Je ne vais pas entrer dans les détails et l’exégèse d’une religion que je ne connais que de l’extérieur. Mais il me semble que ce débat part d’une confusion. Lorsque nous - ici, e.a. Alieniste, Caled’ et moi - parlons sur ce forum de « valeurs communes à l’humanité » (mmmmh… c‘est vrai que c‘est un peu ambitieux comme programme, là tu as sans doute raison), il faut entendre celles qui transparaissent immédiatement à la lecture du Seigneur des Anneaux : courage, fidélité dans l’amitié et dans l‘engagement, loyauté, amour de ses proches. Ces valeurs là, oui, on peut les retrouver partout (avec des variantes locales dans l‘application), même chez les Aztèques et les hindouistes.
Que le catholicisme possède ses spécificités propres par rapport aux autres religions et systèmes philosophiques et moraux, évidemment, personne ne le met en doute. Mais notre propos n’est pas ici de faire l’analyse de l’éthique chrétienne en tant que telle, mais d’essayer de démontrer l’universalité d’une œuvre, écrite par un catholique croyant et pratiquant, mais qui peut s’adresser et toucher un public bien plus vaste et diversifié.
Les valeurs chrétiennes que tu cites en exemple : l’amour de ses ennemis et l’égalité des hommes, sont effectivement très peu partagées dans le monde, y compris parmi les chrétiens eux-mêmes. Cette égalité revendiquée n’apparaît pas à première lecture, dans le Seigneur des Anneaux, comme en témoignent les nombreux débats sur le sujet. On y rencontre des personnages positifs, mais xénophobes (les Hobbits) ou orgueilleux et condescendants (les Elfes). On y constate une stratification sociale (des rois, des princes, des gens du peuple). C’est en creusant un peu qu’on découvre ce qu’un lecteur extérieur à la foi de Tolkien, prendra simplement (et selon moi avec quelque raison), pour l’opinion personnelle de Tolkien : des personnages puissants se laissent corrompre, de petits êtres obscurs se révèlent des héros.
Je pourrais rappeler que ce rêve d’égalité des hommes a été partagé par des militants communistes sincères et convaincus, qui ni dans leur vie, ni dans leur âme, n’avaient rien de féroces staliniens au couteau entre les dents (Ici, je rigole, mais c’est nerveux! :-D ). Je rappelle aussi, et tu l’admet toi-même, que les sociétés catholiques à travers l’histoire, n’ont pas souvent été égalitaires, douces et miséricordieuses. Que la civilisation aztèque ait eu sa part de cruauté, c’est indéniable, mais à la même époque, l’Espagne très chrétienne et la France, fille aînée de l’église brûlaient les sorcières et massacraient les hérétiques. Débat stérile, aujourd’hui, les Mexicains ne pratiquent plus de sacrifices humains et les Européens ont calmé leurs ardeurs prosélytes, inutile donc d’y revenir.
Des sociétés chrétiennes aussi ont admis, utilisé et justifié l’esclavage comme système de production économique. Je ne parle pas seulement des Etats-Unis aux 18e et 19e siècles, mais aussi de l’Italie, de l’Espagne et même de la France, où des villes comme Bordeaux et Nantes ont bâti une partie de leur prospérité sur la traite des Noirs.
L’amour des ennemis est une valeur chrétienne et totalement novatrice, aujourd’hui comme il y a deux mille ans, soit. Mais le respect de toute vie, même du plus petit insecte est une valeur partagée par les bouddhistes et les jaïnistes. Gandhi était hindouiste.
Et comme tu le soulignes aussi, cette valeur peut-elle vraiment être mise en pratique dans la vie réelle? Nous ne vivons pas à Disneyland, nous ne côtoyons pas que des enfants de chœur. La bonté et la patience envers un prédateur humain ne mène généralement qu’à une seule chose : la proie naïve et généreuse se fait déchirer jusqu’à l’os et le prédateur repu part aussitôt en quête d’une nouvelle victime. (« il existe des choses comme la malveillance et le désir de vengeance » - dixit Gandalf - c’est dans le bouquin, Jean! ;-) ). Face à des personnes perverses, agressives et malveillantes, je n’accepterai jamais - et traitez-moi de païenne ou pire autant que vous voulez - de tendre la joue gauche ou de baisser ma garde, et je préfère apprendre aux enfants que je connais à se défendre par tous les moyens, plutôt que de servir de victime consentante parce qu’il faut montrer de la bonté envers les méchants et du respect envers les grandes personnes.
Et ce fameux « aimez vos ennemis » n’apparaît pas non plus dans le Seigneur des Anneaux. Pas d’amour envers les orcs, les trolls, et Sauron : les ennemis, on les combat, ou on se fait tuer. C’est une autre valeur qui est mise en exergue : la miséricorde envers le vaincu. Cette valeur non plus n’est pas universelle, mais on peut aussi la retrouver dans d’autres cultures, et dans l’islam notamment.
Par ailleurs, je suis entièrement d’accord avec toi sur le fait qu’une véritable « éthique universelle » n’existe pas parmi les sociétés humaines. Même l’interdit de l’inceste, d’ailleurs, car si l’interdit même existe partout, ce sont ses modalités d’application qui changent. Je ne vais pas non plus entrer dans le détail des multiples formes que prennent les structures de parenté parmi les différents peuples du monde. Disons que c’est le degré de proximité qui change de culture en culture. Si dans la France chrétienne médiévale, l’interdit s’étendait très loin, jusqu’à la parenté par alliance, dans certaines sociétés africaines patrilinéaires et polygames, par exemple, seule comptait la parenté paternelle, et un homme pouvait très bien épouser sa demi-sœur, issue d’un premier ou second mariage de sa mère, sans tomber sous le coup de l’interdit. Comme quoi…
Et bien entendu, totalement d’accord avec ta conclusion. Ici, nous nous rejoignons dans une valeur commune (Tu vois, c’est toujours possible, mais ponctuellement je crois. Dans l’absolu c’est plus difficile. Mais ce sont les petites choses ponctuelles et quotidiennes qui font la vie douce, pas l’absolu abstrait et inaccessible).
Tous mes voeux et bonne fin d’année.

