En passant, et même si, comme journaliste, je suis le premier à savoir combien il est ardu de publier un texte sans coquille, il y a un perle d'anthologie p. 107 du Smadja :
"Gimli se leva et se campa fermement sur ses pieds écartés ; sa main se crispa sur le manche de sa hache et ses yeux sombres étincelèrent :
"- Donnez-moi votre nom, dresseur de cheveux ; je vous donnerai le mien (...)"
Il faut bien entendu lire "dresseur de chevaux", "horse-master" dans le texte original : une citation du chapitre "Les Cavaliers de Rohan (p. 469 du Sda, édition Bourgois compacte).
Il serait trop facile (mais certainement délicieux) d'appliquer la méthode de l'auteur à ses coquilles. Quel est l'inconscient du texte ? Qui se cache derrière ses dresseurs de cheveux ? Etc.
Prenons plutôt le parti d'en rire et ajoutons à l'argot des Tolkiendili cette définition riche de sens :
_ Dresseur de cheveu : se dit d'un critique ou d'un journaliste qui, avec aplomb, écorche une citation ou montre de manière évidente qu'il n'a pas lu assez attentivement le texte dont il parle. Peut s'appliquer aussi aux étudiants qui, tous les ans, écrivent "Beaudelaire" ou "Starobinsky".
Sur le fond du débat, je n'ai aucun doute : "One Ring" est une anaphore, c'est-à-dire la répétition d'un même mot en tête de phrases ou de membres de phrases. C'est un procédé simple, mais efficace, pour faire monter la sauce, ou, pour parler comme un littéraire, introduire le registre du sublime. C'est très commun et ne pose aucun problème particulier d'interprétation.
Bien plus intéressante me paraît l'opposition entre le singulier et le pluriel. The Lord of the rings is... one ring. C'est cela qui justifie l'anaphore. C'est là que réside la monstruosité. A tous les peuples ont été attribués plusieurs anneaux, et si on veut y voir à tout prix un symbôle, c'est celui de la séparation des pouvoirs qui me paraît être évident. Seul le Seigneur des Ténèbres a pu penser et réussir à forger l'anneau unique : la concentration de tous les pouvoirs en un seul. C'est ça le scandale. Un anneau, oui, un anneau, avez-vous bien entendu, un anneau et un seul pour les gouverner tous ! On dirait presque une pub pour les nouveaux téléphones portables d'Oranges, tout-en-un-SMS-WAP-Console de jeu-réveil-agenda-fait-le-café-et-aussi-de-temps-en-temps-permet-de-téléphoner. Le super-couteau-suisse des objets magiques, avouez que c'est tentant, non ?
S'il faut continuer sur les figures de la répétition, ce passage de fait penser (mais cela n'engage que moi, et je ne suis pas du tout persuadé que Tolkien ait pu être au courant à son époque) ... me fait penser donc à la doxologie catholique, c'est-à-dire au passage le plus important de la messe, lorsque le prêtre dit, pour consacrer l'hostie, "Par Lui, avec Lui et en Lui / A toi, Dieu le Père tout puissant, dans l'unité du Saint Esprit / Tout honneur et toute gloire pour les siècles des siècles".
Un seul anneau, mais trois fonctions. Gouverner (par Lui), Trouver (avec Lui), Amener et Lier (en Lui). Sauf qu'il ne s'agit pas de l'unité du Saint Esprit, mais de celle de l'esprit du mal. Rien d'étonnant dans cette perspective qu'il faille le détruire.
Dernier point : pourquoi la troisième fonction de l'anneau est-elle double ? Parce qu'après avoir répété trois fois "One", en anaphore, une bonne idée, pour continuer la montée vers le sublime, est d'introduire un rythme majeur (par ex. deux éléments courts, suivi d'un long). Avec une troisième fonction double, on rempli tout le vers, on donne l'impression que le discours s'enfle, et avec lui le pouvoir maléfique de l'anneau. Le sublime est alors atteint, la catastrophe suprême, on ne peut pas aller au delà. La preuve ? Le vers suivant est une reprise et referme le second quatrain avec un schéma dit de rimes embrassées (abba, lie them, them, lie) contrairement au premier, dont les rimes étaient croisées (abab : sky stone, die, throne).
S'il faut tirer une "idéologie" de la pauvreté des rimes du second quatrain, de leur structure, de la reprise d'un vers entier, etc. elle ressemble bien à une dénonciation du tyran, du mal qui arrive quand une créature veut concentrer tous les pouvoirs sur elle-même.
Mais je me trompe peut-être du tout au tout...

