03-06-2002, 03:10
Salut Yyr,
Une petite remarque d’ordre générale à propos de Faërie. Je suis naturellement d’accord avec toutes tes citations, mais rappelons tout de même que Faërie ne s’applique pas aux contes de fées en général, mais représente plutôt la conception que se faisait Tolkien du bon Conte de Fées (cad du SdA) :
[citation=Christian Bourgois éditeur, p.90-91]C’est la marque d’un bon conte de fées, de l’espèce la plus élevée ou la plus complète, que, quelque extravagants que soient ses événements, quelque fantastiques ou terribles ses aventures, il peut donner à l’enfant ou à l’homme qui l’entend, quand le « tournant » vient, un frisson, un battement et une élévation du cœur proches (ou même accompagnés) des larmes …[/citation]
Et plus loin dans l’épilogue, il ajoute :
[citation=p.94]Les Évangiles contiennent un conte de fées, ou une histoire d’un genre plus vaste qui embrasse toute l’essence des contes de fées. Ils contiennent maintes merveilles – particulièrement artistiques, belles et émouvantes : « mythiques » dans leur signification parfaite et indépendante ; et parmi les merveilles se trouve la plus grande et la plus complète eucatastrophe qui se puisse concevoir. Mais cette histoire est rentrée dans l’Histoire et dans le monde primaire … La Naissance du Christ est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Homme. La Résurrection est l’eucatastophe de l’histoire de l’Incarnation. Cette histoire débute et s’achève dans la joie…[/citation]
Cette [emphase]« joie »[/emphase] que Tolkien dit au début de ce dernier chapitre avoir [emphase]« choisie pour marque du véritable conte (ou roman) de fées … »[/emphase] (p.93).
Faërie est écrite dans une perspective bien chrétienne et il me semble que dans cet essai Tolkien veut plutôt insister sur le fait que la Fantasy et la Foi sont en harmonie en tant que vision d’un monde [emphase]« donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà des murs de ce monde, aussi poignante que la douleur »[/emphase] (p.90). Le Conte de Fées est « une bonne nouvelle », un evangelium et pas seulement un voyage à l’Enchantement, quoique bien évidemment l’Evangelium est un Enchantement et en plus [emphase]« cette histoire est suprême ; et elle est vraie »[/emphase] (p.96).
Qu’en penses-tu ô chevalier Yyr au front étoilé ;-)
(Vinyamar, cela peut être un début de réponse à une question que tu me posais ailleurs et restée sans réponse de ma part ;-().
Parce que ce sont sur ces 2 points que tu me reproches de faire de la dissection ? ? Comme d’habitude (c’est mon défaut), je ne suis pas assez claire (et c’est souvent par paresse /manque de dextérité au niveau du clavier ).
Je reprends la citation, citation qui est justement une « confidence » claire sur sa vie personnelle et si on ne la connaît pas, ben, on passe à côté de qq chose d’important qui tenait à cœur à Tolkien : de l’origine de sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre :
[citation]Si important, toutefois, qu’ait été, à ce que je vois à présent, parlant de moi enfant, l’élément conte de fées dans les premières lectures, tout ce que je puis dire, c’est que le goût des contes de fées n’était pas une caractéristique dominante des premiers penchants. Le véritable goût s’en éveilla après l’époque de la nursery et après les années, peu nombreuses mais longues, menant du moment où j’appris à lire à celui où j’allais à l’école. En ce temps (j’ai failli écrire « heureux » ou « doré », mais il fut en réalité triste et troublé), j’aimais autant ou même préférais d’autres choses …Un véritable goût pour les contes de fées fut éveillé par la philologie au seuil de l’âge d’homme et poussé à son plein développement par la guerre.[/citation]
Ce temps triste et troublé renvoie (je suppose) à la mort de sa mère, ses causes et les conséquences;
La guerre, c’est la première et non la deuxième, il vient d’avoir son premier enfant, sa femme est fatiguée, il perd 2 amis et lui-même tombe malade et il commence le Légendaire dans un contexte pas vraiment réjouissant …
S’il l’écrit (sans donner certes des détails, mais suffisamment pour éveiller la curiosité de la part du lecteur), c’est que ces 2 événements furent importants et marquèrent sa vie et par ricochet son œuvre.
Ce rapprochement conte de fées/guerre semble assez étrange à première vue.
Mais dans son intro « On Fairy-Stories » il écrit : [emphase]« Faërie is a perilous land, and in it are pitfalls for the unwary and dungeons for the overbold »[/emphase] traduit par [emphase]« La Faërie est un territoire dangereux, qui renferme maintes chausse-trappes pour les imprudents et des culs-de-basse-fosse pour les présomptueux »[/emphase] (traduc que je n’aime pas trop par ailleurs).
