La fiancée animale, l’oiselle fée
Un seul des thèmes abordé pour le moment, mais il y a déjà beaucoup à en dire… Je réduis la figure de la fiancée animale à celle de l’oiselle, la plus courante. Evidemment, cela vaut pour les autres métamorphoses, mis à part la symbolique de l’oiseau, mais la structure est identique. Et si je la nomme « fée », c’est par raccourci. J’y reviendrai :)
Autre chose, soulignée par Tolkien lui-même dans On Fairy stories :
“[Folklorist or anthropologist] are inclined to say that any two stories that are built round the same folk-lore motive, or are made up of a generally similar combination of such motives, are “the same stories.” We read that Beowulf “is only a version of Dat Erdmänneken”; that “The Black Bull of Norroway is Beauty and the Beast,” or “is the same story as Eros and Psyche”; that the Norse Mastermaid (or the Gaelic Battle of the Birds and its many congeners and variants) is “the same story as the Greek tale of Jason and Medea.”
Statements of that kind may express (in undue abbreviation) some element of truth; but they are not true in a fairy-story sense, they are not true in art or literature. It is precisely the colouring, the atmosphere, the unclassifiable individual details of a story, and above all the general purport that informs with life the undissected bones of the plot, that really count.”
Ce en quoi il a raison. Mais il est indéniable qu’il y a des thèmes communs ; pour bien faire, il faudrait étudier tous les contes un par un, qu’ils soient plus ou moins réussis… Mais le plus troublant, c’est qu’on ne trouvera jamais la version que l’on a gardé en mémoire, quand bien même on croira se souvenir parfaitement de son emplacement dans le livre, et l’emplacement du livre dans la bibliothèque. Si. Choisissez le conte qui vous « parle » le plus ; il dépend des individus. Maintenant, retrouvez le bouquin où vous vous souvenez l’avoir lu. Table des matières si besoin est. Relisez… Vous voyez que ce n’est pas le même ! Les contes ont cette faculté d’absorber notre symbolisme, notre rêverie, et d’en prendre la couleur. Pour faire encore mieux, il ne faudrait parler que de notre conte « préféré »… car unique.
Je ne remets pas de contes ici : on en a répertorié plusieurs plus haut, vous voyez de quoi il s’agit. De plus, tous ne contiennent pas tous les éléments dont je vais parler : il s’agit parfois d’une rivière plutôt que d’un lac, d’une oie sauvage plutôt que d’un cygne… Ces « détails » sont importants, mais leur interprétation dépend de chacun de nous.
Bibliographie et abréviations
Ce sont des bouquins utiles à la réflexion, même si je ne les citerai pas tous par la suite.
— BACHELARD Gaston, L’eau et les rêves, essai sur l’imagination de la matière, éd. José Corti, (coll. Le livre de poche), Paris, 1942. [ER]
— BACHELARD Gaston, L’air et les songes, éd. José Corti, (coll. Le livre de poche), Paris, 1943. [AS]
— BETTELHEIM Bruno, Psychanalyse des contes de fées, éd. Robert Laffont, (coll. Pocket), Paris, 2002. [Bettelheim]
— DURAND Gilbert, Les structures anthropologiques de l’imaginaire, introduction à l’archétypologie générale, éd. Dunod, 10e édition, Paris, 1984. [Durand]
— FRANZ, Marie-Louise (von), La femme dans les contes de fées, éd. Albin Michel, (coll. Espaces libres), Paris, 2000. [Franz]
— GALLAIS Pierre, La fée à la fontaine et à l’arbre, un archétype du monde merveilleux et courtois, éd. Rodopi, Amsterdam, 1992.
— HARF-LANCNER Laurent, Les fées au Moyen-Age — Morgane et Mélusine, la naissance des fées, éd. Honoré Champion, Suisse, 1984.
