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un commentaire de Tom Shippey sur le Mal
#3
Cedric> "Est-ce réaliste de dire qu'un homme peut contrer la volonté d'un Maia ?"

Un humain luttant contre Sauron, a priori non (ou bien il faut s'appeler Isildur) mais lutter contre soi-même et connaître ses propres limites ou faiblesses, c'est je crois quelque chose que n'exclue pas le discours de Shippey, et c'est en cela qu'il n'est pas aussi pessimsite que tu le crains.

Aucun hobbit ne tiendrait tête à Sauron en face à face, c'est sûr, tout comme la quasi totalité des humains (Aragorn, héritier d'Isildur serait peut-être la seule exception, alors que Denethor, lui, se berce d''illusions en étant déjà pris au piège); même d'autres maiar ne sont pas à l'abri (cf Saruman en face à face via le Palantir).

Il n'y a qu'un moyen de résister à Sauron et son l'Anneau, c'est de ne jamais l'utiliser, s'abstenir au mieux de le toucher ou de l'approcher. C'est ce que fait Gandalf ("Je n'ose le prendre"); ce que fait aussi Faramir, plus sage et moins impétueux que son frère; c'est la victoire que remporte Galadriel; c'est enfin ce que fait le Conseil d'Elrond qui aboutit à la conclusion que personne d'autre que le détenteur actuel de l'Anneau ne peut le porter à sa place.

(NB: Pour Galadriel, il s'agit vraiment d'un combat contre elle-même, plus encore que contre Sauron: elle doit racheter les fautes de sa famille).

Le cas d'Aragorn est plus complexe peut-être car l'Anneau fait partie de "l'apanage" de sa maison, bien qu'il s'en défende. En effet, tandis que Frodon dira plus tard à Faramir à propos de l'Anneau "Il ne m'appartient pas. Il n'appartient à aucun mortel, grand ou petit; encore que, si quelqu'un pouvait le revendiquer, ce serait Aragorn fils d'Arathorn", Aragorn déclare lui, au Conseil d'Elrond: "Il n'appartient à aucun de nous [...]; mais il a été ordonné que vous le conserviez quelque temps."

A Bree, le Rodeur est encore loin de revendiquer ce lourd héritage en totalité et sa mission est avant tout de sauver les Hobbits des Cavaliers Noirs pour les mener jusqu'à Rivendell.
Ensuite, il reste en quelque sorte indécis pendant longtemps. Pas sur l'utilisation qu'il pourrait faire de l'Anneau (il semble y avoir renoncé très tôt) mais sur les dangers que celui-ci peut représenter pour des caractères moins trempés. Son hésitation est mentionnée au moins 10 fois entre les chapitres "Le miroir de Galadriel" et "Adieu à la Lorien", dans lequel on lit: "Ils débattirent longuement de la conduite à suivre et de la meilleure façon d'accomplir leur dessein concernant l'Anneau, mais ils ne parvinrent à aucune décision. Il était évident que la majorité d'entre eux désiraient se rendre d'abord à Minas Tirith et échapper au moins un moment à la terreur de l'Ennemi. Ils auraient volontiers suivi un guide sur le Fleuve et jusqu'à l'ombre de Mordor; mais Frodon ne dit rien, et Aragorn avait encore l'esprit indécis.".

Au moment de la dissolution de la Communauté, Aragorn est sans doute partagé entre les avantages et les inconvénients d'aller d'abord à Minas Tirith avec Frodon (avantage: se mettre un moment à l'abri / inconvénient: se fourrer dans les griffes de Denethor qui ne laissera pas repartir l'Anneau facilement).

Au sujet de Sam, tu as raison de dire que les Hobbits sont très différents des autres humains. Ils sont d'une trempe et d'une tournure d'esprit très particulières. Par exemple (dans le passage de l'Escalier de Cirith Ungol), Tolkien dit: "Tandis que Sam se tenait là, bien que l'Anneau ne fût pas sur lui mais pendît au bout d'une chaîne à son cou, il se sentait dilaté, comme revêtu d'une énorme ombre déformée de lui-même, vaste et sinistre menace suspendue sur les murs de Mordor. Il sentait qu'il n'avait dorénavant qu'une alternative : s'abstenir d'avoir rccours à l'Anneau, dût-il le tourmenter, ou l'assumer et défier le Pouvoir qui se tenait dans son sombre repaire par-delà la vallée des ombres. Déjà l'Anneau le tentait, corrodant sa volonté et sa raison. De folles fantaisies s'élevèrent dans son esprit : il voyait Samsagace le Fort, Héros de l'Epoque, franchissant avec une épée flamboyante le pays sombre, et des armées s'assemblant à son appel tandis qu'il marchait pour aller renverser Barad-dûr. Et puis, tous les nuages s'éloignaient, le soleil blanc brillait et, à son commandement, la vallée de Gorgoroth devenait un jardin de fleurs et d'arbres, portant fruit. Il n'avait qu'à enfiler l'Anneau, le revendiquer pour sien, et tout cela pouvait se réaliser. En cette heure d'épreuve, ce fut l'amour de son maître qui contribua le plus à maintenir sa fermeté; mais aussi, au plus profond de lui-même, vivait toujours intact son simple bon sens de hobbit : il savait au fond de son coeur qu'il n'était pas de taille à porter pareil fardeau, même si de telles visions n'étaient pas un leurre destiné à le tromper. Le seul petit jardin d'un jardinier libre répondait à son besoin et à son dû, et non pas un jardin enflé aux dimensions d'un royaume; il devait se servir de ses propres mains et non commander à celles des autres."

Il y a donc l'Amour de Sam pour Frodon, bien sûr, mais aussi une grande lucidité sur sa juste place en TdM. Il sait parfaitement qu'il ne joue pas dans la même catégorie qu'un Sauron. voila ce que je voulais dire par *lutter contre soi-même et connaître ses propres limites ou faiblesses*. Et, vu sous cet angle, le propos de Shippey n'est pas si déprimant que ça.... Le danger n'existe que pour ceux qui succombent, même brièvement, à la tentation de l'Anneau. Bilbon, et même Frodon au bout du compte, sont malheureusement deux de ses victimes, comme quoi, Shippey a raison de dire que nul n'est à l'abri, même les esprits a priori les plus innocents (à leur décharge, ils sont tous deux trop longtemps soumis au contact direct de l'Anneau pour avoir la force de résister).

Silmo

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