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Étude et Créance Secondaire
#27
Yyr Wrote:je ne suis pas d'accord pour dire que ce qui tenait à cœur à Tolkien (du moins à l'attention de ses lecteurs) était l’origine de sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre mais sa réflexion sur la mort et le mal dans son oeuvre.

ça m’arrive de dire de grosses bêtises (et celle-ci ne sera sans doute pas la dernière) :o)

Merci d’avoir rectifié ; Tolkien s’est posé le problème de la mort et du mal (point de vue intentionnaliste) dans son œuvre et l’origine de cette réflexion est externe et personnelle ;-))

Vinyamar Wrote:je pose une question: qu'en est-il des œuvres anonymes ?

Bon, puisque tu en redemandes, je me fais un plaisir de te dire que M. Antoine Compagnon, citant Foucault, écrit :

[citation]La fonction auteur est relative aux genres discursifs et aux époques historiques. La fonction auteur n’est pas universelle, ni uniforme, ni constante : ce ne sont pas les mêmes textes qui ont été attribués à des auteurs au cours des temps. Ainsi les textes « littéraires » (si on peut employer ce terme avant l’époque moderne), récits, contes, épopées, ont été longtemps reçus sans noms d’auteur et dans l’anonymat de leur énonciation, leur ancienneté leur étant une autorité suffisante. En revanche, au Moyen Âge les textes scientifiques portaient un nom d’auteur, garant de leur autorité et signe de leur approbation. Suivant un chiasme entamé aux xviie et xviiie siècles, un anonymat croissant a caractérisé les textes scientifiques, jouissant de l’autorité de la science, tandis que le discours littéraire a dû être attribué : l’anonymat littéraire n’a plus été acceptable dans le régime littéraire moderne … Les œuvres littéraires sont désormais traitées par auteurs, parfois par écoles ou genres, mais par auteurs pour l’essentiel.[/citation]

Par contre la « Quatrième leçon : Généalogie de l’autorité » de Compagnon est drôlement intéressante et éclairante sur la façon dont Tolkien considérait son propre statut d’Auteur, hérité apparemment d’une tradition antique millénaire et qui fait carrément figure d’anachronisme par rapport à la polémique sur la notion d’auteur, qui fut le grand débat littéraire du Xxième siècle : je rappelle qu'à la conception traditionnelle et universitaire d’un Auteur, maître des mots, agent d’un « travail d’expression … volontaire et lucide » s’oppose une tendance qui, dès Proust, proclame qu’il ne sert à rien de fréquenter l’auteur pour comprendre l’œuvre (position que Tolkien d’ailleurs approuve, sans pour autant partager les idées de la Nouvelle Critique).

Cédric a raison :

Quote:Tolkien a par exemple véhiculé des valeurs quelque peu disparues au XXè siècle donc tout à fait hors du cadre contemporain de sa vie.

A propos du SdA, l’intention de Tolkien s’articule autour de 2 idées maîtresses :

1. La Fantasy peut se mettre au service de la raison (le mythe et le conte peuvent témoigner d’une vérité fragmentaire originelle). Voire les Lettres 131 p.144 et p.147, 153 p.194.
Dans Faërie il souligne aussi le fait que la Fantasy n’est pas une [emphase]« folie puérile »[/emphase], car [emphase]« cet Homme, Sous-créateur, au travers duquel la Lumière reflétée est brisée/du Blanc unique en maintes nuances et sans fin combinée/en formes vivantes qui passent d’esprit en esprit … »[/emphase] (p.72-73, Christian Bourgois éditeur).
Il y a donc une vérité à dévoiler ([emphase]« Mais c’est une des leçons données par les contes de fées … qu’à la verte jeunesse, godiche et égoïste, le danger, le chagrin et l’ombre de la mort peuvent conférer la dignité, et même parfois la sagesse »[/emphase]) ou à « interpréter », car par définition mythes, contes, légendes et sagas peuvent se prêter à une multiplicité de lectures .
Ainsi de tout voyage en Faërie, on ne revient pas le même.
Tolkien ne considère pas le Conte comme fin en soi ( ;-)), malgré le fait (primordial) que :