— PROPP Vladimir, Morphologie du conte, éd. Seuil, (coll. Poétique/Seuil), Paris, 1970 [Propp]
— TOLKIEN J.R.R., On Fairy-stories, vous connaissez :)
— WINDLING Terri, Married to Magic: Animal Brides and Bridegrooms in Folklore and Fantasy [en ligne]. http://www.endicott-studio.com/rdrm/rrMa...Magic.html
— Folklore and Mythology Electronic Texts: http://www.pitt.edu/~dash/folktexts.html (une vraie mine ! Mais en anglais… les français n’ont pas l’air de savoir faire…)
Commentaires
Les 31 fonctions de Monsieur Propp
Vladimir Propp est (était) un folkloriste russe qui s’est intéressé aux contes populaires (et non littéraires, qui présentent, d’un point de vue « folkloriste », un intérêt assez limité… surtout si c’est du style de la Comtesse de Ségur ! Parce que faut voir la liberté qu’elle avait, la pauv’ dame, avec son éditeur Hachette ! Je comprend que ce soit si insipide, fallait pas choquer le bourgeois… Hachette et ses correcteurs faisaient de sacrées coupes franches dans les manuscrits, effrayant) et a tiré de son immense corpus 31 « fonctions », ou étapes, ou actions, dans ces récits. Elles ne sont pas toutes obligatoires, plusieurs peuvent se dérouler en même temps, certaines se répètent. Parfois le conte s’arrête en plein milieu.
La lecture du bouquin est assez aride, mais comme dès que l’on s’intéresse aux contes, le nom de Propp revient quasi-inévitablement, je vous présente ses 31 fonctions ; on pourra ou non les utiliser par la suite, au moins on les aura :) Elles sont normalement abrégées par des signes bizarroïdes, empruntés ou non à l’alphabet grec, mais je ne sais pas comment les mettre en HTML et c’est quasiment illisible quand on n’est pas spécialiste : il faudrait toujours avoir le tableau sous le nez. Je les numérote, c’est plus simple.
Situation initiale (elle ne compte pas comme une fonction ; c’est la présentation de la famille et du héros).
Préparation :
1. Eloignement : un des membres de la famille s’éloigne de la maison
2. Interdiction : le héros se fait signifier une interdiction
3. Transgression : l’interdiction est transgressée
4. Interrogation : l’agresseur essaye d’obtenir des renseignements
5. Information : l’agresseur reçoit des informations sur sa victime
6. Tromperie : l’agresseur tente de tromper sa victime pour s’emparer d’elle ou de ses biens
7. Complicité : la victime se laisse tromper et aide ainsi son ennemi malgré elle
Complication
8. Méfait : l’agresseur nuit à l’un des membres de la famille ou lui porte préjudice ; ou manque : il manque quelque chose à l’un des membres de la famille ; l’un des membres de la famille à envie de posséder quelque chose.
9. Médiation, moment de transition : la nouvelle du méfait ou du manque est divulguée, on s’adresse au héros par une demande ou un ordre, on l’envoie ou on le laisse partir
Acquisition d’un objet magique / auxiliaire
10. Début de l’action contraire : le héros-quêteur accepte ou décide d’agir
11. Départ : le héros quitte la maison
12. Première fonction du donateur : Le héros subit une épreuve, un questionnaire, une attaque… qui le prépare à la réception d’un objet ou d’un auxiliaire magique
13. Réaction du héros : le héros réagit aux actions du futur donateur
14. Réception de l’objet magique : l’objet est mis à la disposition du héros
Lutte
15. Déplacement dans l’espace entre deux royaumes, voyage avec un guide : le héros est transporté, conduit ou amené près du lieu où se trouve l’objet de sa quête
16. Combat : le héros et son agresseur s’affrontent dans un combat
17. Marque : le héros reçoit une marque
Retour
18. Victoire : l’agresseur est vaincu
19. Réparation : le méfait initial est réparé ou le manque comblé
20. Retour : le héros revient
21. Poursuite : le héros est poursuivi
22. Secours : le héros est secouru
23. Arrivée incognito : le héros arrive chez lui ou dans une autre contrée
24. Prétentions mensongères : un faux héros fait valoir des prétentions mensongères
25. Tâche difficile : on propose au héros une tâche difficile
Reconnaissance
26. Tâche accomplie : la tâche est accomplie
27. Reconnaissance : le héros est reconnu
28. Découverte : le faux héros ou l’agresseur, le méchant, est démasqué
29. Transfiguration : le héros reçoit une nouvelle apparence
30. Punition : le faux héros ou l’agresseur est puni
31. Mariage : le héros se marie et monte sur le trône
Avec ces 31 fonctions, on obtient un kaléidoscope de contes inimaginable, en fonction des variantes, répétitions (souvent une séquence est triplée), omissions…
Le conte de la femme-cygne
…Et des autres de même acabit.
