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Tolkien dans la Revue des deux mondes
#91
Bon, je vais tenter de finir sur la mer avant de poursuivre avec le mariage, et éventuellement l'eucharistie.
J'en profite pour dire que cette dernière étude sur la mer me montre que ces lieux sacrés que j'ai tenté de mettre en évidence sont plutôt des passages, à chaque fois, que des sanctuaires !
La mer en fait partie.

[citation=T3, Chap. IX. LA DERNIERE DELIBERATION, Page 199]" Legolas Vertefeuille, longtemps sous l'arbre
Dans la joie tu vécus. Prends garde à la Mer!
Si tu entends le cri de la mouette sur le rivage,
Ton coeur plus alors dans la forêt ne se reposera. "

Legolas Greenleaf long under tree
In joy thou hast lived. Beware of the Sea!
If thou hearest the cry of the gull on the shore,
Thy heart shall then rest in the forest no more


- Regardez ! s'écria-t-il. Des mouettes ! Elles volent loin à l'intérieur des terres. Elles sont pour moi sujet d'étonnement et pour mon coeur sujet de trouble. Jamais de ma vie je ne les avais rencontrées jusqu'à notre arrivée à Pelargir, et là, je les entendis crier dans l'air tandis que nous chevauchions vers la bataille des navires. Je demeurai alors immobile, oubliant la guerre en Terre du Milieu; car leurs voix plaintives me parlaient de la Mer. La Mer ! Je ne l'ai pas encore vue, hélas ! Mais au plus profond du coeur de tous ceux de ma race réside la nostalgie de la Mer, qu'il est dangereux de réveiller. Hélas! pour les mouettes, jamais plus je n'aurai de paix sous aucun hêtre, aucun orme.[/citation]

La mer apparaît, comme l'a dit Silmo, comme un élément très fort dans la vie des Elfes, presque comme le passage d'un état à un autre. Cette nostalgie des Elfes pour la mer est comme un appel vers une autre vie, comme un amour passé qui ressurgit.
Mais la mer, c'est aussi ce qui sépare (tiens, nous retrouvons donc cette définition du sacré) un monde d'un autre, l'Ouest de la Terre du Milieu, mais aussi les Elfes fidèles des Elfes qui ont quitté la lumière. La mer, c'est encore cette intervention divine qui reforma le monde quand les hommes de Númenor tentèrent de la franchir, engloutissant la flotte et leur île, englouttisant la moitié du monde et condamnant les hommes à revenir toujours à leur point de départ s'ils partent pour chercher le pays de la lumière primordiale, du moins s'ils cherchent un pays physique où séjourner.
La mer, c'est encore cet exploit commis par Eärendil, "l'amoureux de la mer" , qui parvint à la franchir pour déposer une supplique, une prière, devant les Valar et sauver ainsi la Terre du Milieu de la menace de Melkor ! La mer, c'est donc cet espace qui sépare, et qu'il faut franchir pour accéder à un autre état qui semble très lié au domaine religieux du Monde de Tolkien (cet Ouest mythique), ou communiquer avec les dieux.
Pour Frodon, nosu l'avons vu, c'est le passage à franchir pour obtenir la guérison spirituelle, pour accéder à ce sacrement des malades qui lui vaut la prière d'Arwen. Tolkien n'énonce jamais qu'il s'agit d'aller sur Tol Eressaë, ni en Valinor, mais toujours il parle de passer "au delà de la mer", comme si ce simple passage indépendamment du but visé, valait comme remède.
pour les Elfes, c'est aussi et toujours la Mer qui les apelle, et non pas la lumière du continent sur lequel ils doivent débarquer. (je parle de lumière car Tolkien l'évoque quand même dans les visions de Frodon, mais nous savons tous qu'il n'est plus d'arbre pour éclairer Valinor comme autrefois). C'est donc bien la mer en effet, qui est le lieu, ou le passage plutôt, du sacrement.

D'ailleurs, il est dit à la fin du roman:

[citation=T3, Chap. IX. LES HAVRES GRIS, Page 426]"Frodon embrassa alors Merry et Pippin, et en dernier Sam, puis il monta à bord; les voiles furent hissées, le vent souffla, et, lentement, le navire s'en fut en glissant dans le long estuaire gris; et la lumière du verre de Galadriel que Frodon portait vacilla et disparut. Et le navire sortit en Haute Mer et passa vers l'Ouest, jusqu'à ce qu'enfin, par une nuit pluvieuse, Frodon sentit dans l'air une douce fragrance et entendit flotter sur l'eau un son de chants."[/citation]

Une douce fragrance, cette même fragrance qu'on retrouve sur Aragorn, de manière inexpliquée, au moment de son sacre, ne peut-elle pas évoquer l'huile sainte, ce saint chrême qui sert justement à oindre les malades lors du sacrement des malades, et à oindre le roi lors de son sacre. Cette huile sainte dont la principale caractéristique est sa composition très odorante, qui n'est pas un accident mais a son but théologique ("répandre la bonne odeur du Christ").
La mer semble donc elle même le lieu sacré, et le dépositaire du sacrement.
une mer qui n'est qu'un passage, tout comme, finalement, la Moria, le chemin des morts, la Vieile forêt et la maison de Bombadil, et même... le monde, dont reviennent tous les héros.

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