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Une mythologie pour l'Angleterre
#2
bonne question...
je sais que cela n'y répond pas mais voici un extrait d'un article que j'ai écrit il y a quelques années. Le passage concerne l'Angleterre.
Ma réponse à ta question est induite dedans, je crois... Mais la discussion reste à venir.

a- Avec le Livre des Contes Perdus: l'Angleterre

Les récits de Tolkien se situent presque toujours dans le Nord-Ouest de la Terre du Milieu, ce qui rend aisé un rapprochement géographique entre le Beleriand archaïque et l'Angleterre. C'est plus que tentant, comme je vais essayer de le démontrer plus loin, mais ça ne l'est véritablement que pour les écrits les plus anciens de Tolkien, ceux des années 1915-1920, principalement réunis dans "Le Livre des Contes Perdus ". Par la suite, dans le Silmarillon (années 1940), la plupart des références ont disparu, et le monde élaboré durant toute une vie a pris son envol, et son existence "séparée". En d'autres termes, le Beleriand ne peut être vu comme une Angleterre parallèle que dans le cadre très restreint des "Book of Lost Tales" originels.

[citation]J'étais depuis longtemps chagriné par la pauvreté de mon propre pays bien-aimé: il ne possédait pas d'histoires propres (liées à sa propre langue et à son propre sol), pas de la qualité que je recherchais, et trouvais (comme ingrédient), dans les légendes d'autres pays. Il y en avait de grecques, et de celtes, et de romanes, d'allemandes, scandinaves et finlandaises (qui me touchèrent grandement); mais rien d'anglais, hormis des choses d'une qualité appauvrie de "légendes romancées" populaires[/citation]

Le marin Eriol, dans les Contes Perdus, parvient sur l'île elfique Tol Eressea au terme d'un long voyage vers l'Ouest, où lui sont racontées les légendes et les histoires d'Elfinesse, qu'il rapportera ensuite chez les hommes. Il semble que ce personnage ait un rôle plus important qu'il n'y paraît: dans l'un des innombrables carnets de Tolkien, intitulé " Histoire de la Vie d'Eriol ", ce personnage est mis en relation directe avec l'un des sujets favoris de l'auteur (en tant que professeur): l'invasion des îles britanniques par Hengest et Horsa au Vè siècle après JC. Tolkien a donné des cours sur ce sujet à l'Université d'Oxford, s'intéressant au conte Beowulf dans lequel apparaît Hengest. Il ressort de cette étude que le personnage d'Eriol aurait des origines britanniques et/ou scandinaves. Or, s'il a navigué depuis sa terre natale comme le récit le sous-entend, et qu'il vient bien d'Angleterre, l'île sur laquelle sont partis les elfes, Tol Eressea, qui s'est littéralement arrachée au monde ancien, cela donne un sens plus qu'intéressant bien que contesté à la géographie de Tolkien: l'Angleterre et les îles britanniques des Jours très Anciens où l'Homme n'était ni seul, ni prépondérant, ni même adulte, serait une Angleterre parallèle à celle connue par Tolkien.

Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. Une terre à la fois imaginaire et perdue.

[citation]Alors Lindo dit: "que narreront les contes ce soir ? Narreront-ils les Grandes Terres, et les demeures des Hommes ; les Valar et Valinor; l'Ouest et ses mystères, l'Est et sa gloire, le Sud et ses contrées sauvages qui n'ont jamais été foulées; le Nord et son pouvoir et sa force; ou bien cette île et son peuple; ou les jours anciens de Kôr où demeura auparavant notre peuple ?"[/citation]

La Terre du Milieu connue par la trilogie du Seigneur des Anneaux ou par le Silmarillion s'est tout à fait éloignée de cette conception première, et il est impossible, désormais, d'établir un parallèle avec l'Angleterre. D'ailleurs, cette dernière est une île, alors que la Terre du Milieu est un vaste continent. Les îles originelles (in "Book of lost Tales ") ont disparu, sinon dans les légendes que se racontent les personnages, pour laisser place à des terres typiquement continentales, comme la Lorien ou le Mordor pour lesquels nous avons des cartes précises. Elles sont la lointaine histoire, les mythes, les Mondes Perdus des habitants de la Terre du Milieu. Ainsi, il n'y a pas de cartes sérieuses et exploitables de Tol Eressea ou d'Aman, des terres originelles dont parlent les légendes elfiques. Tolkien n'a laissé que des schémas confus et illisibles, parfois même contradictoires.

b- A partir du Silmarillon: l'Europe et l'Afrique du Nord

Pourtant, et cela est confirmé par Tolkien lui-même dans ses lettres, s'il faut établir un parallèle entre son monde imaginaire et le nôtre, il faut laisser de côté l'Angleterre et les îles britanniques pour s'intéresser à l'Europe et à ses environs. La comparaison reste hasardeuse, mais Umbar, sur la carte que l'on a dans le Seigneur des Anneaux, ressemble vraiment beaucoup à la côte africaine, et la mer d'Helcar peut, dans certains passages, évoquer la Méditerranée, bien qu'elle disparaisse dans les récits les plus tardifs (à partir du SDA). Par ailleurs, si j'ai signalé plus haut une forte inspiration d'origine scandinave dans les textes anciens de Tolkien, il n'en est plus de même pour la suite, et notamment au niveau de la sémantique. Alors qu'il fabriquait ses histoires en puisant dans les mythes scandinaves, et ses noms dans l'anglais ancien ou le vieux nordique, il élabore par la suite de véritables langages qui sont de nos jours affaire de spécialistes au même titre que les langues "historiques": ainsi, les langues des Nains et des Numenoréens sont typologiquement des langues de type sémitique, du genre de l'Arabe ou de l'Hébreu, ce qui conforte l'idée Européenne et Africaine de la localisation d'origine.