2. La Fantasy [emphase]« aspire à l’art elfique, l’Enchantement »[/emphase], cad un Monde Secondaire auquel on peut accorder une Créance Primaire (l’art humain ne produit que la Créance Secondaire, art nettement moins efficace au niveau du réalisme et de l’immédiateté). C’est cet aspect que tu défends, Yyr ? Sans cet aspect, la Fantasy semble suspecte, c’est indéniable : [emphase]« It is a fairy-tale, but one written – according to the belief I once expressed in an extended essay ‘On Fairy-stories’ that they are the proper audience – for adults. Because I think that fairy story has its own mode of reflecting ‘truth’, different from allegory, or (sustained) satire, or ‘realism’, and in some ways more powerful. But first of all it must succeed just as a tale, excite, please, and even on occasion move, and within its own imagined world be accorded (literary) belief. To succeed in that was my primary object »[/emphase] (L181, p.233).

Et la réflexion que Tolkien porte sur son statut d’auteur est le garant en qq sorte de la Créance du Monde Secondaire (Si bien défendue par Jérôme ;-).

Je vous embête une dernière fois puis, promis,promis,promis, je me calme ;-)

Donc M.Compagnon (prof à la Sorbonne ; c’est moi qui souligne) :

[citation]On imagine volontiers que la notion d’auteur a toujours existé. Or rien n’est moins sûr. Il s’agit bien plutôt d’une notion qui a émergé lentement, avant de se fixer, telle qu’elle nous est familière, entre les Lumières et le romantisme. La notion d’auteur n’existait ni en Grèce ni au Moyen Âge, où l’autorité émanait des dieux ou de Dieu. La Renaissance et l’imprimerie l’ont vue apparaître bien avant qu’elle fût reconnue en droit. La légitimité et l’autorité individuelles de l’auteur sont des idées modernes, idées peut-être éphémères, puisqu’elles furent menacées dès le xixe siècle par l’industrialisation de la littérature et la montée en puissance des grands éditeurs, au moment même où le statut symbolique de l’auteur atteignait pourtant son sommet. Et la notion d’auteur, on l’a signalé, a été déconstruite de manière répétée au cours et surtout à la fin du xxe siècle. Au-delà de sa légitimité philosophique, elle a acquis un statut juridique depuis la fin du xviiie siècle, statut dont on peut penser qu’il est aujourd’hui profondément remis en cause par les nouveaux médias numériques. C’est donc une revue historique de la notion d’auteur que nous allons maintenant entreprendre, en commençant par un détour par l’étymologie.

Auctor


Auctor, c’est « celui qui accroît, qui fait pousser, l’auteur », traduisent couramment les dictionnaires latins. Conrad de Hirsau, grammairien du xie siècle, explique dans son Accessus ad auctores : « L’auctor est ainsi appelé du verbe augendo (« augmentant »), parce que, par sa plume il amplifie les faits ou dits ou pensées des anciens. » L’indo-européaniste Émile Benveniste juge pourtant ce rapprochement traditionnel entre « auteur » et « augmenter » étrange, insuffisant et peu convaincant. Comme, demande-t-il, rapporter le sens politique et religieux éminent de auctor, et de son dérivé abstrait auctoritas, simplement à « augmenter, accroître » ?

Analysant la notion latine d’« autorité », au sens fort, Benveniste rappelle que les substantifs auctor et auctoritas sont issus du verbe augere : auctor est le nom d’agent de augeo, généralement traduit par « accroître, augmenter ». Le thème indo-européen sous-jacent (commun au grec et à l’allemand) signifie classiquement « augmenter ». Dérivé de ce thème, on trouve, à côté d’auctor, également en latin augur, le nom de l’« augure », et augustus. Tous ces mots, scindés en trois sous-groupes (augeo, auctor et augur) appartiennent à la sphère politique et religieuse.

Comment la notion d’autorité (bien avant celle d’auctorialité, d’authorship), demande Benveniste, aurait-elle pu prendre naissance dans une racine signifiant seulement « augmenter » ? Tel est le problème.

Si les notions de auctor et de auctoritas (les auctoritates, ce seront plus tard les extraits des auteurs, c’est-à-dire des écrivains autorisés) se concilient mal avec le sens « augmenter » qui est celui de augeo, c’est sans doute que le sens premier de ce verbe n’était pas celui-là.