Le monde de l’Enchantement est dangereux, l’univers de la guerre ne l’est-il pas aussi ?
Smith de Grand Wootton [emphase]« au cours de voyages plus longs [en Faërie], avait vu des choses aussi belles que terribles, dont il n’avait pas un souvenir très net et qu’il ne pouvait relater aux siens, tout en sachant qu’elles demeuraient au plus profond de son cœur »[/emphase]. De même le soldat, revenant du front, peut-il vraiment communiquer ce qu’il a vécu ?
J’aurais tendance à dire que celui qui a fréquenté Faërie comme celui qui a vécu la guerre, ne peut plus être le même qu’avant.
Par contre il me semble que le travail de dissection que Tolkien remet en cause soit celui des folkloristes ou d’anthropologues, d’intention scientifique [emphase]« tout au moins »[/emphase],
[citation=p.28]cad de personnes utilisant les histoires pour un objet qui n’est pas celui pour lequel elles ont été écrites, comme mine où puiser des témoignages ou des renseignements sur des matières auxquelles ils s’intéressent. Ce procédé est parfaitement licite en soi – mais l’ignorance ou la négligence de la nature d’une histoire (comme chose racontée dans sa totalité) a souvent mené pareils enquêteurs à d’étranges jugements.[/citation]
Par exemple un groupe de chercheurs russes, taxés de Formalistes, s’intéressait dans les années 1915- 1930 (Faërie, 1947) à l’étude de ce que l’œuvre présente de spécifiquement littéraire (la « littérarité ») et en 1928 apparaît l’ouvrage « Morphologie du conte » de Vladimir Propp, folkloriste russe, qui se veut une grammaire formelle du conte merveilleux, mais qui dans son esprit, n’était pas une fin en soi, mais seulement « la condition nécessaire de son étude historique » ; cet ouvrage a donné lieu à des lectures importantes pour le développement de la narratologie structurale.
Une petite remarque d’ordre générale à propos de Faërie. Je suis naturellement d’accord avec toutes tes citations, mais rappelons tout de même que Faërie ne s’applique pas aux contes de fées en général, mais représente plutôt la conception que se faisait Tolkien du bon Conte de Fées (cad du SdA) :
[citation=Christian Bourgois éditeur, p.90-91]C’est la marque d’un bon conte de fées, de l’espèce la plus élevée ou la plus complète, que, quelque extravagants que soient ses événements, quelque fantastiques ou terribles ses aventures, il peut donner à l’enfant ou à l’homme qui l’entend, quand le « tournant » vient, un frisson, un battement et une élévation du cœur proches (ou même accompagnés) des larmes …[/citation]
Et plus loin dans l’épilogue, il ajoute :
[citation=p.94]Les Évangiles contiennent un conte de fées, ou une histoire d’un genre plus vaste qui embrasse toute l’essence des contes de fées. Ils contiennent maintes merveilles – particulièrement artistiques, belles et émouvantes : « mythiques » dans leur signification parfaite et indépendante ; et parmi les merveilles se trouve la plus grande et la plus complète eucatastrophe qui se puisse concevoir. Mais cette histoire est rentrée dans l’Histoire et dans le monde primaire … La Naissance du Christ est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Homme. La Résurrection est l’eucatastophe de l’histoire de l’Incarnation. Cette histoire débute et s’achève dans la joie…[/citation]
Cette [emphase]« joie »[/emphase] que Tolkien dit au début de ce dernier chapitre avoir [emphase]« choisie pour marque du véritable conte (ou roman) de fées … »[/emphase] (p.93).
Faërie est écrite dans une perspective bien chrétienne et il me semble que dans cet essai Tolkien veut plutôt insister sur le fait que la Fantasy et la Foi sont en harmonie en tant que vision d’un monde [emphase]« donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà des murs de ce monde, aussi poignante que la douleur »[/emphase] (p.90). Le Conte de Fées est « une bonne nouvelle », un evangelium et pas seulement un voyage à l’Enchantement, quoique bien évidemment l’Evangelium est un Enchantement et en plus [emphase]« cette histoire est suprême ; et elle est vraie »[/emphase] (p.96).
Qu’en penses-tu ô chevalier Yyr au front étoilé ;-)
(Vinyamar, cela peut être un début de réponse à une question que tu me posais ailleurs et restée sans réponse de ma part ;-().
