui conter même un seul de ses secrets à votre âme, et votre âme deviendra avide d'en connaître davantage, et se repaîtra d'un miel empoisonné, et cherchera à se repentir de crimes singuliers dont elle est innocente, et à faire pénitence pour de terribles voluptés qu'elle n'a jamais connues.[/citation]
L'art offre ainsi une libération authentique en nous donnant un pouvoir sur nos sentiments.
[citation=pp. 94-95]C'est une chose singulière que cette transmission de l'émotion. Nous défaillons des mêmes maladies que les poètes, et le chanteur nous donne sa souffrance. Des lèvres mortes ont des paroles pour nous, et des cœurs tombés en poussière peuvent communiquer leur joie. (...) Il n'est aucune passion que nous ne puissions ressentir, aucun plaisir que nous ne puissions éprouver, et nous pouvons choisir le temps de notre initiation et le temps aussi de notre liberté. La Vie ! la Vie ! n'allons pas à la vie pour notre réalisation ou notre expérience. La vie est rétrécie par les circonstances, incohérente en son expression et dépourvue de cette belle harmonie de la forme et de l'esprit qui seule peut satisfaire le tempérament artiste et critique.[/citation]
Les émotions esthétiques sont des émotions « neutralisées ».
[citation=pp. 95-96](...) l'Art ne nous blesse pas. Les larmes que nous versons au théâtre sont le type des émotions délicieuses et vaines que l'Art a pour fonction d'éveiller. Nous pleurons, mais nous n'avons point de mal. Nous nous affligeons, mais notre affliction n'est point amère. Dans la vie réelle de l'homme, la tristesse, comme Spinoza le dit quelque part [normal][Ethique, III, Définitions des affections, 3 : [emphase]« La Tristesse est le passage de l'homme d'une plus grande à une moindre perfection »[/emphase]][/normal], conduit à un amoindrissement de perfection. Mais la tristesse dont l'Art nous remplit purifie et initie tout ensemble (...). C'est au moyen de l'Art, et au moyen de l'Art seulement, que nous pouvons réaliser notre perfection.[/citation]
L'Art nous ouvre le champ des possibles, qui excède nos capacités réelles, tant physiques que psychiques. En ce sens, grâce à la catharsis, la réalité est neutralisée, ce qui ouvre la voie vers la perfection du sentiment. Il faut distinguer le contingent et le possible : seul ce dernier est en notre pouvoir. Face au contingent du quotidien, nous restons passifs et désarmés ; dans le champ des possibles artistiques, nous prenons la main.
La Contemplation apparaît alors comme étant l'occupation la plus haute, alors qu'elle fait l'objet de la désapprobation sociale. Wilde fait référence à la contemplation philosophique de Platon et d'Aristote, ainsi qu'à la contemplation mystique des médiévaux. Elle est réservée à l'élite (l'élitisme est une revendication constante de Wilde : [emphase]« Ah ! ne dites point que vous êtes d'accord avec moi. Quand on est d'accord avec moi, je sens toujours que je dois avoir tort »[/emphase] (p. 134) — cette phrase m'amuse beaucoup, même si je ne suis pas d'accord avec lui ;-)) :
[citation=p. 98]C'est pour ne rien faire que l'élite existe. L'action est limitée et relative. Illimitée et absolue est la vision de celui qui s'assied à l'aise et qui observe, qui marche dans la solitude et qui rêve.[/citation]
Non seulement cette contemplation est condamnée par la société, mais elle ne peut rebrousser chemin. Elle a évolué au cours de l'histoire : les philosophes et les saints ont épuisé les ressources de la raison et de la foi. Il faut se tourner désormais vers la contemplation artistique, qui présente l'avantage de n'être ni abstraite (comme les ouvrages glacés de la raison), ni transcendante (comme les visions de la foi qui n'ont conduit qu'au scepticisme). Il faut revenir aux choses mêmes (l'esthétique de Wilde annonce plusieurs traits de la phénoménologie).
D'ailleurs, Tolkien reprend délibérément une formule qui s'en approche dans son Essai sur les Contes de fées : il faut [emphase]« voir les choses comme nous sommes (ou étions) censés les voir »[/emphase] (Pocket, p. 188). Cette dimension phénoménologique de la Fantasy n'a pas encore été suffisamment travaillée...
La critique esthétique est le ciment de l'humanité.
Wilde renverse alors la conception habituelle : loin d'être parasitaire, la Contemplation artistique et critique peut offrir la véritable cohésion que la société recherche. Les hommes, esclaves de l'action utilitaire, sont enfermés dans le présent. Ils passent à côté de leur époque, faute d'avoir le recul suffisant.
L'art fournit un monde commun, qui permet la communication de l'humanité à travers l'histoire. En ce sens, Wilde n'est pas très éloigné de Husserl lorsque ce dernier travaille le concept d'horizon philosophique (voir notamment La Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, appendices XXIV et XXVIII au § 73). Ce rapprochement connaît, bien sûr, d'importantes limites, à commencer par l'opposition entre le dandysme de Wilde et l'esprit fonctionnaire (au sens noble, si si, y'en a un ! ;-)) de la philosophie husserlienne...
Wilde fonde cette faculté de sympathie trans-historique sur le principe de l'hérédité. Chaque être humain a non seulement reçu les capacités de se développer individuellement et de survivre dans la vie pratique, mais également celles d'être plus que lui-même : il garde le vestige de toutes les expériences humaines possibles.