En indo-iranien, la racine aug- désigne la force, notamment divine, « un pouvoir d’une nature et d’une efficacité particulières, un attribut que détiennent les dieux ». Mais en latin, quel fut le sens propre du terme premier, qui puisse expliquer les dérivations ? Si auctor ne peut dériver vraisemblablement du sens faible de « augmenter » de augeo, le sens profond et essentiel du verbe reste toutefois dans l’ombre. Augeo se traduit par « augmenter » en latin classique, mais non au début de la tradition. Le sens classique, courant de « augmenter », c’est « accroître ce qui existe déjà ». Or augeo, dans ses emplois anciens, indique non le fait d’accroître, mais l’acte de produire hors de son propre sein, l’acte créateur qui fait surgir, qui est le privilège des dieux et des forces naturelles, non des hommes. Chez Lucrèce, ce verbe renvoie ainsi au rythme des naissances et des morts.

Le sens propre de augeo serait donc « promouvoir », et auctor témoigne encore de ce sens-là : l’auctor est « celui qui “promeut”, qui prend une initiative, qui est le premier à produire quelque activité, celui qui fonde, qui garantit, et finalement l’“auteur” ». La notion se diversifie ensuite, mais elle se relie au sens premier de augeo, « faire sortir, promouvoir ». Ainsi s’explique la valeur extrêmement forte de l’abstrait auctoritas : c’est l’acte de production, la qualité du haut magistrat, la validité du témoignage, le pouvoir d’initiative.

Quant à augur, ancien neutre, il désigne la « promotion » accordée par les dieux à une entreprise et manifestée par un présage. L’action de augere est donc bien d’origine divine. :Augustus est celui qui est « pourvu de cet accoissement divin ».

Cet ensemble rattaché à augeo s’est ensuite disloqué en cinq groupes : 1) augeo, augmentum ; 2) auctor, auctoritas ; 3) augur, augurium ; 4) augustus ; 5) auxilium, auxilior, auxiliaris. Mais « le sens premier de augeo se retrouve par l’intermédiaire de auctor dans auctoritas » : « Toute parole prononcée avec autorité détermine un changement dans le monde, crée quelque chose » ; elle a le pouvoir qui fait surgir les plantes, qui donne existence à une loi. Et « augmenter » n’est donc qu’un sens secondaire et affaibli de augeo, non pas celui dont dérivent auctor et auctoritas. « Des valeurs obscures et puissantes demeurent dans cette auctoritas, ce don réservé à peu d’hommes de faire surgir quelque chose et – à la lettre – de produire à l’existence. »[/citation]

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Tolkien in Faërie dit qqchose d’approchant : [emphase]« Pour faire un Monde Secondaire dans lequel le soleil vert sera digne de foi, inspirant une Créance Secondaire, il faudra sans doute du travail et de la réflexion, et cela exigera assurément un talent particulier, une sorte d’adresse elfique. Peu de gens s’attaquent à des tâches aussi difficiles. Mais lorsque cela arrive et que la tâche est le moins du monde accomplie, l’on a une rare œuvre d’Art : en fait, de l’art narratif, la création de contes dans son mode primaire et le plus efficace. »[/emphase]

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[citation] Souvenons-nous de ce sens premier, profond, essentiel d’auctor. Ensuite, l’auctor deviendra « celui qui se porte garant de l’œuvre ». Le dérivé auctoritas fait de l’auteur « celui qui par son œuvre détient l’autorité », désignant un lien de responsabilité avec l’œuvre, ou avec le sens de l’œuvre. Au Moyen Âge le terme auctor dénote celui qui est à la fois écrivain et autorité, l’écrivain qui est non seulement lu mais respecté et cru : tout écrivain n’est pas auteur. Et l’auctoritas devient la citation d’un auctor, sententia digna imitatione.

Enfin, dans le Trésor de la langue française, les deux sens d’« auteur » sont ceux-ci : « I. Celui ou celle qui est la cause première ou principale d’une chose. Synon. créateur, instigateur, inventeur, responsable II. Domaine des arts, des sc. et des lettres. Celui ou celle qui, par occasion ou par profession, écrit un ouvrage ou produit une œuvre de caractère artistique.
[/citation]

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Il semble que Tolkien s’inspire de ce sens premier d’auctor
Dans le Légendaire, Eru est le Créateur d’Eä, mais aussi l’Auteur du drame d’Arda (L.253 à propos de la providence dans le SdA, Eru est [emphase]« the Writer of the Story (by which I do not mean myself) »[/emphase] ; ailleurs dans HoMEX [emphase]« But Eru could not enter wholly into the world and its history, which is, however great, only a finite Drama.He must as Author always remain outside the Drama, even though that Drama depends on His design and His will for its beginning and continuance, in every detail and moment »[/emphase] (p.335)).
Et dans Faërie, l’auteur d’un Monde Secondaire est un subcréateur car : [emphase]« La Fantaisie demeure un droit humain : nous créons dans cette mesure et à notre manière dérivée, parce que nous sommes créés, mais créés à l’image et à la ressemblance d’un Créateur »[/emphase] (p.74).

