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Tolkien & Simonne d'Ardenne (Oxford-Liège-Oxford)
#1
Suite à l'aimable invitation de Laegalad, je me permet humblement d'ouvrir un nouveau fuseau, le sujet du fuseau original ayant quelque peu dévié, quoique de façon assez logique, finalement (Prix Nobel > Prix > Prix à Liège > Tolkien à Liège > Tolkien et S. d'Ardenne).

Petit résumé de l'épisode-pilote (saison 1)
L'élément déclencheur fut en fait cette phrase tirée de la biographie de J. Carpenter (décidément incontournable) dont je relisais certains passages récemment :

[citation=Biographie, p.245 (Presse Pocket, pas la nouvelle édition)]En juillet il était allé à Dublin recevoir un Doctorat honoraire de l'université catholique d'Irlande. Il repartit en octobre recevoir un autre titre honoraire, à Liège, et ces occupations avec d'autres l'empêchèrent de travailler aux appendices.[/citation]

Le liégeois curieux et tolkienophile que je suis essaya alors de se renseigner sur ce Doctorat Honoris Causa décerné à Tolkien en 1954 à l'Université de Liège. N'ayant rien trouvé de consistant sur leur site, contact est pris avec l'archiviste de l'ULg. Très cordialement, celle-ci proposa de me photocopier les quelques rares documents en sa possession, dont 3 courtes lettres du Professeur. C'est à cette occasion également que j'appris que, à l'origine de ce doctorat, il y a Simonne d'Ardenne.

[citation=Ibid., p.160]Il se trouvait qu'il avait fait la connaissance d'un autre philologue qui se révèla bon équipier. C'était Simonne d'Ardenne, une Belge qui avait étudié le moyen anglais avec lui à Oxford au début des années trente. Tolkien fut pour beaucoup dans l'édition qu'elle fit de la Vie et la Passion de Saint Juliene, un texte religieux du Moyen Age écrit dans le même dialecte qu'Ancrene Wisse. Et de fait le Juliene d'Ardenne réflète une plus grande part de ses vues sur le haut moyen anglais qu'aucun article qu'il ait publié sous son propre nom. Mlle d'Ardenne devint professeur à Liège et ils eurent encore le projet de collaborer à une édition de Katerine, un autre texte en moyen anglais de même provenance. Mais la guerre survint, qui les empêcha de communiquer pendant plusieurs années, et après 1945 ils ne firent plus que deux courts articles sur des sujets en rapport avec le manuscrit de Katerine. Tolkien se crut capable de travailler avec elle quand il se rendit en Belgique en 1951 pour un congrès de philologie, mais elle comprit avec tristesse que leur collaboration était désormais impossible, car il avait l'esprit tout entier tourné vers ses contes.[/citation]

Je replace ici-bàs mon post de la semaine passée... J'attendais de pouvoir bénéficier d'une accalmie (au niveau professionnel) me permettant d'écrire un nouveau texte moins confus (ça part un peu dans tous les sens). Hélàs, cela s'annonce plutôt mal et je dois me contenter pour l'heure d'un peu convivial copié-collé (fichu métier !).

J-M (pleurnichard de service :-)

[espacement][espacement]
Pellucidar Wrote:Enfin ! Une moche enveloppe estampillée ULg m'attendait hier soir... Le "butin" est plutôt maigre (on était prévenu, hein ?) mais les 3 lettres de Tolkien sont bien là : waaaah ! ...SON écriture... SA signature... tout ému, que j'étais ! (Coeur d'Artichaut est mon second pseudo). Qu'est-ce que j'en fait, maintenant ? Je les retranscrit ? Je les scanne pour les mettre en ligne ? Sur un nouveau fuseau ? C'est permis ? Qui va le faire ? ('connais rien à l'html, moi). Bon, ok, le contenu n'est pas très intéressant mais peut-être à titre de "curiosité", ou "extra-bonus exclusivité JRRVF" ? Je vous ennuie avec mes questions, hein ? :-)

Le reste de l'enveloppe contient :
  • Une lettre de Simonne d'Ardenne adressée à la Faculté (27 mai 1953) proposant la candidature de J.R.R. Tolkien au doctorat honoris causa avec un résumé biographique et bibliographique.
  • Une lettre du Doyen de la Faculté au Recteur (9 déc. 53) lui signalant le résultat des votes (unanimité pour Tolkien !).
  • La lettre officielle du Recteur (28 août 54) l'invitant, ainsi que Mme Tolkien, à assister à la séance solennelle de rentrée académique et à la cérémonie de remise des diplômes de docteur h.c.
  • Le discours de Simonne d'Ardenne lors de la cérémonie officielle (2 oct. 54) présentant le Professeur, sa vie, son oeuvre à l'assemblée.