[citation=p. 102]Pensez-vous que ce soit l'imagination qui nous rende capables de vivre ces vies sans nombre ? Oui : c'est l'imagination ; et l'imagination est le résultat de l'hérédité. Elle est simplement l'expérience concentrée de la race.[/citation]
Par l'imagination artistique, chacun a la liberté d'accéder aux plus hautes expériences humaines. On comprend désormais en quoi la conscience doit retrouver l'instinct : il s'agit de l'imagination spontanée qui développe la nature humaine.
Toutefois, on ne parvient paradoxalement à éveiller cette disposition imaginaire que grâce à la culture. Cette culture appartient à l'esprit critique :
[citation=p. 103]cet esprit de curiosité désintéressée qui est la vraie racine, comme il est la vraie fleur, de la vie intellectuelle, et ainsi atteint à la splendeur de l'intelligence, et, ayant appris « ce qu'on a connu et pensé de meilleur dans le monde », vit — ce n'est point une fantaisie de le dire — avec ceux qui sont les Immortels.[/citation]
Wilde reprend le thème antique de l'élévation humaine au rang des divinités grâce à la contemplation intellectuelle : l'homme devient plus qu'humain en contemplant, non en agissant.
Parallèle avec l'hérédité faërique chez Tolkien.
Cette chaîne de l'imagination ne semble pas si éloignée de l'hérédité faërique qui parcourt l'œuvre de Tolkien.
J. R. R. Tolkien annonce, dans le brouillon d'une lettre à Peter Hastings de septembre 1954, que [emphase]« l'introduction chez les Hommes de la tendance elfique représente (...) une partie d'un Plan Divin pour l’ennoblissement de la Race Humaine, destinée dès le commencement à remplacer les Elfes »[/emphase] (Letters, n° 153, p. 194). Effectivement, la vision qu'ont les Ainur de la grande Musique semble s'achever sur [emphase]« l'accomplissement de la Domination des Humains et l'effacement des Premiers-nés »[/emphase] (Silm., Ainulindalë, Pocket, p. 20). Cet ennoblissement est le fruit du croisement des lignées des Elfes et des Humains. Or, non seulement ces mariages mixtes ne sont pas nombreux, mais leurs descendances se rejoignent. En définitive, ces êtres issus de deux natures portent le destin de l'Humanité.
Ils apparaissent pour la plupart comme des figures héroïques et tiennent une place prédominante dans l'Histoire de la Terre du Milieu : Elwë & Melian, Beren & Lúthien, Dior & Nimloth, Tuor & Idril, Eärendil & Elwing, Aragorn & Arwen. Ces personnages hors du commun — au sens propre — ne se distinguent pas uniquement par la vaillance de leurs actions. Elles ne sont que l'effet de leur inspiration. Je crois qu'il y a un lien étroit, voire nécessaire, entre la possession d'une double nature et l'héroïsme inspiré. Etre plus que soi-même, c'est dépasser l'union habituelle entre l'âme et le corps. Le propre du métissage elfico-humain est de faire de cet outrepassement sur-naturel une nouvelle nature. Il faut rappeler que la première union métissée a lieu entre un Elda et une Maia : Melian a transmis à ses descendants une parcelle de sa divinité. L'in-spir-ation (ou son équivalent d'origine grecque qu'est l'en-thous-iasme) marque la présence d'un esprit supérieur (voire divin) qui conduit la personne à sortir d'elle-même, à quitter son état naturel, c'est-à-dire étymologiquement à vivre une ek-stase. Le rêve elfique auquel est soumis par exemple Aragorn en Lórien participerait de cette inspiration, confondant un temps Lúthien et Arwen.
Il me semble que Tolkien a mûri cette conception : dans le Livre des Contes Perdus, les Humains ont deux chemins pour aller à Valinor : Olórë Mallë (Chemin des rêves) et Qalvanda (Route de la Mort) (cf. LCP I, 280) ; l'Arc-en-ciel est réservé aux Elfes.
L'abandon par Tolkien de cette fiction - qui correspond d'un point de vue interne à la fermeture de l'Olórë Mallë - s'accompagnera de la décision de lignées croisées entre les Elfes et les Humains pour maintenir l'inspiration. Ce ne sont plus les enfants des Hommes qui s'émerveillent durant leur sommeil des beautés de Valinor (au risque de se perdre) ; c'est l'héritage de la nature elfique qui s'empare de certains Hommes. On assiste à un changement de paradigme, qui correspond au changement de nature de certains personnages : Beren, qui était un Elfe, deviendra un Humain ; même chose pour Tuor.
Mais ces deux chemins correspondaient déjà aux deux formes d'ek-stase les plus importantes.
La disposition à l'Enchantement — l'Etoile que porte Yyr (entre autres ;-)) — proviendrait de cette hérédité faërique...
En attendant de pouvoir développer cela davantage, je reviens à la fin du texte de Wilde...
Le dialogue s'achève par le credo de l'esthète dandy :
[citation=pp. 143-144]Le rêveur est celui qui ne peut trouver son chemin qu'au clair de lune, et son châtiment est de voir l'aurore avant le reste du monde". Mais c'est également "sa récompense.[/citation]
On croirait entendre un Elfe...;-)
Fangorn, en plein rêve entique (dont l'un des pires inconvénients est la longueur, désolé ;-))...