Et d’abord, pourquoi disé-je que les fiancées animales sont des fées. Oui, certes, pas des fées à la Fée-bleue ou Marraine-la-bonne-fée (comme dans Schrek :op), avec la « bagette maguique » comme l’écrivit ma sœur il y a quelques années, pas des fées exauceuses de souhaits, pas ces fées de notre folklore actuel déclinées en Barbies avec ses accessoires électriques et magnétiques. Non. Par contre, ce qui est indéniable, c’est qu’elles sont d’un autre monde. Diable, c’est pas normal qu’y ai des bonn’femm’ qui s’font oiseau d’un coup puis dame puis oiseau, à volonté !
Je prends le bouquin de Harf-Lancner, du moins les notes que j’en ai prises (vu le prix du bouquin…), qui parle peut-être des fées du Moyen Age, mais on peut élargir. D’abord, la fée ne peut qu’être de grande beauté, et « les femmes les plus féériques qui soient […] ne sont jamais désignées comme telles ». Les fées sont de deux registres : les fées marraines (celles qui ont le plus de succès de nos jours, lointaines héritières des Nornes et des Parques, celles qui tissent la destinée), et les fées-amantes… celles-là sont plus difficiles à retrouver, à part dans les récits du moyen age et quelques contes. La plus « médiatique » est Mélusine, dont je ne parlerai pas ici… elle a une littérature assez imposante pour la présenter, et s’apparente aux femmes-serpents, voire vouivres et autres dragonnes…
Il semblerait, d’après le bouquin d’Harf-Lancner, que Dumézil parle quelque part d’un « schéma mélusinien ». Je n’ai pas encore lu Dumézil, je ne sais même pas duquel de ses livres ça vient, mais il désigne par « schéma mélusinien » les récits dans lesquels un hommes s’éprend « d’un être d’une autre nature » (ce que je nomme « fée »), qui après avoir mené une vie humaine à ses côtés (régulièrement en lui donnant des descendants) disparaît après « un certain évènement » (l’époux la frappe, l’insulte, ne lui fait pas confiance…)
Le schéma classique de type « mélusinien » se repère tant par les actions que par les lieux : d’abord la rencontre, puis le pacte, puis sa transgression. Très rarement assiste-t-on à une réconciliation des époux.
La rencontre
Un homme (riche ou pauvre, peu importe) part à la chasse ; s’il chasse d’abord avec d’autres, il finit par se retrouver seul, à un moment ou à un autre : la chasse est le prétexte à cet isolement ; s’il est prince et qu’il a ses chiens, ce sont eux qui vont le perdre et le laisser seul. Car pour voir la fée, il faut que l’homme soit solitaire, dans la forêt et/ou près de l’eau. Forêt et eau, deux éléments marquant la frontière entre le monde mortel et le monde féérique, seuls endroits où la rencontre des deux peut se voir : ils isolent, dissimulent et révèlent aux seuls solitaires. Plus encore l’est le lac: leur aspect circulaire en fait une point central, un concentré de chemins entre les deux mondes. Son aspect circulaire évoque déjà l’œil qui verra les femmes fées, mais c’est l’œil naturel et vivant de la forêt. Il n’y a pas de pudeur à avoir pour les femmes fées que de se dévoiler au lac : le lac ne fait que les refléter… La forme animale de la fée appartient le plus souvent à l’un de ces deux mondes : cygne, louve, tortue marine, phoque, biche… J’avoues que le cas des grues et des oies me surprend, mais je l’ai rencontré souvent aussi (surtout les oies) : je suppose qu’elles sont à lier à l’eau…
L’homme est seul, dans la forêt/au bord de la mer/devant un lac. Apparaissent alors une troupe de cygnes, qui vont se baigner nues dans l’eau. Le spectacle est magnifique, et même s’il n’est quasiment jamais décrit, on l’imagine sans peine. La blancheur des plumes induit la blancheur de la peau, et leur beauté toujours mirifique laisse le bonhomme pantois. Elles ne sont jamais décrite, jamais nommées (comme la plupart des personnages dans les contes) : leur présentation est dépouillée à l’extrême, et c’est ce qui fait leur force. Si l’homme a le temps de reprendre ses esprits avant leur départ, il saisira la vêture animale de la plus belle (la plus jeune, forcément, nous verrons pourquoi dans peu) et pourra la conserver. Sinon, il reviendra : on remarquera que quand l’évènement a lieu deux fois, c’est que l’homme est passé inaperçu la première.
