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Imaginaire médiéval et mythologique dans l’œuvre de Tolkien - Vos Commentaires
#33

Un grand merci pour ton premier "paquet" de réponses, Cirdan.

Je t'envoie quelques réflexions qui fait suite aux tiennes.

>"A propos de Saint Augustin, (…) je trouve depuis longtemps qu'il y a un certain nombre d'affinités claires entre ces deux oeuvres (que je développerais peut-être dans un prochain fuseau."
- C'était bien mon avis aussi. Ca m'intéresserait bien de t'entendre sur ce sujet… (et ne manquerai pas de faire connaître mes informations ou réflexions sur le sujet - s'il me semble que ça puisse être suffisamment solide et intéressant)

J'imagine fort bien que Tolkien devait récuser le protestantisme en tant que nouvelle église institutionnalisée. Cependant, après avoir lu le SDA et avant de savoir que Tolkien était catholique, mon sentiment avait d'emblée été que cette œuvre portait la marque d'une réflexion plus placée sur le mode du protestantisme que du catholicisme (l'un n'excluant pas l'autre) - ceci, en gros, par la place extrêmement importante donnée au Destin et l'interrogation omniprésente sur le caractère prédéfini de celui-ci (un exemple parmi d'autres : les Elfes sont sur leur déclin, il n'y a pas de vraie raison, il faut admettre que c'est ainsi) - la présence du thème de la Grâce et de l'intervention divine dans ce qu'elle a d'arbitraire et d'imprévisible - le caractère profondément (mais pas exclusivement, bien-sûr) pessimiste de l'œuvre (stricto sensu, Frodo ne doit pas son salut à ses mérites et à son sacrifice, mais bien à l'intervention providentielle - en quelque sorte : "pas de Salut par les Œuvres seules mais bien par la Grâce divine" - thème qui me semblait plus protestant que catholique).
D'où mon intérêt à en savoir plus sur ce que Tolkien reprochait précisément au protestantisme.
Le protestantisme doit aussi une série de choses à St Augustin. Peut-être est-ce plus judicieux d'envisager les thèmes ci-dessus sous un œil "augustinien" ?
Ou alors faut-il plutôt penser que l'œuvre de Tolkien a été conçue d'abord et essentiellement selon le modèle de la mythologie nordique - pour laquelle la soumission, enfin, plutôt, la fidélité au Destin est un aspect majeur - auquel il a ajouté subrepticement certains éléments catholiques, afin d'adapter le modèle aux idées qu'il souhaitait développer ? (ce qui pourrait expliquer l'immense présence du thème du Destin - et l'importance réelle mais relativement plus ténue, du thème du libre-arbitre.)

>"ne faut pas lire cette oeuvre au rebours de la production arthurienne postérieure. J'avais écrit deux dissertations sur ce sujet lorsque j'étais en licence; si je pouvais mettre la main dessus, je t'en ferais part volontiers : "
Effectivement, ça m'intéresse :-)
Tant que j'y suis sur la question arthurienne, j'ai été un peu étonnée de voir que tu qualifies de "maléfique", le Merlin décrit par Robert de Boron. Boron raconte bien que Merlin est né d'un incube et donc est fils du démon désireux, par ce fait, de créer une sorte de "double négatif" de Jésus. Mais que, suite à la conduite exemplaire de la mère de Merlin, les plans du démon ont échoué. Il me semble aussi que, comme le dit Vinyamar (bien qu'il l'attribue, erronément, je crois, à Chrétien de Troyes) que Dieu donne bien la liberté à Merlin de choisir "son côté".
"Ainsi donc, cet enfant (Merlin), eut de par le diable, la connaissance du passé, mais ce pouvoir qu'il eut de surcroît de connaître l'avenir, il le reçut de Notre Seigneur qui voulut ainsi contrebalancer le pouvoir du diable. A lui maintenant de se décider : il peut s'il le veut, choisir le parti du diable comme celui de Notre Seigneur"
(Merlin à Blaise) : "Apprends que dieu m'a donné ce pouvoir parce que les diables m'avaient condamné à être damné, mais je n'ai pas pour autant perdu la connaissance de leurs ruses et de leurs pratiques magiques. Je garde d'eux ce que je dois en garder mais je ne l'utilise pas à leur profit" (…) "dans leur démesure, ils (les diables) n'ont pas été capable de me garder". (source : "Merlin et Arthur : le Graal et le royaume", Recueil en prose attribué à R. DE BORON in "La légende arthurienne", sous la direction de D. Régnier-Bohler - Laffont - coll. Bouquins)

Par la suite, dans ses prophéties ou ses révélations, Merlin ne dit jamais que la vérité. Est-ce seulement un problème de formulation ? Ou alors me manque-t-il quelque chose ?


>"Pouvais-tu sincèrement imaginer Tolkien cautionner l'idée de suicide? Je ne vois pas ce qui, peut laisser penser cela dans son oeuvre, en tout cas pas l'histoire de Turin qui souffre singulièrement de "pride and despair"."
- Non bien sûr, telle n'était pas ma pensée. Sachant l'attachement de Tolkien à la religion catholique, on peut effectivement supposer qu'il ne pouvait cautionner le suicide, ni d'ailleurs les actes de Turin. Je m'étonnais seulement de la conclusion, car, dans le récit de Turin, il n'est jamais fait allusion à Eru. D'ailleurs - bien que ça mériterait sans doute vérification - je ne me souviens pas que, dans le Silmarillion ou le SDA, il est jamais fait allusion clairement à la miséricorde d'Eru (ou sa non-miséricorde), lorsqu'il s'agit d'humains (à l'exception peut-être d'Eärendil qui demande pardon, pour les Elfes et les Humains. Mais dans ce cas, il s'adresse aux Valars et pas à Eru proprement dit).
Bref, il me semblait que tu ne pouvais pas conclure au refus du pardon d'Eru, dans le cas de Turin, car il n'est pas fait allusion de cela dans le texte. Mais, puisque tu l'affirmais catégoriquement, je me demandais donc si, dans un autre écrit ou une lettre, Tolkien l'aurait évoqué de manière claire.
Tu le dis toi même, l'histoire de Turin insiste avec force sur "l'aspect implacable du destin". ("que peut signifier le destin de Turin", §2). Je ne trouve pas si évident que cela que, pour te paraphraser : le suicide pourrait apparaître comme un péché, en dehors de la morale chrétienne ("Valeurs chrétiennes en Terre du Milieu", dernier paragraphe). Le suicide de Turin ou de sa sœur, pourraient fort bien être partie constituante de leur destin et pas nécessairement un péché (je veux dire, du point du vue du récit, pas des convictions de Tolkien). En tout cas, dans le récit figurant dans le Silmarillion, je ne vois pas trace explicite d'un jugement par rapport à cet acte. (C'est par contre effectivement beaucoup plus clair en ce qui concerne Denethor)
..
Ylem.

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