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Tolkien dans la Revue des deux mondes
#51

3- L’articulation avec l’imaginaire



J’ai dit que la Comté me semblait être le centre d’un monde séparé d’elle, un monde qui contient le sacré, alors qu’il est totalement absent de la Comté (même en présence de Gandalf). Curieusement, les gens de la Comté ne s’imaginent pas le reste du monde. Il n’y a aucun travail imaginatif de leur part pour appréhender le reste du monde. Ils s’en moquent royalement, la Comté leur suffit bien ! On entend des récits sur des arbres qui marchent, mais cela fait sourire et voilà tout ! L’imagination n’emmène les Hobbits nulle part. d’ailleurs, l’imagination ne semble pas incluse dans l’œuvre.

Voilà qui recadre le travail, l’imaginaire, comme le sacré d’ailleurs, ne sont destinés qu’au seul lecteur.
Tolkien nous emmène-t-il sur le sacré pour mieux plonger (ou accepter) l’imaginaire, ou nous emmène-t-il sur l’imaginaire pour mieux nous plonger dans le sacré ?
Comment le SdA articule-t-il donc imaginaire et sacré ?
Ou bien, le sacré fait-il partie de l’imaginaire, ou l’imaginaire fait-il partie du sacré ?

3-1 Qu’est-ce que l’Imaginaire ?

Et d’abord pourquoi se poser ainsi la question de relier le sacré à l’Imaginaire ? Il faut se souvenir que Tolkien était très sensible à la question de l’Imagination. Mais il redéfinissait ce qu’il fallait entendre par là : non pas « le pouvoir mental de fabriquer une image ou une chose », qui est bel et bien l’Imagination, mais : « le pouvoir de donner à des créations idéales la consistance interne de la réalité » (Fëarie, p.177). Cette faculté dépassait donc le pouvoir de l’Imagination, et devenait un Art, « lien opérant entre l’Imagination et le résultat final : la Sous-création ». En y ajoutant encore l’Émerveillement nécessaire, il préférait user du mot de "Fantaisie" (fantasy). Selon lui, ce pouvoir

[citation=Fëarie, p.178]« est une vertu, non un vice. La fantaisie (prise en ce sens) n’est pas à mon avis, une forme inférieure, mais supérieure d’Art, la forme presque la plus pure, en vérité, et ainsi (une fois réalisée) la plus efficace. »[/citation]

L’art le plus parfait, le plus pur, ce sont évidemment les Elfes qui en sont capables. Il est beau autant que dangereux, c’est l’Enchantement !

[citation=Fëarie, p.183]« L’enchantement produit un monde secondaire dans lequel peuvent pénétrer tant l’auteur que le spectateur, pour la satisfaction de leurs sens durant qu’ils se trouvent à l’intérieur ; mais, dans sa pureté, il est artistique pour ce qui est du désir comme du dessein. (…)

La Fantaisie aspire à l’art elfique, l’Enchantement, et , quand elle est heureuse, de toutes les formes de l’art humain, c’est elle qui en approche le plus. (…). En ce monde, [ce désir créateur] est, pour les hommes, inassouvissables et donc impérissable. Incorrompu, il ne cherche ni l’illusion ni l’ensorcellement et la domination ; il cherche l’enrichissement partagé des partenaires dans la création et le plaisir, non des esclaves. »[/citation]

Voici donc le but de l’imagination (fantaisie, enchantement): l’enrichissement partagé des partenaires dans la création, et le plaisir.

Philippe voit la pureté dans l’Imaginaire.

L’imaginaire est le moyen par lequel le lecteur va retrouver un lien pur avec le monde qui l’entoure

[citation=Essai sur le conte de fée, p. 188]"Le recouvrement (qui implique le retour et le renouvellement de la santé) est un re-gain - celui d'une vue claire. Je ne dis pas le fait de "voir les choses telles qu'elles sont" pour me trouver en butte aux philosophes, bien que je puisse me risquer à dire "voir les choses comme nous sommes (ou étions) censés les voir" - comme des choses séparées de nous-mêmes. Il nous faut, en tous cas, nettoyer nos vitres, de façon que les choses clairement vues soient débarrassées de la grise buées de la banalité ou de la familiarité

(…)ce fut dans les contes de fées que je devinais pour la première fois le pouvoir des mots et la merveille des choses, telles que la pierre, le bois et le fer, l'arbre et l'herbe, la maison et le feu, le pain et le vin"[/citation]

La fantaisie est la sortie du monde primaire vers un monde secondaire qui doit en avoir la même consistance, dans le but de renouer avec la pureté d’un monde avec lequel nous ne communiquons plus.

3-2 L’articulation entre Sacré et Imaginaire

Le sacré, c’est l’irruption du monde religieux dans le monde primaire. C’est le mouvement inverse de celui de la Fantaisie, son symétrique !
Le sacré entre dans le monde primaire comme y entrerait le monde secondaire, l’un provenant du ciel : ante-création ;l’autre provenant de l’art: sous-création.
Le sacré est donc transmis via l’imaginaire, et non l’inverse.
C’est du reste la leçon de tout mythe ! L’articulation de l’imaginaire et du sacré est donc celle du mythe.
Comme dit Philippe : l’imaginaire, c’est la coupe, le sacré, c’est le vin !
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