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Tolkien dans la Revue des deux mondes
#80

4-4 Le sacrement de Réconciliation



4-4-1 Aragorn

Nous entrons à présent dans le chemin des morts.
Mais que se passe-t-il juste avant cela, qui justifie qu’Aragorn incarne soudain une figure sacrée, capable d’administrer un sacrement ?
Aragorn tandis qu’il est avec Théoden, reçoit divers messages dont un qui lui rappelle l’existence du chemin des morts. C’est n messager qui vient des Dunedain, ces autres rôdeurs, fidèles sujets du roi Isildur, eux-mêmes envoyés par Galadriel à Aragorn. Celui-ci mûrit sa réflexion, et annonce soudain qu’il passera par ce chemin. Mais avant de l’annoncer à ses amis pour qu’ils le suivent, il leur parle de son combat avec Sauron dans le Palantir

[citation=T3, ch II, LE PASSAGE DE LA COMPAGNIE GRISE, p.64]- Une lutte plutôt sinistre en ce qui me concerne, que la bataille de Fort le Cor, répondit Aragorn. J’ai regardé dans la pierre d’Orthanc, mes amis.

- Vous oubliez à qui vous parlez, dit Aragorn d’un ton sévère, et ses yeux étincelèrent. N’ai-je pas ouvertement proclamé mon titre devant les portes d’Edoras ? (...) Non mes amis, je suis le maître légitime de la Pierre, et j’avais tant le droit que la force de l’employer, du moins en jugeais-je ainsi. Le droit est indubitable, la force était suffisante - tout juste.
Il respira profondément. « Ce fut une lutte âpre, et la fatigue est lente à passer. Je ne lui dis pas un mot, et à la fin je forçai la Pierre à n’obéir plus qu’à ma seule volonté. Cela seul, il le trouvera dur à supporter. Et il m’a vu. Oui, Maître Gimli, il m’a vu, mais sous une autre apparence que celle que vous me voyez actuellement. (...) Savoir que je vis et que je cours la terre lui a porté un coup au cœur, je suppose (…) Il n’est pas puissant au point d’être insensible à la peur : non, le doute le ronge toujours.[/citation]

Puis, il annonce quelle route il prendra. Il se révèle donc tout d’abord à un degré supérieur que celui qu’il arborait jusqu’ici, comme ennemi direct de Sauron, capable de lui inspirer la peur, capable de s’opposer à lui en face à face, à force égale ! Aragorn est donc annoncé comme un être égal à Sauron, ce qui sera répété plus tard, lorsqu’il dirigera les armées des Morts *. Comme représentant des forces de l’Ouest, Dunedain (homme de l’Ouest), il acquiert donc à ce moment, et à ce moment seulement, un rang presque sacré.

C’est juste après qu’il annonce son intention de passer par le Chemin des morts, disant qu’il pourra passer :

[citation= ibidem, p.65]« - les Vivants n’ont jamais emprunté cette route depuis la venue des Rohirrim, répondit Aragorn, car elle leur est fermée. Mais en cette heure sombre, l’héritier d’Isildur peut l’utiliser, s’il l’ose ».[/citation]

[citation=T3, ch X, LA DERNIERE DELIBERATION, p.204]« - (…) En cette heure, je regardai Aragorn, et me représentai quel grand et terrible seigneur il eût pu devenir dans la force de sa volonté s’il avait pris l’Anneau pour lui-même. Ce n’est pas pour rien que le Mordor le redoute. Mais son esprit est plus noble que l’entendement de Sauron ; car n’est-il pas des enfants de Luthien ? »[/citation]

4-4-2 Le péché du peuple des montages

Aragorn rappelle ensuite à ses compagnons le sort des gens du Chemin des Morts : ils jurèrent allégeance à Isildur, sur la pierre noire d’Erech (j’ignore le sens de ce nom) qu’il fit amener lui-même,

[citation=T3, ch II, LE PASSAGE DE LA COMPAGNIE GRISE, p.66]« Mais quand Sauron revint et reprit sa puissance, Isildur appela les Hommes des Montagnes à remplir leur serment, et ils ne voulurent point, car ils s’étaient prosternés devant Sauron dans les Années Sombres. »[/citation]

Isildur les maudit donc, sous réserve que l’Ouest se révèle plus puissant que Sauron (c’est à dire que sa malédiction puisse avoir pouvoir sur eux).

