22-03-2010, 14:02
Quand je vous disais "délicieusement surrannée"... ;-)
Si ce livre a été publié en 1975 (à l'Association des Romanistes de l'ULg), la traduction elle-même date de 1945-47. C'est ce que répond Simonne d'Ardenne à une lettre de Humphrey Carpenter, ajoutant qu'elle l'avait faite pour obliger Tolkien à publier son histoire [small]([emphase]« (...) It was made to urge J.R.R.T. to publish tne English version, and in the affirmative my translation. »[/emphase], Lettre à H. Carpenter, 2 déc. 1975)[/small]. Elle écrit dans son introduction que [emphase]« l'original anglais a disparu »[/emphase], ce à quoi Carpenter répond qu'il a depuis retrouvé le manuscrit à Marquette [small]([emphase]« (...) it is now immured in a basement in the Middle West of the USA! »[/emphase], 8 jan.1976)[/small].
Il semblerait que depuis 1999 cette 1ère version courte ne soit plus inédite, car reprise dans l'édition du 50ème anniversaire chez HarperCollins, mais le tirage a été limité à 500 ex. (d'après Tolkienlibrary.com : [emphase]« (...) containing the unpublished short story which Tolkien later expanded into the published version »[/emphase]).
[séparation][citation]Maître Gilles de Ham
(1ère version)
par J.R.R. TOLKIEN
traduit de l'anglais par Simonne d'Ardenne
Liège 1975
[espacement]INTRODUCTION
[espacement]A la mémoire de mes deux Maîtres,
Jules Feller et J.R.R. Tolkien.
[espacement]On dit généralement qu'un être humain a deux patries : celle qui lui vient de naissance et l'autre d'un libre choix. Il en va de même pour les universités que l'on fréquente. Je dirai donc que j'ai deux « Alma Mater » : l'Université de Liège et celle d'Oxford. Et c'est en hommage à deux de leurs maîtres remarquables que j'ai tenu à publier ce conte inédit de l'un, et la toilette française qu'en fit le second. Leur enseignement a laissé une marque indélébile sur toute mon activité scientifique : Jules Feller m'initia à une véritable formation classique, ce qui me permit d'affronter des études universitaires, car à cette époque la Belgique ne possédait aucun lycée pour filles, enseignement que je prolongeai pendant toute la durée de mes études à l'Université ! C'est à lui que je dois mon amour de la philologie et de la recherche scientifiques des langues. Ses travaux sur la langue wallonne, en réalité sur la langue française, sont trop connus pour que j'aborde ce sujet.
L'autre Maître, dont le nom est moins connu à Liège, mais qui certainement a exercé la plus grande influence sur mes travaux de recherche sur la philologie anglaise (médiévale et moderne) est certainement le Professeur J.R.R. Tolkien, CBE, professeur d'anglo-saxon et de linguistique germanique et insulaire à l'Université d'Oxford de 1925-1952, professeur honoris causa des Universités de Dublin, de Liège et d'Oxford, qui vient de mourir à l'âge de 81 ans. Influence si forte que l'auteur de l'article nécrologique paru dans le Times du 3 septembre 1973 n'hésites pas à me coter comme étant son élève, compliment que j'apprécie doublement sachant qu'il vient de C.S. Lewis, l'auteur de l'admirable Allegory of Love, lui-même grand admirateur et ami de Tolkien.
Mais pourquoi publier cette traduction française d'un conte inédit, dont l'original anglais a disparu ou plutôt s'est transformé en une oeuvre plus importante et plus longue, que C.S. Lewis appelle « A spirited farce », en fait une critique très spirituelle des étymologies populaires, publiée en 1949 sous le titre Farmer Giles of Ham ? Répondre à cette question en postule une autre : Qui est en réalité Tolkien ?