Le pacte
La peau cachée, la fille prisonnière, l’homme l’épouse. Mais il y a un pacte implicite. Pourquoi l’homme garde la peau dans un coffre, dans un tronc d’arbre, dans une pièce secrète ? Il craint qu’elle ne s’en aille… Mais l’interdit n’est pas là. L’interdit n’est pas dans le fait que la femme ne doit pas retrouver ce qui fait d’elle un oiseau, où la transgression serait qu’elle la redécouvre. Depuis le départ, elle est innocente : sa blancheur le prouve. L’interdit est ailleurs. Et on s’en rend compte une fois qu’il est transgressé…
La transgression du pacte
Dans d’autres versions du thème de la fiancée-animale apparaît un interdit clairement prononcé. Je connais un autre conte, que je n’ai pas réussi à retrouver, où un paysan ayant épousé une femme-fée (je ne me souviens plus des circonstances de la rencontre) fut averti que s’il la traitait une seule fois de linotte, elle disparaîtrait pour toujours. Il se trouve que la fée était un peu étourdie, et évidement, alors qu’il se trouvait avec un compère, il s’aperçoit qu’elle a oublié quelque chose, et s’exclame « Mais quelle tête de linotte, celle-ci ! » Malheur ! Sitôt les mots sortis de sa bouche, il court jusque chez lui, à l’effarement du compère… mais la femme est partie, laissant ses enfants dans la masure. C’était bien évidement une femme-oiselle, et il n’est pas difficile de deviner la forme animale qu’elle prenait.
Il est ici évident que le véritable interdit est celui du dévoilement de la nature de la fée, de la révélation de son statut « d’étrangère ». Ce n’est pas tant le fait que l’homme la voit ainsi, fée, qui gène (lui le sait bien, qu’elle est fée, puisqu’il l’a vu sous sa forme animale), mais le fait qu’il y ai des témoins : l’enfant qui retrouve le manteau de plume ou la peau de loup de sa mère (l’histoire de la femme-louve est Croate) signe sa disparition. Le simple fait de ne pas fermer la cachette de la peau est un moyen sûr de perdre la fée : n’importe qui pourrait la trouver (l’un de ses enfants, la plupart du temps).
La fée court alors se revêtir, et la voilà, liberté retrouver, qui ouvre les ailes pour s’envoler au loin. A peine a-t-elle une pensée pour les enfants. Parfois elle revient les soigner, mais jamais le mari ne la reverra.
Rêverie pour bois et vent
Partons maintenant pour… je n’oserai pas le terme « analyse », mais pour une improvisation autour du thème mélusinien, pour tenter d’en percevoir les résonances déraisonnables.
« Quelle est donc la fonction sexuelle de la rivière ? C’est d’évoquer la nudité féminine. Voici une eau bien claire, dit le promeneur. Avec quelle fidélité elle reflèterait la plus belle des images ! Par conséquent, la femme qui s’y baignera sera blanche et jeune ; par conséquent elle sera nue. L’eau évoque d’ailleurs la nudité naturelle, la nudité qui peut garder une innocence. Dans le règne de l’imagination, les êtres vraiment nus, aux lignes sans toison, sortent toujours d’un océan. L’être qui sort de l’eau est un reflet qui peu à peu se matérialise : il est une image avant d’être un être, il est un désir avant d’être une image. » [ER/45]
L’eau, la femme, la blancheur, la jeunesse (la plus jeune des jeunes belles sera la plus belle), la lumière : souvent c’est au couchant qu’elles apparaissent, et le lac, l’eau, reflète l’embrasement du ciel. Les images ont beau être battues et rebattues, pour peu qu’elles soient sincères et justes, elles touchent toujours. La fée est ainsi porteuse de lumière, porteuse de vie et de joie, de bonheur et de richesse. Mais surtout, surtout, l’élément clé de tout ceci est l’innocence. En cela les femmes-cygnes se différencient des vouivres : elles ne s’exposent pas volontairement au regard du voyeur. A peine se sentent-elles observées qu’elles s’envolent affolées : la pauvrette condamnée à garder forme humaine est la seule à rester clouée au sol, cherchant en vain à se revêtir, et il faut bien que l’homme soit insensible pour résister à son malheur, à ses larmes ! La vouivre, elle, s’expose volontairement au regard, feint l’innocence et sourit à celui qui la regarde, l’aguiche d’un mouvement qui la dévoile encore plus : elle sait qu’il ne résistera pas et qu’elle pourra s’en repaître. La femme-cygne pleure et veut se cacher. Et n’a guère le choix, étrangère en ce pays, que d’épouser celui qui l’a capturé. Elle ne sera pas totalement malheureuse : ils auront des enfants, elle finira par l’apprécier, le bonhomme. Elle vivra dans la communauté des hommes…
Mais que pouvaient penser les gens de ces mariages humains/animal, ou tout du moins (car la fée n’est pas vraiment un animal, tout comme elle n’est pas vraiment humaine, elle participe des deux, est autre) humain/être féérique ? Car ce qui me marque dans ces contes, pour peu qu’ils n’aient pas été recueillis par quelqu’un voulant coller dessus une morale bien-pensante (ce qui fait perdre tout intérêt à l’histoire et en fait quelque chose de frelaté), c’est que, si cela est étrange, ce n’est jamais perçu comme mauvais, néfaste.