Et comme le dit Fangorn dans un thread lointain (Détail autobiographique) :

Quote:Mais il faut également souligner la définition que Tolkien donne, dans une note de la lettre 180, à propos de son statut d’écrivain du SdA : [emphase]« I am not Gandalf, being a transcendent Sub-creator in this little world »[/emphase] (The Letters, p.232). Tolkien est donc [emphase]« un subcréateur transcendant dans ce petit monde »[/emphase]. En d’autres termes, il a ceci de commun avec Dieu (quoiqu’en un sens encore différent) d’être transcendant à ce monde secondaire : il n’en fait pas partie, il se trouve au-delà. Mais il ne se considère pas pour autant comme créateur. Son œuvre ne lui appartient pas, elle s’inscrit dans le cadre plus large de la Création. C’est le statut intermédiaire de l’écrivain : subcréateur comme peuvent l’être ses personnages, il est transcendant à sa subcréation.

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[citation]Grèce ancienne

En l’absence de la notion d’auteur, l’inspiration est d’abord la notion pertinente. Dans l’Iliade et l’Odyssée, l’aède, c’est-à-dire le poète épique qui déclamait ses propres œuvres (les termes poème et poète étant ici des anachronismes), reçoit sa parole de la Muse, comme encore dans le dialogue de Platon, Ion, où le rhapsode, c’est-à-dire le chanteur itinérant qui récite et commente des extraits des poèmes épiques, est décrit comme possédé par l’enthousiasme ( ;-)))))))). L’enthousiaste, c’est celui qui est en-theos, qui a un dieu en soi, par qui un dieu parle ; c’est un inspiré, un possédé par la mania, le furor en latin, c’est-à-dire la folie, qui désignera encore le furor poeticus à la Renaissance.[/citation]

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De même Tolkien dit à Lewis d’être parfois possédé d’une sorte de furor scribendi, [emphase]« in which the pen finds the words rather than head or heart … »[/emphase] (L113, p.126)

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[citation]Homère s’adresse ainsi à la Muse au premier vers de l’Iliade pour qu’elle « chante la colère d’Achille », qui sera le sujet du poème. C’est elle, non pas lui, qui chante. Et le poète renouvelle sa prière au deuxième chant, avant le grand catalogue des vaisseaux, un morceau de bravoure.[/citation]

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On sait aussi par les lettres que Tolkien a une bonne connaissance d’Homère : [emphase]« I was brought up in the Classics, and first discovered the sensation of literary pleasure in Homer »[/emphase] (L142, p.172).
Il dit aussi utiliser une matière ancienne pour un nouvel usage à propos du SdA : [emphase]« There are, I suppose, always defects in any large-scale work of art ; and especially in those of literary form that are founded on an earlier matter which is put to new uses – like Homer, or Beowulf, or Virgil, or Greek or Shakespearean tragedy ! »[/emphase] (L156, p.201).

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[citation]La même invocation figure au début de l’Odyssée, attestant une théologie de la parole pour laquelle il y a équivalence entre la Muse et la notion de parole chantée, ou de parole rythmée, dans le milieu des aèdes et poètes inspirés. Les Muses, filles de la mémoire Mnémosyné, sont sacrées dans une civilisation fondée non sur l’écriture mais sur les traditions orales, reposant sur un dressage de la mémoire, comme pour les grands catalogues d’Homère.