Par ailleurs, je signale que les plus célèbres de ces langues "inventées", le quenya et le sindarin, langues elfiques, sont typologiquement plus proches du gallois ( ce qui nous ramène à la Grande Marche vers l'Ouest qui aurait amené les Elfes archaïques en Arda..)

c- Ce qu'en a dit Tolkien

[citation]A kind of legendary and history of a " forgotten epoch "[/citation]

L'oeuvre de JRRT, telle que nous la connaissons, est celle de toute une vie. Lorsque l'on se pense sur la multitude d'écrits et autres études parues sur lui et sur son monde, ou à la lecture de son abondante correspondance, on peut être étourdi par les nombreuses incohérences qui apparaissent quant à sa conceptualisation d'Arda. C'est qu'il a écrit, réécrit, réinventé, affiné sans cesse cet univers, et la (les) mythologie(s) qui lui est attachée. Il y a d'énormes écarts en l'Histoire de la Terre du Milieu, relatée dans les années 1915-20, et celle que nous connaissons mieux, des années 1940 et suivantes (le Silmarillon et la trilogie du Seigneur des Anneaux ont bénéficié de cette lente et rigoureuse maturation, mais leur incroyable succès en librairie a aussi contraint l'auteur à se pencher sur des aspects qu'il n'avait peut-être pas consciemment explorés, à l'occasion des nombreuses lettres échangées avec ses admirateurs, des colloques et autres articles de journaux parlant de lui.).

L'engouement d'un public anxieux de se plonger davantage dans ce monde après avoir fermé la dernière page donne ainsi une dimension exceptionnelle supplémentaire à l'oeuvre de Tolkien. Ainsi, cette question des origines et des correspondances de la Terre du Milieu avec l'Angleterre et/ou la Scandinavie trouve plusieurs réponses paradoxales dans le courrier de l'auteur, suivant l'année de leur rédaction, comme si, à l'occasion du problème soulevé, Tolkien y avait réfléchi après coup et fabriqué sur pièce sa propre théorie. Parfois, il l'a admise et même, s'en est expliqué (lettre 211 datée du 14 oct. 1958), mais sur la fin, comme dans la lettre à Charlotte et Christopher Plimmer il affirme, après un exposé un peu compliqué, qu'on pourrait seulement imaginer une origine spirituelle de la Terre du Milieu en Europe du Nord, mais que ce schémas reste pour lui inapplicable, tant géographiquement que spirituellement. Pour ce qui est de la sémantique et de la linguistique, il dit qu'il regrette d'avoir été obligé d'utiliser certaines terminologies d'origine nordique (scandinave et/ou germanique) comme le mot elfe ou orc. Sa propre vision attachée à ces vocables correspondait en réalité à un folklore ancien et traditionnel, souvent sans équivalent en anglais, ou déformé. Pour les Elfes, par exemple, il dit qu'il était conscient - et le regrettait pour la compréhension de son monde tel qu'il l'a pensé - que ce terme (et les images associées) ait été détourné et déformé dans l'imaginaire des gens (des Anglais) par des auteurs tels que Shakespeare.

Pour Tolkien, finalement, la Terre du Milieu n'est pas un monde imaginaire. Il s'en explique dans plusieurs lettres, mais je n'évoquerais ici que celle qu'il écrivit en 1956 :

[citation=Lettres, n°183, p239]Le nom (de la Terre du Milieu) est la forme modernisée (apparue au XIII7 s et encore en usage) de " Midden-Erd " ou " Middel-Erd ", un nom ancien pour l'oikoumené, le lieu soumis aux Hommes, objectivement le monde réel, utilisé de façon spécifique en opposition aux mondes imaginaires (comme celui des Fées) ou aux mondes invisibles (comme le Paradis ou l'Enfer). Le théâtre de mon récit est cette terre, celle sur laquelle nous vivons maintenant, mais la période historique est imaginaire.[/citation]

Ainsi, et il le répète dans une autre lettre, il préfère utiliser notre terre (géographie) dans un temps imaginaire plutôt que d'en créer une physiquement ou de déplacer son récit sur une autre planète. Il souligne d'ailleurs à l'occasion sa défiance face aux fictions se référant aux autres planètes et aux aliens,, bien qu'acceptant un parallèle créatif entre sa motivation et celle des auteurs de SF. Pour Tolkien, il est simplement fascinant de se retrouver dans un lieu familier si celui-ci est sublimé par [emphase]« l'enchantement de la distance du Temps »[/emphase].
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