“In old folktales, marriage between humans and animals broke certain taboos, and could be dangerous, but these relationships weren't generally portrayed as wicked or immoral. Even when such marriages were doomed to failure (selchie wives returning to the sea, for example), often a gift was left behind in the form of children, wealth, good fortune, or the acquisition of magical skills (such as the ability to find fish or game in plentiful supply). By the Middle Ages, however, animal–human relationships were viewed more warily, and creatures who could shift between human and animal shape were portrayed in more demonic terms.”
WINDLING Terri, Married to Magic: Animal Brides and Bridegrooms in Folklore and Fantasy
« Dans les anciens contes, le mariage entre humains et animaux brisait certains tabous, et pouvait être dangereux, mais ces relations n’étaient généralement pas décrites comme et immorales. Même quand de tels mariages étaient condamnés à l’échec (les femmes-silkies retournant à la mer, par exemple), un don était souvent laissé derrière, sous la forme d’enfants, de santé, de chance, ou par l’acquisition de facultés magiques (telles l’habileté à trouver du poisson ou du gibier en quantité largement suffisante). Au Moyen Age, cependant, les relations animal-humain étaient regardées plus sévèrement, et les créatures qui pouvaient passer d’une forme humaine à une forme animale étaient décrites dans des termes plus diabolisants. »
Il semble que c’est surtout à cette période que la figure de la femme dévoreuse et diabolique s’est étendue. Je n’irai pas dire qu’elle n’existait pas avant ! Comme tout, l’image féminine a deux aspects, positif et négatif, et cela depuis toujours : les déesses grecques, par exemple, n’étaient pas piquées des vers, et des « femmes » telles Méduse ou la Gorgone n’étaient pas spécifiquement sympathiques, si ce n’est une fois tuées. Mais c’est ce que j’interprète de cet article… avis aux plus spécialistes que moi…
Ceci pour marquer la différence entre la femme-oiselle, qui se pose en victime, et la Vouivre ou Jenny-les-Dents-Vertes, qui elles provoquent et chassent (entre les deux points de salut ? Si… mais pas dans ce type de conte… pour cela, c’est un autre genre de récit qu’il faut étudier) : ce n’est pas qu’une différence de personnalité, mais aussi une différence dans l’esprit des conteurs et de ceux qui l’écoutent. Ne jamais oublier que les contes sont toujours un reflet de nous-même.