Quote:De même, je ne vois pas en quoi les extraits que tu donnes de JRR Tolkien désenchantent son œuvre.
Parce que ce sont sur ces 2 points que tu me reproches de faire de la dissection ? ? Comme d’habitude (c’est mon défaut), je ne suis pas assez claire (et c’est souvent par paresse /manque de dextérité au niveau du clavier ).
Je reprends la citation, citation qui est justement une « confidence » claire sur sa vie personnelle et si on ne la connaît pas, ben, on passe à côté de qq chose d’important qui tenait à cœur à Tolkien : de l’origine de sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre :
[citation]Si important, toutefois, qu’ait été, à ce que je vois à présent, parlant de moi enfant, l’élément conte de fées dans les premières lectures, tout ce que je puis dire, c’est que le goût des contes de fées n’était pas une caractéristique dominante des premiers penchants. Le véritable goût s’en éveilla après l’époque de la nursery et après les années, peu nombreuses mais longues, menant du moment où j’appris à lire à celui où j’allais à l’école. En ce temps (j’ai failli écrire « heureux » ou « doré », mais il fut en réalité triste et troublé), j’aimais autant ou même préférais d’autres choses …Un véritable goût pour les contes de fées fut éveillé par la philologie au seuil de l’âge d’homme et poussé à son plein développement par la guerre.[/citation]
Ce temps triste et troublé renvoie (je suppose) à la mort de sa mère, ses causes et les conséquences;
La guerre, c’est la première et non la deuxième, il vient d’avoir son premier enfant, sa femme est fatiguée, il perd 2 amis et lui-même tombe malade et il commence le Légendaire dans un contexte pas vraiment réjouissant …
S’il l’écrit (sans donner certes des détails, mais suffisamment pour éveiller la curiosité de la part du lecteur), c’est que ces 2 événements furent importants et marquèrent sa vie et par ricochet son œuvre.
Ce rapprochement conte de fées/guerre semble assez étrange à première vue.
Mais dans son intro « On Fairy-Stories » il écrit : [emphase]« Faërie is a perilous land, and in it are pitfalls for the unwary and dungeons for the overbold »[/emphase] traduit par [emphase]« La Faërie est un territoire dangereux, qui renferme maintes chausse-trappes pour les imprudents et des culs-de-basse-fosse pour les présomptueux »[/emphase] (traduc que je n’aime pas trop par ailleurs).
Le monde de l’Enchantement est dangereux, l’univers de la guerre ne l’est-il pas aussi ?
Smith de Grand Wootton [emphase]« au cours de voyages plus longs [en Faërie], avait vu des choses aussi belles que terribles, dont il n’avait pas un souvenir très net et qu’il ne pouvait relater aux siens, tout en sachant qu’elles demeuraient au plus profond de son cœur »[/emphase]. De même le soldat, revenant du front, peut-il vraiment communiquer ce qu’il a vécu ?
J’aurais tendance à dire que celui qui a fréquenté Faërie comme celui qui a vécu la guerre, ne peut plus être le même qu’avant.
Par contre il me semble que le travail de dissection que Tolkien remet en cause soit celui des folkloristes ou d’anthropologues, d’intention scientifique [emphase]« tout au moins »[/emphase],
[citation=p.28]cad de personnes utilisant les histoires pour un objet qui n’est pas celui pour lequel elles ont été écrites, comme mine où puiser des témoignages ou des renseignements sur des matières auxquelles ils s’intéressent. Ce procédé est parfaitement licite en soi – mais l’ignorance ou la négligence de la nature d’une histoire (comme chose racontée dans sa totalité) a souvent mené pareils enquêteurs à d’étranges jugements.[/citation]
Par exemple un groupe de chercheurs russes, taxés de Formalistes, s’intéressait dans les années 1915- 1930 (Faërie, 1947) à l’étude de ce que l’œuvre présente de spécifiquement littéraire (la « littérarité ») et en 1928 apparaît l’ouvrage « Morphologie du conte » de Vladimir Propp, folkloriste russe, qui se veut une grammaire formelle du conte merveilleux, mais qui dans son esprit, n’était pas une fin en soi, mais seulement « la condition nécessaire de son étude historique » ; cet ouvrage a donné lieu à des lectures importantes pour le développement de la narratologie structurale.
Hiswelókë, digne élève de Barthes ( ;-)), nous offre un bel exemple de dissection du Hobbit à la lumière de l’analyse proppienne que je vous invite à découvrir : Les archétypes du conte merveilleux chez Tolkien.
A +
Cathy
PS Cédric, merci plutôt pour ce forum ;-)