Comme ce fut autrefois le cas pour Charles Dodgson, le célèbre professeur de mathématique et de logique à Oxford, mieux connu sous le nom de Lewis Carroll, l'auteur d'Alice in Wonderland, nous nous trouvons en présence d'un grave professeur d'Oxford, sommité dans sa spécialité qui, contre toute attente, nous offre une importante oeuvre d'imagination qui débute par un livre pour enfants. Mais là s'arrête toute ressemblance entre les deux cas. Tandis que l'un, en bon mathématicien résout les problèmes du pays des Merveilles par l'absurde, Tolkien, en vrai philoloque, a su saisir toute la magie du Verbe. Il appartient en effet à cette classe privilégiée de linguistes, qui se fait de plus en plus rare et dans laquelle s'illustrèrent jadis les frères Grimm qui ont compris toute la valeur de la phrase biblique : [emphase]« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu »[/emphase] (St Jean, 1). D'où une production importante d'oeuvres d'imagination que l'on commence seulement à connaître en France, alors qu'elle est lue par des millions de lecteurs à l'étranger. Mais c'est surtout dans les campus universitaires américains que sa popularité est grande : Il existe des sociétés Tolkien, les magasins universitaires regorgent, en plus de ses oeuvres pour ne citer que Bilbo le Hobbit et la célèbre trilogie Le Seigneur des Anneaux (comprenant Les Compagnons de l'Anneau, Les Deux Tours, Le Retour du Roi), des calendriers reproduisant les propres illustrations de ses oeuvres, des badges, des boutons Tolkien, et que dire des nombreux graffites portant le nom des héros tolkiens que l'on trouve partout dans les métros. Enfin son oeuvre a été adoptée par les Hippies qui y voient l'espoir d'un monde meilleur et plus juste.
Cet amour du Verbe auquel je faisais allusion il y a quelques instants, l'incite à étudier les langues partout où il les rencontrait, que ce soit du vieux français, du vieux norrois, du celte, du gallois, et que sais-je ? Le tout basé sur une formation classique très poussée (il était très fier de répéter « I was brought up on classics! ») et sur un enthousiasme qui frôlait parfois du délire lorsqu'il en découvrait une nouvelle. C'est ainsi qu'il nous révèle la profonde impression que lui fit la découverte du gotique qui, nous dit-il, « took me by storm, a sensation as full of delight as first looking into Chapman's Homer ». Et il ajoute « I did not write a sonnet » [small](2)[/small]. Il fit mieux : il essaya, nous dit-il, d'inventer des mots gotiques. Ce fut le premier pas qu'il fit vers la création d'une langue nouvelle pour une mythologie nouvelle, et vers ses recherches approfondies sur la langue des Fées qu'il parvint à maîtriser au point d'écrire des poèmes dignes d'être lus à la cour d'Obéron.
L'étude des langues, il la poursuivait dans celle de leurs dialectes modernes les plus reculés. C'est ainsi qu'un jour il me remplit d'étonnement : il venait de terminer une conférence sur Chaucer, lorsque s'approchant de moi, il me posa à brûle-pourpoint la question suivante : « Dans votre wallon oriental le mot français beau se prononce bê, avec le même son ê que dans bête, fête etc., n'est-ce pas ? » Je fus si surprise que ma réplique fut prompte et rapide : elle s'exprima dans mon wallon originel : « Vos-estez on bê ! »
Tolkien était un conteur incomparable et méritait à juste titre celui de « bard to Anglo-Saxon » que lui donna le poète anglais Auden (3). Il était nous dit Lewis « the best and worst talker in Oxford : worst for the rapidity and indistinctness of his speech, and best for the penetration, learning, humour and “race” of what he said »>. Il eût été regrettable que cette première version du Farmer Giles of Ham, même s'il ne nous en reste qu'une traduction française, échappât à l'attention de ses admirateurs. Que Tolkien l'appréciât apparaît pleinement dans le fait que c'est la seule trace de ce conte dans ses archives. Cette traduction a été revue complètement par Jules Feller qui en fit la toilette, et lui donna cette légère saveur wallonne qui en fait le charme.
[espacement]Liège,
[espacement]Simonne d'ARDENNE,
professeur émérite à l'Université.
[espacement](1) A consulter sur son oeuvre le Tolkien Memorial Volume à paraître incessamment dans la collection des publications de la Cornell university Press en Amérique, et les compte-rendus du Figaro, 26 mars 1971, et du Monde, 18 janvier 1973.
(2) Allusion au célèbre sonnet de Keats On first looking into Chapman's Homer.
