CEDRIC :
« Car de quelle autre manière Tolkien aurait pu en parler ? A travers des écrits philosophiques, "classiques", dans un univers contemporain ? Cela me paraît extrêmement difficile voire impossible et, en tout état de cause, n'aurait certainement pas eu l'impact que l'on connaît au Seigneur des Anneaux. »
Impossible ? Le mot est un peu fort ! J’ai pris le temps d’y réfléchir et j’ai trouvé des exemples d’ouvrages plutôt contemporains où des thèmes chers à Tolkien étaient traités avec quel bonheur ! Je pense à certaines pièces de Giraudoux (« La guerre de Troie n’aura pas lieu »), à « L’insoutenable légèreté de l’homme » de Milan Kundera : le fameux passage où le héros se demande ce qu’il doit faire (« Muss es sein ? ») n’est pas ans évoquer chez moi les doutes de Frodo… Certes le ton est bien différent, plus ironique voire décalé…
Quel est alors l’apport de la Fantasy ou, pour faire plaisir à Vinyamar, de la féérie ?
Il me semble qu’il y a dans tout conte une part de nostalgie : le monde créé a souvent des allures de paradis perdu (je renvoie à tous les paysages décrits par Tolkien : la nature semble avoir conservé une pureté originelle). Cette nostalgie passe également à travers l’évocation d’un système politique révolue : la royauté (du moins pour nous, lecteurs européens…Ne me parlez pas de ces monarchies d’apparat qui ne survivent elles-mêmes que par la nostalgie de tout un peuple). Cette nostalgie propre au conte de fée me paraît une excellente approche de la question du temps.
Autre effet créé par l’invention d’un monde nouveau : la distanciation. L’exotisme en littérature n’a pas eu seulement pour but de faire s’évader le lecteur ! Quand Montesquieu rédige ses « Lettres persanes », il utilise le regard de l’étranger pour porter un jugement très critique sur la société française du XVIIIe siècle. Certes Tolkien ne s’est pas donné pour but de juger ses contemporains à travers son utopie (là je prends le mot dans son sens littéral à savoir « un monde imaginaire qui n’existe en aucun lieu ») ! Ce que je veux dire, c’est que la découverte d’un nouveau monde interroge toujours l’homme, consciemment ou non, sur ses propres référents, ses propres croyances ! La découverte de l’altérité pose aux personnages de Tolkien (et aussi à son lecteur) des questions d’identité (Qui suis-je ? Qui est l’autre ?) mais des questions plus profondes : Qu’est-ce que l’humanité, la sauvagerie ? Où commence la nature, la culture ?…Je m’arrête là mais la liste est longue !
Bref changer d’espace (par la distanciation) et de temps (à travers la nostalgie) conduit l’homme à s’interroger peut-être plus naturellement sur son être et son devenir. Pour réfléchir sur sa condition, soit on a recours au jargon philosophique (pardon pour les adeptes mais je dois dire qu’en matière de communication les philosophes ont des efforts à faire !), soit on utilise les ressources du mythe, capable de traiter de manière imagée de thèmes qui dépassent l’homme et relèvent bien souvent de l’indicible… Ce second choix est celui de Tolkien, et si ce n’est pas lui qui a fait naître en moi un certain goût pour la philosophie, je lui rends grâce d’avoir nourri considérablement ma réflexion dans bien des sujets.
Vous pensez que j’aurai eu une bonne note au bac de philo avec tout ça ?