Plus loin dans l’Odyssée, le poème met en scène l’aède Démodocos chez les Phéaciens, devant son auditoire. Ulysse lui parle au chant viii : « C’est toi, Démodocos, que, parmi les mortels, je révère entre tous, car la fille de Zeus, la Muse, fut ton maître, ou peut-être Apollon. » Un dieu « dicte le chant divin » de Démodocos, en accord avec l’origine réputée du récit d’Homère, reçu de la Muse ou des Muses, ou d’Apollon, à l’origine du chant de l’aède.[/citation]

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On retrouve cette idée, dans plusieurs lettres de Tolkien, qu’il n’a pas le sentiment d’inventer les histoires du Légendaire: [emphase]« Elles me vinrent à l’esprit comme si elles m’avaient été « données », …J’ai pourtant toujours eu conscience de mettre par écrit ce qui était déjà « là » quelque part, et de ne pas inventer »[/emphase] (L131,p.718, traduction d’Eruvike in Conférence).
Voire aussi les Lettres 180, 153, 328, 91 ; cette dernière traite du devenir des Ents à la fin du 3ième âge : [emphase]« What happens to the Ents I don’t yet know. It will probably work out very differently from this plan when it really gets written, as the thing seems to write itself once I get going, as if the truth comes out then, only imperfectly glimpsed in the preliminary sketch … »[/emphase] (p.104)
Tolkien se considère-t-il comme un instrument de la Providence ( ?) et des visions des choses révolues lui auraient été communiquées ainsi ( ?). Un peu à la façon des aèdes inspirés. De fait

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[citation]Chez les poètes inspirés, la mémoire est une omniscience de caractère divinatoire, grâce à laquelle le poète accède aux, voit les événements qu’il évoque ; elle est « la puissance religieuse qui confère au verbe poétique son statut de parole magico-religieuse » (Detienne, 15). Le poète, comme le prophète et le devin, qui, eux, voient en avant, est un « maître de vérité ».[/citation]

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Cette personnification de la mémoire, la déesse Mnémosyne, mère des Muses, est ainsi omnisciente, elle sait « tout ce qui a été, tout ce qui est, tout ce qui sera » selon Hésiode. Lorsque le poète est possédé des Muses, il s’abreuve directement à la science de Mnémosyne, cad surtout à la connaissance des « origines » : [emphase]« Les Muses chantent en effet, en commençant par le début … l’apparition du monde [normal](intéressant quand on sait que le Silmarillion débute par l’Ainulindalë)[/normal], la genèse des dieux, la naissance de l’humanité. Le passé ainsi dévoilé est plus que l’antécédent du présent : il en est la source. En remontant jusqu’à lui, la remémoration cherche, non à situer les événements dans un cadre temporel, mais à atteindre le fond de l’être, à découvrir l’originel, la réalité primordiale dont est issu le cosmos et qui permet de comprendre le devenir dans son ensemble »[/emphase] (J.P. Vernant, « Aspects mythiques de la mémoire en Grèce », cité in « Aspects du mythe» de Mircea Eliade). Je renvoie à ce propos à l’étude du Destin dans le Silmarillion par Cédric.

Le motif mythique magico-religieux de la parole chantée remonte à la nuit des temps ; et chez Tolkien la musique est à l’origine de la création d’Eä car elle est la pensée d’Eru ; puis le thème de la musique et du chant parcourt tout le Légendaire, thème lié à la subcréation ou à la magie ( mais le chant a aussi d’autres fonctions : lutter contre l’oubli, immortaliser un acte héroïque, aspect ludique et créatif).

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[citation]La fonction du poète archaïque est double : « célébrer les Immortels, célébrer les exploits des hommes vaillants », soit l’histoire des dieux et les exploits guerriers. Seule la parole du poète permet aux hommes d’échapper au silence et à la mort (Detienne, 23). La louange du poète accorde à l’homme une mémoire ; le poème s’oppose à jamais à l’oubli.[/citation]

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Là, je me dois de citer Vincent : [emphase]« Tolkien fait sien un topos …. s’il n’y a pas de poète pour les chanter, les héros disparaissent, la parole et l’écriture, gardiennes du passé, offrant la victoire ultime sur l’oubli et la mort »[/emphase] (Sur les Rivages de la Terre du Milieu, p.269). Et dans sa petite note 128 il écrit [emphase]« Sans remonter à Virgile et Homère, Beowulf suffit là encore à montrer l’intérêt de Tolkien pour cette question, lui qui réfléchit au rôle de l’auteur qui conserve le souvenir …et à l’importance de la louange comme forme d’immortalité … »[/emphase].
Je dirais au contraire que Tolkien continue une longue tradition héritée de la Grèce archaïque et homérique (ces époques marquèrent peu d’intérêt pour la notion d’auteur …Tolkien lui-même se veut –dans sa fiction- compilateur et traducteur ultime d’anciens manuscrits qu’il aurait retrouvés) fondée sur une théologie de la parole et sur la récupération d’une mémoire primordiale permettant l’accès aux réalités originelles, réalités qui se sont manifestées dans les temps mythiques (origine du cosmos, des dieux, des peuples).