(3) Voir W.H. AUDEN, A Short Ode to a Philogist, dans English and Medieval Studies, London, 1962, pp. 11-12.[/citation][séparation]
Si ce livre a été publié en 1975 (à l'Association des Romanistes de l'ULg), la traduction elle-même date de 1945-47. C'est ce que répond Simonne d'Ardenne à une lettre de Humphrey Carpenter, ajoutant qu'elle l'avait faite pour obliger Tolkien à publier son histoire [small]([emphase]« (...) It was made to urge J.R.R.T. to publish tne English version, and in the affirmative my translation. »[/emphase], Lettre à H. Carpenter, 2 déc. 1975)[/small]. Elle écrit dans son introduction que [emphase]« l'original anglais a disparu »[/emphase], ce à quoi Carpenter répond qu'il a depuis retrouvé le manuscrit à Marquette [small]([emphase]« (...) it is now immured in a basement in the Middle West of the USA! »[/emphase], 8 jan.1976)[/small].
Il semblerait que depuis 1999 cette 1ère version courte ne soit plus inédite, car reprise dans l'édition du 50ème anniversaire chez HarperCollins, mais le tirage a été limité à 500 ex. (d'après Tolkienlibrary.com : [emphase]« (...) containing the unpublished short story which Tolkien later expanded into the published version »[/emphase]).
[séparation][citation]Maître Gilles de Ham
(1ère version)
par J.R.R. TOLKIEN
traduit de l'anglais par Simonne d'Ardenne
Liège 1975
[espacement]INTRODUCTION
[espacement]A la mémoire de mes deux Maîtres,
Jules Feller et J.R.R. Tolkien.
[espacement]On dit généralement qu'un être humain a deux patries : celle qui lui vient de naissance et l'autre d'un libre choix. Il en va de même pour les universités que l'on fréquente. Je dirai donc que j'ai deux « Alma Mater » : l'Université de Liège et celle d'Oxford. Et c'est en hommage à deux de leurs maîtres remarquables que j'ai tenu à publier ce conte inédit de l'un, et la toilette française qu'en fit le second. Leur enseignement a laissé une marque indélébile sur toute mon activité scientifique : Jules Feller m'initia à une véritable formation classique, ce qui me permit d'affronter des études universitaires, car à cette époque la Belgique ne possédait aucun lycée pour filles, enseignement que je prolongeai pendant toute la durée de mes études à l'Université ! C'est à lui que je dois mon amour de la philologie et de la recherche scientifiques des langues. Ses travaux sur la langue wallonne, en réalité sur la langue française, sont trop connus pour que j'aborde ce sujet.
L'autre Maître, dont le nom est moins connu à Liège, mais qui certainement a exercé la plus grande influence sur mes travaux de recherche sur la philologie anglaise (médiévale et moderne) est certainement le Professeur J.R.R. Tolkien, CBE, professeur d'anglo-saxon et de linguistique germanique et insulaire à l'Université d'Oxford de 1925-1952, professeur honoris causa des Universités de Dublin, de Liège et d'Oxford, qui vient de mourir à l'âge de 81 ans. Influence si forte que l'auteur de l'article nécrologique paru dans le Times du 3 septembre 1973 n'hésites pas à me coter comme étant son élève, compliment que j'apprécie doublement sachant qu'il vient de C.S. Lewis, l'auteur de l'admirable Allegory of Love, lui-même grand admirateur et ami de Tolkien.
Mais pourquoi publier cette traduction française d'un conte inédit, dont l'original anglais a disparu ou plutôt s'est transformé en une oeuvre plus importante et plus longue, que C.S. Lewis appelle « A spirited farce », en fait une critique très spirituelle des étymologies populaires, publiée en 1949 sous le titre Farmer Giles of Ham ? Répondre à cette question en postule une autre : Qui est en réalité Tolkien ?