Et c'est tout. :-(

Cependant, le discours de S. d'Ardenne mériterait d'être retranscrit car je l'ai trouvé assez émouvant (on sent poindre ci et là l'admiration qu'elle a pour le Professeur), intéressant ("témoignage d'une époque") et aussi admirablement prophétique - et là je ne peux m'empêcher de la citer lorsqu'elle parle du SDA : [emphase]« ... que la postérité ne manquera pas de juger comme l'une des oeuvres les plus originales de notre époque »[/emphase]. Rappelons que nous sommes en 1954, il venait à peine d'être publié !

Concernant Simonne d'Ardenne, je n'ai trouvé que cette courte biographie sur un site anglophone (The council of Elrond) :

[citation=www.councilofelrond.com/tolkienbiography/simonne-dardenne/]Simonne RTO d'Ardenne was a medieval philologist who studied under Tolkien during the 1930s in Oxford. She later became the Professor of English at the University of Liège in Belgium. One of her collaborative projects with Tolkien was her work on The Life and Passion of St. Juliene, a work Tolkien's favourite West Midland dialect. The village where she lived in Belgium with her elderly father was occupied by German troops during the war. Simonne took great risks helping Allied Servicemen to escape, once driving an RAF man, disguised as a peasant, through the village in her horse and cart. While they were confronted by the SS, they were assumed to be locals, and were not stopped. After the start of the war, they heard nothing from her or about her until 1943, when the Tolkiens received a letter from the International Red Cross saying that Simonne and her family were well. After the war, in the 1950s, Tolkien visited Simonne at her home - which had originally been her family's hunting lodge in the days of their aristocratic wealth - in the Ardennes. She continued to correspond with the Tolkiens up until her death in 1986. She was particularly close to Priscilla, and entrusted her with a great bundle of letters that she had received from Tolkien over a period of forty years.[/citation]

Mais où diable ont-ils trouvé ces infos ? 'pourraient citer leurs sources, tout de même !
Si cette mini-bio s'avère exacte, hormi le fait qu'elle me rende la dame encore plus sympathique, elle m'amène aussi à me poser d'autres questions (encore !) :
Pourquoi, si elle a bien entretenu une correspondance avec Tolkien pendant PLUS DE 40 ANS, n'y en a t-il aucune trace dans les "Letters" (d'Ardenne n'est même pas dans l'index des correspondants) ? Trop privé, trop intime ? Sans intérêt ? Les deux ?

Christopher, réponds ! Vincent, arrête tout ! ;-)

Pour une fois que l'on "tient" une proche de Tolkien FRANCOPHONE, ce serait dommage de la "lâcher"...

Merci de votre patience
J-M (moulin à questions)

(source de la citation)

[séparation]Ci-après le discours intégral de Mlle d'Ardenne, prononcé lors de la séance de rentrée académique de l'ULg en présence du Professeur. Nous sommes le samedi 2 octobre 1954.

[citation]C'est un très grand honneur qui m'échoit aujourd'hui : celui de vous présenter, au nom de la Section germanique liégeoise, Mr. John Tolkien, le distingué Merton professeur de langue et littérature anglaises de l'Université d'Oxford.

La personnalité de Mr. Tolkien est trop connue pour que je vous le présente. Mon exposé de ses titres scientifiques sera donc bref. Je m'en tiendrai aux simples faits, trouvant ceux-ci plus éloquents que les paroles les plus élogieuses. Je vous dirai simplement qu'ayant à peine dépassé la soixantaine, Mr. Tolkien est, à une unité près, le plus ancien professeur de l'Université d'Oxford dont il est l'un des piliers. Il est, en effet, actuellement l'autorité mondiale en philologie anglaise, le commentateur génial du Beowulf et de l'Ancrene Wesse, l'admirable traducteur de Sire Gauvain et le Chevalier Vert, dont la BBC nous a réservé la primeur pour son programme de Noël, le savant éditeur de textes du Moyen Age anglais (qui se cache volontiers derrière la signature moins discrète de ses anciens élèves), le lexicographe éclairé de la langue anglaise des 13° et 14° siècles, etc. etc.