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[citation]Ainsi l’aède ne peut pas opposer à la Muse son propre savoir. Qu’il s’agisse d’une croyance religieuse ou d’une contrainte générique, en tout cas l’aède ne produit rien de lui-même. Un aède prétentieux figure ainsi au chant ii de l’Iliade, Thamyris : [emphase]« vantard, il se faisait fort de vaincre dans leurs chants les Muses elles-mêmes […]. Irritées, elles firent de lui un infirme ; elles lui ravirent l’art du chant divin, elles lui firent oublier comment jouer de la cithare »[/emphase]. Thamyris, aède vantard, est puni pour son défi aux Muses, une forme d’hybris, et il est privé de son chant.

Le thème est fréquent de l’aède qui se vante de mieux chanter que les Muses et qui est puni. On ne possède donc pas son art ou sa tekhnè, quel qu’il soit (pas plus l’archer ou le tisserand que l’aède, suivant la conception homérique) : la divinité est à l’origine de l’art. Et l’aède homérique n’est jamais pensé comme l’auteur de son chant.[/citation]

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Tolkien reprend aussi cette thématique de l’orgueil et du désir de possession de sa création qui mène à la chute. La subcréation se doit être un enrichissement de la Création, elle est contenue potentiellement dans la Création et la revendiquer uniquement pour soi est un péché.

[séparation]

[citation]Croyance archaïque, la doctrine de l’inspiration était devenue une convention au ive siècle, lorsque Platon la met en cause… Les poètes sont pris par une possession divine (mania), un délire sacré qui leur ôte la raison, comme c’est aussi le cas de devins ou de la Pythie… L’inspiration est un don divin qui met les poètes en branle ; elle provoque une perte momentanée de la raison.
Les poètes n’ont donc pas plus de tekhnè que les rhapsodes, mais un délire enthousiaste. Homère, Hésiode, Pindare sont les porte-parole de la Muse. Désormais Platon les critique pour cela. Sa réfutation du rhapsode est conforme au procès des poètes qu’il entreprend ailleurs (Apologie de Socrate, République). Dans le Phèdre, Platon distinguait aussi diverses sortes de délire (maniai) envoyées aux hommes par les dieux : les prophètes, les devins et le poètes.
Cette contestation va évidemment de pair avec la condamnation des poètes dans la République. Platon met en question la doctrine traditionnelle, archaïque et homérique ; il oppose une rationalisation du discours à la théologie de la parole.[/citation]

[séparation]

A cela Tolkien rétorque : [emphase]« La Fantaisie est une activité humaine naturelle. Elle ne détruit certainement pas la Raison, non plus qu’elle n’y insulte ; et elle n’émousse pas non plus l’appétit, ni n’obscurcit la perception de la vérité scientifique. Au contraire. Plus la raison est aiguë et claire, meilleure sera la fantaisie qu’elle créera… »[/emphase] (Faërie, p.73) ;-)))

Sacré Platon qui n’avait rien compris à la Fantasy ;-)) Car comme le dit Pierre Mabille : [emphase]« Au-delà de l’agrément, de la curiosité, de toutes les émotions que nous donnent les récits, les contes et les légendes, au-delà du besoin de se distraire, d’oublier, de se procurer des sensations agréables et terrifiantes, le but réel du voyage merveilleux est … l’exploration plus totale de la réalité universelle »[/emphase] (le Miroir du Merveilleux, p.24).

Yyr va encore dire que je fais du hors-sujet :)

Cathy,

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Bibliographie complémentaire
  • Benveniste, Émile, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Éd. de Minuit, 1969, 2 vol.
  • Marcel Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, 2e éd. Maspero, 1973.
  • Svenbro, Jesper, La Parole et le marbre : aux origines de la poétique grecque, Lund, 1976.


PS Silmo, comme les autres, j’espère qu’après le mauvais temps, le soleil brillera à nouveau sur ta vie.
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