Comme ce fut autrefois le cas pour Charles Dodgson, le célèbre professeur de mathématique et de logique à Oxford, mieux connu sous le nom de Lewis Carroll, l'auteur d'Alice in Wonderland, nous nous trouvons en présence d'un grave professeur d'Oxford, sommité dans sa spécialité qui, contre toute attente, nous offre une importante oeuvre d'imagination qui débute par un livre pour enfants. Mais là s'arrête toute ressemblance entre les deux cas. Tandis que l'un, en bon mathématicien résout les problèmes du pays des Merveilles par l'absurde, Tolkien, en vrai philoloque, a su saisir toute la magie du Verbe. Il appartient en effet à cette classe privilégiée de linguistes, qui se fait de plus en plus rare et dans laquelle s'illustrèrent jadis les frères Grimm qui ont compris toute la valeur de la phrase biblique : [emphase]« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu »[/emphase] (St Jean, 1). D'où une production importante d'oeuvres d'imagination que l'on commence seulement à connaître en France, alors qu'elle est lue par des millions de lecteurs à l'étranger. Mais c'est surtout dans les campus universitaires américains que sa popularité est grande : Il existe des sociétés Tolkien, les magasins universitaires regorgent, en plus de ses oeuvres pour ne citer que Bilbo le Hobbit et la célèbre trilogie Le Seigneur des Anneaux (comprenant Les Compagnons de l'Anneau, Les Deux Tours, Le Retour du Roi), des calendriers reproduisant les propres illustrations de ses oeuvres, des badges, des boutons Tolkien, et que dire des nombreux graffites portant le nom des héros tolkiens que l'on trouve partout dans les métros. Enfin son oeuvre a été adoptée par les Hippies qui y voient l'espoir d'un monde meilleur et plus juste.
Cet amour du Verbe auquel je faisais allusion il y a quelques instants, l'incite à étudier les langues partout où il les rencontrait, que ce soit du vieux français, du vieux norrois, du celte, du gallois, et que sais-je ? Le tout basé sur une formation classique très poussée (il était très fier de répéter « I was brought up on classics! ») et sur un enthousiasme qui frôlait parfois du délire lorsqu'il en découvrait une nouvelle. C'est ainsi qu'il nous révèle la profonde impression que lui fit la découverte du gotique qui, nous dit-il, « took me by storm, a sensation as full of delight as first looking into Chapman's Homer ». Et il ajoute « I did not write a sonnet » [small](2)[/small]. Il fit mieux : il essaya, nous dit-il, d'inventer des mots gotiques. Ce fut le premier pas qu'il fit vers la création d'une langue nouvelle pour une mythologie nouvelle, et vers ses recherches approfondies sur la langue des Fées qu'il parvint à maîtriser au point d'écrire des poèmes dignes d'être lus à la cour d'Obéron.
L'étude des langues, il la poursuivait dans celle de leurs dialectes modernes les plus reculés. C'est ainsi qu'un jour il me remplit d'étonnement : il venait de terminer une conférence sur Chaucer, lorsque s'approchant de moi, il me posa à brûle-pourpoint la question suivante : « Dans votre wallon oriental le mot français beau se prononce bê, avec le même son ê que dans bête, fête etc., n'est-ce pas ? » Je fus si surprise que ma réplique fut prompte et rapide : elle s'exprima dans mon wallon originel : « Vos-estez on bê ! »
Tolkien était un conteur incomparable et méritait à juste titre celui de « bard to Anglo-Saxon » que lui donna le poète anglais Auden (3). Il était nous dit Lewis « the best and worst talker in Oxford : worst for the rapidity and indistinctness of his speech, and best for the penetration, learning, humour and “race” of what he said »>. Il eût été regrettable que cette première version du Farmer Giles of Ham, même s'il ne nous en reste qu'une traduction française, échappât à l'attention de ses admirateurs. Que Tolkien l'appréciât apparaît pleinement dans le fait que c'est la seule trace de ce conte dans ses archives. Cette traduction a été revue complètement par Jules Feller qui en fit la toilette, et lui donna cette légère saveur wallonne qui en fait le charme.
[espacement]Liège,
[espacement]Simonne d'ARDENNE,
professeur émérite à l'Université.
[espacement](1) A consulter sur son oeuvre le Tolkien Memorial Volume à paraître incessamment dans la collection des publications de la Cornell university Press en Amérique, et les compte-rendus du Figaro, 26 mars 1971, et du Monde, 18 janvier 1973.
(2) Allusion au célèbre sonnet de Keats On first looking into Chapman's Homer.
(3) Voir W.H. AUDEN, A Short Ode to a Philogist, dans English and Medieval Studies, London, 1962, pp. 11-12.[/citation][séparation]