C'est à lui que l'on doit d'avoir retrouvé la langue anglaise littéraire reliant l'anglo-saxon du 10° siècle à l'anglais du 14° siècle, établissant ainsi la continuité de la prose anglaise et détruisant cette chimère, rendue plus séduisante encore par les romans de Sir Walter Scott, de la seule langue française comme langue littéraire aux 12° et 13° siècles en Angleterre, l'anglo-saxon n'étant plus qu'un patois employé par les seuls manants.

Mr. Tolkien est en Angleterre le maître incontesté des études scandinaves, le commentateur combien éclairé des Eddas et des Sagas. Si vous ajoutez à cela une connaissance parfaite du celte et surtout du gallois des Mabinogions, le tout reposant sur une forte culture classique, car Mr. Tolkien fut autant l'élève de Gilbert Murray que celui de Napier et Rhys, vous comprendrez que nous trouvons en lui le type du vrai philologue.

Lorsque vous lisez une oeuvre de Mr. Tolkien, je ne sais ce qui frappe le plus : l'ampleur de ses connaissances (scientifiques et littéraires) ou l'originalité du sujet et de sa présentation, la qualité de son humour, ou enfin la langue admirable dans laquelle elle est écrite. Tolkien doit-il expliquer la métrique de Beowulf ? Il vous offre une version moderne en vers allitérés respectant toutes les règles anglo-saxonnes. Doit-il vous faire comprendre la structure et la beauté d'un lay breton ? Il vous en fabrique un, cet admirable Lay d'Aotrou et d'Itroun, paru dans la Welsh Review. Doit-il commenter la Bataille de Maldon, la Chanson de Roland anglaise ? Il vous fait entendre, dans un magnifique poème en vers allitérés anglo-saxons de la meilleure facture, la vox populi réagissant contre l'attitude magnanime mais combien vaine et inutile du geste de Beorhtnoth, fils de Beorhthelm, et le retour piteux de son cadavre mutilé à l'Abbaye d'Ely.

C'est que Mr. Tolkien est un savant doublé d'un poète, d'un écrivain de génie, pour qui le mot conserve toute sa fraîcheur et sa magie; un de ces rares magiciens de la langue qui aient osé aborder avec combien d'autorité le problème si dangereux de la langue des fées. Il est vrai que Mr. Tolkien appartient à la même lignée que les Frères Grimm, avec une ramification l'apparentant à celle des Lewis Carroll. Il est en effet le créateur génial de ce délicieux Hobbit, Mr. Bilbo Baggins, dont les aventures extraordinaires au pays merveilleux mais authentique de l'ancienne Thule sont devenues classiques en Angleterre, et dont la destinée vient de prendre une ampleur, une signification et une profondeur inégalées lorsqu'il atteint l'âge d'or dans la dernière oeuvre de son créateur, The Lord of the Ring, non plus le conte de fées enchanteur pour enfants, mais le conte de fées pour adultes, lourd de sens philosophique, voire prophétique, que la postérité ne manquera pas de juger comme l'une des œuvres les plus originales de notre époque.

Je m'arrête. J'ai promis d'être brève. Le mot "génie" que j'ai employé comme leitmotiv de ce laius ne doit pas vous leurrer. Il ne doit pas être attribué à la reconnaissance d'une élève pour un maître vénéré : je le tiens des collègues mêmes de Mr. Tolkien - ce qui, vous admettrez, lui donne tout son poids. Au risque d'offenser sa modestie légendaire et de provoquer son sens aigu de l'humour, qu'il me soit permis de vous rapporter les paroles mêmes de ceux-ci et qui résument si bien la personnalité du savant que nous honorons aujourd'hui : Tolkien ! Well, he is a genius.

