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Le Poeme (Three Rings for the Elven-kings ...)
#23
Ce procédé, appelé parallélisme, est effectivement récurrent dans le Kalevala. C’est une caractéristique typique de la tradition orale, qui remonte en partie à la récitation à deux voix et aux concours de chant. Elias Lönnrot en a systématisé l’emploi en tirant parti des différentes variantes des poèmes qu’il avait collectés et assemblés, si bien que les exemples sont innombrables(Gabriel Rebourcet, tiré des remarques sur sa traduction parue chez Gallimard en 1991, collection « l’aube des peuples »). Par exemple, le passage de la mort de Kullervo, chant 36 :

La prairie pleure en herbe belle,
la clairière chante à voix douce,
fanées fraîches, voûtées de peine,
en grand deuil, les fleurs des bruyères,
pour la fillette violentée,
l’enfant de sa mère souillée :
le foin frais ne lève plus guère,
la fleur de la bruyère est close,
l’herbe reste blottie en terre,
nulle fleur dans ce mauvais coin
où le fils a souillé sa sœur
et gâté le fruit de sa mère.

Kullervo, fils de Kalervo,
prend l’épée tranchante à son poing,
la tourne en main, la lorgne en paume,
il lui chuchote sa demande.

Il mande l’avis de l’épée,
aurait-elle envie par hasard
de croquer dans la chair fautive,
de laper le sang malfaisant ?

Lors l’épée songe à ses paroles,
elle pense aux mots du gaillard.

Puis elle entame sa réponse :

« Pourquoi n’aurais-je guère envie
de croquer dans la chair fautive
et laper le sang du méchef ?
Je croque bien la chair naïve,
le sang pur à pleines lamées. »

Kullervo, fils de Kalervo,
chausse bleue, l’enfant du tonnerre,
fiche le pommeau dans le champ,
la garde enfoncée dans la lande,
tournant la pointe vers sa gorge,
il se jette à cœur sur la pointe.

Il s’ouvre ainsi pour le trépas,
les bras déployés vers la mort.

C’est un peu long pour un exemple, même s’il n’est pas choisi au hasard ;-) Mais cela permet de se rendre compte de l’extension du procédé.

Il n’est peut-être pas inintéressant de remarquer que le parallélisme est fondamental aussi dans la poésie biblique ; ex. le début du psaume 49 (numérotation des bibles hébraïques), dans la traduction de la Bible de Jérusalem :

Ecoutez ceci, tous les peuples,
prêtez l’oreille, tous les habitants du monde,
gens du commun et gens de condition,
riches et pauvres ensemble !

Ma bouche énonce la sagesse,
et le murmure de mon cœur, l’intelligence ;
je tends l’oreille à quelque proverbe,
je résous sur la lyre mon énigme.

Pourquoi craindre aux jours de malheur ?
La malice me talonne et me cerne :
eux se fient à leur fortune,
se prévalent du surcroît de leur richesse

Mais l’homme ne peut acheter son rachat
ni payer à Dieu sa rançon :
il est coûteux, le rachat de son âme,
et il manquera toujours pour que l’homme survive
et jamais ne voie la fosse.


Beaucoup plus près de nous (enfin, à mon goût…) - avec en plus ce cas particulier qu’est le refrain :

...Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Que pleurent dans la nuit nos cœurs à l’unisson
Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson
Ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson
Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare
Il n’y a pas d’amour heureux

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux
Mais c’est notre amour à tous deux

(Louis Aragon, La Diane française)


Tolkien n’ignore certes pas le procédé, on peut le voir à l’œuvre à plusieurs reprises, quoique plus discrètement ; par ex. dans ces extraits du chant d’Eärendil (chanté par Bilbon à Fondcombe dans la Salle du Feu) - je donne la version anglaise d’origine :

...There flying Elwing came to him
and flame was in the darkness lit ;
more bright than light of diamond
the fire upon her carcanet.
The Silmaril she bound on him
and crowned him with the living light

and dauntless then with burning brow
he turned his prow ; and in the night
from Otherworld beyond the Sea
there strong and free a storm arose,
a wind of power in Tarmenel
...

...A ship then new they build for him
Of mithril and of elven glass
with shining prow ; no shaven oar
nor sail she bore on silver mast :
the Silmaril as lantern light
and banner bright with living flame

to gleam thereon by Elbereth
herself was set...


Plus largement, les phénomènes de récurrence sont à la base même de l’écriture poétique. Quoi d’étonnant d’en retrouver dans le poème des anneaux ? Et qui plus est, précisément au sujet de l’Anneau Unique, en une insistance qui vient souligner sa position exceptionnelle ?

CdC > Smadja dit que le texte est explicite sur le sens du poeme: il n'y a qu'un anneau et non trois. Sur ce point precis je ne crois pas qu'on puisse dire qu'"elle se livre à une analyse d'un passage en le séparant complètement de son contexte". D'autant plus que le poeme venant en exergue, il est d'abord decouvert hors-contexte.

J’admets avoir été un peu rapide. Je souscris d’ailleurs tout à fait à ton commentaire qui suit la citation ci-dessus. Il y a des éléments intéressants dans ce chapitre, par exemple les remarques sur le contraste entre la structure non verbale de la première moitié et l’accumulation des verbes dans la deuxième. Mais le texte est truffé de généralisations et de conclusions hâtives. Comme tu le remarques :

> Ceci dit quand Smadja pretend que son interpretation (1+1+1=3), tombe sous le sens, qu'on serait bien en peine de savoir si c'est 1+1+1=3 ou 1/1/1=1 sans l'explicitation du texte, ou que 1+1+1=3 est a n'en pas douter le message explicite de Tolkien, il y a de quoi etre plus sceptique (etant donne son argumentation en tout cas).

Affirmer que 1+1+1=3 est la version qui serait « logiquement » retenue sans l’intervention de Gandalf est à mon sens de l’aveuglement au mieux, de la malhonnêteté au pire. Ou alors Smadja et moi ne parlons pas le même français.

Je ne peux m’empêcher d’avoir l’impression qu’elle a dans l’ensemble fichu - je dis bien fichu - le SdA dans le moule d’une critique prédéfinie. Et c’est une impression insupportable.

Moraldandil

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