[citation=Ibidem]« Et ils fuirent devant la colère d’Isildur, et ils n’osèrent pas partir en guerre du côté de Sauron. Ils se cachèrent dans des endroits secrets des montagnes et ils n’eurent pas de rapport avec les autres hommes, mais se réduisirent lentement dans les collines stériles. Et la terreur des Morts sans Sommeil reste autour de la colline d’Erech »[/citation]

Nous retrouvons là les éléments d’un péché : ces Hommes ont adoré l’ombre plutôt que la lumière, et comme Adam et Ève après la faute originelle, ils se cachèrent, terrorisés. Par quoi ? Par leur propre acte, dont ils n’assument pas les responsabilités. Isildur n’a laissé personne derrière lui pour terroriser ce peuple, et le voilà pourtant caché dans la terreur. Craignent-ils la malédiction ? Elle n’est pas effective tant que Sauron n’a pas été défait, et dans ce cas ils auraient mieux fait de combattre à ses côtés pour lui donner victoire et empêcher la malédiction de se réaliser. Cette malédiction n’a d’ailleurs rien de très effrayant à première vue : « vous ne trouverez pas le repos avant que votre serment soit accompli », et de leur prophétiser qu’ils seront appelés avant la fin de la guerre, qui durera longtemps.

Ces hommes ont donc conscience d’avoir commis une faute grave, qui les terrorise et les pousse à se cacher.
Quand Aragorn se tournera vers eux, il leur demandera pourquoi ils sont venus à l’appel, une voix viendra répondre (et c’est la seule parole que prononceront jamais ces armées de morts) :

[citation=Ibid, p.77]« Pour accomplir notre serment et trouver la Paix »[/citation]

Ils ne parlent pas de repos (rest), ce dont les a privé la malédiction, mais bien de Paix (Peace) ! Ils recherchent donc plus que ce que leur donnerait la simple révocation de la malédiction : le repos, mais aussi la fin de la guerre, la fin de toute peine.
Ils témoignent donc de remords par rapport à leur manquement, et Il est étonnant qu’Aragorn leur demande de l’exprimer. Il a en effet appelé les armées derrière lui, et elles l’ont suivi depuis les ténèbres du Dimholt, dans toute la vallée du Morthond, et jusqu’à la colline d’Erech, lorsqu’il les appela :

[citation=ibid, p.74]« -Laissez-nous passer, et puis venez ! Je vous appelle à la Pierre d’Erech ! »[/citation]

c’est lui qui les appelle, et il leur demande pourtant :

[citation=Ibid, p.77]« - Parjures, pourquoi êtes-vous venus ? »[/citation]

Cela n’a pas de sens. C’est lui qui les a convoqué, et qui devait donc prendre la parole pour faire sa demande. Au lieu de cela, il inverse le processus et demande aux armées des Morts d’exprimer solennellement, en un lieu symbolique, la raison de leur venue, alors qu’elle est évidente pour Aragorn, qui les appelle même parjures. Il tient donc à ce que ce peuple, qu’il a le pouvoir de délivrer, énonce son désir, et l’aveu donc de sa faute passée.

4-4-3 les trois actes du sacrement

C’est que le sacrement de Réconciliation (ou de Pénitence) demande trois « actes » : la contrition, l’aveu, la satisfaction

[citation=CEC 1450]« la Pénitence oblige le pécheur à accepter volontiers tous ses éléments : dans son cœur, la contrition ; dans sa bouche, la confession ; dans son comportement, une totale humilité ou une fructueuse satisfaction »[/citation]

La contrition peut-être parfaite, c’est à dire mûe par le seul amour de Dieu, ou imparfaite, c’est à dire mûe par la crainte de la damnation, ou toute autre crainte extérieure (car c’est déjà une action de l’Esprit Saint, qui transformera cette contrition imparfaite par la grâce du sacrement).
Cette contrition imparfaite est bien présente chez le peuple des montagnes, comme j’ai tenté de le montrer.

L’aveu est bien présent, réclamé par Aragorn lui-même !

Reste la satisfaction, c’est à dire la réparation de l’offense. Elle doit toujours être le plus proche possible du mal qui a été fait ou du bien qui a été omis, comme pour effacer ce mal. C’est exactement ce qu’ils vont faire, en répondant enfin à l’appel du roi et en l’aidant à vaincre Sauron. Parce que leur action donnera la victoire, ils satisfont à la fois au manquement dans le serment qui n’a pas été accompli, et à la fois à leur adoration de Sauron.

Une fois qu’ils ont combattu et vaincu, voici qu’ils se retirent sur le rivage, attendant qu’Aragorn s’adresse à eux, ce qu’il fait en ces termes :

[citation=T3, ch X, LA DERNIERE DELIBERATION, p.204]« - Entendez maintenant les paroles de l’Héritier d’Isildur ! Votre serment est accompli. Retournez et ne troublez plus jamais les vallées ! Allez en paix !
Là dessus, le Roi des Morts s’avança devant les rangs, brisa sa lance et la jeta à terre. Puis il s’inclina profondément et se détourna ; et rapidement, toute l’armée grise se retira et s’évanouit comme une brume repoussée par un vent soudain »[/citation]

« Allez en Paix ! ». Cette expression pourrait sembler parfaitement liturgique, si elle n’était écrite en anglais : « Depart and be at rest ! ».
Il reste que le pardon est octroyé, la satisfaction a été accomplie. Même si Aragorn ne parle que de repos, le fait que le Roi des Morts brise sa lance montre bien que pour lui, c’est la Paix définitive qu’il estime avoir reçu.
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