Peut-être convient-il de rappeler pour terminer que Mr. Tolkien, cet Anglais endurci, n'a quitté son île (malgré les demandes réitérées de l'Amérique et de divers pays européens) que deux fois, et ce fut pour venir à Liège. La première, pour assister aux fêtes commémoratives du Soixantième anniversaire de la Fondation des Sections romane et germanique; la seconde pour participer activement aux travaux du Congrès des Langues Modernes en nous offrant la primeur d'une communication sur l'étymologie du vieux mot français losange. Il fit un troisième séjour en Belgique. Mais il date de loin, de l'époque où, en 1914-1918 il vint se battre aux côtés de ses frères d'armes belges "atte Poperinghe" [small][normal](1)[/normal][/small], comme disait ce bon Chaucer. C'est pourquoi l'Université de Liège est doublement fière de le compter parmi ses docteurs honoris causa, où son nom figurera dignement auprès de celui de son collègue, Sir Howard Florey [small][normal](2)[/normal][/small][/citation]

[small](1) Poperinghe est la plus grande ville de Belgique à avoir évité l’occupation allemande
(2) Prix Nobel de Médecine 1945[/small]

[séparation]Pour être complet, voici également la retranscription [small](*)[/small] par ordre chronologique des 3 lettres "inédites" de Tolkien. J'ai longtemps hésité avant de le faire. Avais-je le droit (moral et/ou légal) de mettre en ligne le courrier (même si son contenu est anecdotique) d'une personne sans une autorisation de sa part ou de ses ayants-droits ? Je me suis dit que, étant donné que ce courrier se trouve dans les archives de l'ULg et qu'elles sont consultables par tout le monde, je pouvais. Si quelqu'un de compétent en la matière sur ce forum pense le contraire, merci de me le faire savoir, et je demanderai au webmestre de ces lieux de les effacer.

[small](*) sous réserve de quelques fautes de frappe qui m'auraient échappé ou des rares mots peu lisibles[/small]

[séparation]

[colonne][gauche]Merton College, Oxford

Monsieur le Recteur and most honoured colleague,[/gauche][droite]
29 january 1954
[/droite][/colonne]

[citation]It was with the very greatest satisfaction, and a deep sense of gratitude for the honour conferred upon me, that I received your letter of 19 january 1954. Please accept my warmest thanks to yourself, Monsieur le Recteur, to the Conseil Académique and to the Faculty of Philosophy and Letters, for this mark of high esteem. I have noted the date, Saturday 2 October, and I assure you that I shall make every endeavour to be present on that occasion. I look forward with great pleasure to the opportunity of again visiting the renowned University of Liège, for which I entertain feelings of affection and the highest regard. To be thus more closely connected with it is indeed a dignity of which I shall ever be most proud.

I remain, Monsieur le Recteur, your devoted and obedient servant.

J.R.R. Tolkien
Merton Professor of English Language and Litterature in the University of Oxford.[/citation]

[séparation]

[colonne][gauche]76 Sandfield Road. Headington, Oxford

Dear Rector,[/gauche][droite]
September 9th 1954
[/droite][/colonne]

[citation]I regret the delay in reply to your most kind invitation. This was due to your letter awaiting me at Merton College while I was absent for a few days. I shall be honoured to present myself at the time and place that you mention on Saturday October 2nd. I also have very great pleasure in accepting to lunch on after the ceremony; but I much regret that my wife will, for reasons of health, be unable to accompany me on this occasion. May I again record my gratitude for the great honour which you propose to confer upon me.

Yours truly

J.R.R. Tolkien
Merton Professor[/citation]

[séparation]

[colonne][gauche]15, Ailesbury Park, Dublin

Dear M. Recteur,[/gauche][droite]
18 October 1954
[/droite][/colonne]

[citation]I returned from Belgium to considerable pressure of business, and have been obliged to come to Ireland on academic affairs. Only these events have prevented me from writing to you as soon as I should have wished, to express to you in person, and to the University of Liège, my continued sense of pleasure and gratitude for the honour conferred on me on 2 October, and my warmest thanks for the generous welcome I received in Liège and for the imunificent hospitality with which I was entertained.

Yours sincerly

JRR Tolkien[/citation]

[séparation]

C'est tout ce que j'ai pour le moment ! J'espère que vous n'êtes pas trop déçu... (espérons que ce n'est qu'un début). Désolé aussi pour la mise en forme, je débarque à peine et je n'ai pas encore eu le temps d'apprendre quelques rudiments d'html.
Prochaine étape : recontacter l'ULg pour essayer de savoir s'il n'y aurait pas un(e) collégue de S. d'Ardenne qui l'aurait bien connue et qui pourrait nous en dire un peu plus sur ses "années Tolkien" ou me rediriger vers un éventuel héritier qui, dans son grenier, aurait justement une vieille malle, qui... ;-D

To be continued

Merci et à bientôt, ici ou ailleurs...
J-M (qui croit au conte de fées)
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