« L’être qui sort de l’eau est un reflet qui peu à peu se matérialise : il est une image avant d’être un être, il est un désir avant d’être une image. »
Jamais décrite, toujours imaginée, la femme-cygne n’est jamais vue telle qu’elle est, mais telle qu’on se la représente : elle est l’image du désir de pureté, celle qui change à loisir de forme pour peu qu’elle en soit libre. La femme oiseau ne restera pas ad vitam dans sa cage, la femme oiseau ne vit que pour être libre, que pour s’échapper, un jour, de celui qui la captura. C’est même plus fort qu’elle : il arrive qu’elle soit triste de partir, mais toujours elle le fait, jamais elle ne résiste à retrouver sa nature véritable. Et si elle est triste, ce sera plus pour les enfants qu’elle abandonne que pour son geôlier, quand bien même elle aura fini par l’apprécier. Si le lac ne fait que refléter sa blancheur, si le lac est un œil neutre, il n’en est pas de même pour l’œil de l’homme : lui y superpose ses propres fantasmes (à prendre au sens « fantômes de l’imagination ») et désirs… et en particulier celui de possession. Prend-il en compte les sentiments de la fée ? Non. Il s’en moque. Que lui importe ses larmes ? L’important étant qu’il tienne entre ses mains la clé qui pourrait la libérer, son vêtement de plume, l’important étant qu’elle soit à lui comme un joli caillou. Se préoccupe-t-il de la spolier de la moitié de son identité ? Jamais. Et quand bien même il l’aime sincèrement, cet amour est égoïste, à sens unique. C’est parce que l’homme n’a pas su le comprendre que la fée s’en ira un jour ou l’autre. Quel intérêt de rester dans ce monde où quoi qu’elle fasse, elle sera étrangère ?
Femme-oiseau, elle est liée à l’air, au vent ; et le vent est insaisissable. Il n’y a que dans les contes que le vent peut être enfermé dans un sac. Justement, nous sommes dans un conte. Alors la femme-oiselle est enfermée dans une maison. Mais de même qu’on finit toujours, par erreur, par destin, parce qu’il ne peut en être autrement, par ouvrir le sac du vent, de même l’oiselle reprendra son vol. La première vision que l’on a d’elle, c’est quand elle arrive en volant avec ces sœurs, au lac où elle se révèlera. La dernière que l’on garde d’elle, c’est celle d’un élan d’aile puissant de joie s’élevant au-dessus de la masure. Le conte est le récit d’une chute suivit d’une ascension. L’homme n’est finalement qu’un retardateur, qu’un obstacle à l’envol. Au lieu de s’envoler par habitude, une fois le bain prit, au lieu de s’envoler par peur, une fois l’homme aperçu, la fée s’envolera libérée… Ce n’est pas le même état que d’être libre. La sensation de délivrance est un puissant élan, un prélude à autre chose, une renaissance. De la même manière qu’après une éreintante journée de marche, il suffit de poser son sac et les vingt kilos de nécessaire et superflu qu’il comporte pour se sentir de nouveau léger et près à marcher jusqu’à la nuit tombée, pour se sentir pousser par une force inconnue jusqu’à lors, donnant la bizarre impression de ne peser plus rien. Ce conte est lui aussi de double face : on peut s’apitoyer sur le sort de l’homme, ou être heureux de la délivrance de la fée. Choisir l’aspect humain ou l’aspect féérique. Être malheureux comme la pierre ou joyeux comme un pinson à la fin.
Mais sans l’étape de privation, la fée ne serait pas libérée, et ne connaîtrait pas cette sorte de joie de l’élévation, marquée par l’oiseau… Il n’y aurait pas de conte. Après tout, il n’est pas très grave qu’elle soit emprisonnée un temps, du moment que l’histoire finit bien et qu’elle retrouvera sa liberté. On est triste un temps, pour peu qu’enfin le cygne, barque blanche ailée, flèche de nouveau le ciel pour retrouver les siens.
De l’oiselle à la louve
La forme d’oiseau est-elle nécessaire à l’idée de liberté ? Pas forcément… l’eau rempli très bien cette fonction : trouve-t-elle un interstice qu’elle s’échappe ; et alors nous avons la belle image de l’animal marin bondissant enfin dans l’eau retrouver son mari aquatique. La forêt est elle aussi l’appel à l’échappée : l’image de la femme-louve du conte croate filant à travers la plaine pour retrouver ses bois est forte de sensation de délivrance, d’une ivresse de la course sauvage. Le « règne » élémental importe finalement peu ; qu’il soit du ciel, de la mer ou de la forêt, l’important réside dans le caractère naturel de l’être féérique. L’être fantastique est fée car appartenant à la nature. Que le conteur choisisse un animal familier est normal ! Sa symbolique est propre au lieu où l’histoire est chantournée. La fée n’est pas fée car elle est oiselle. La fée est telle car elle est naturelle, comme le souligne Tolkien :
“Supernatural is a dangerous and difficult word in any of its senses, looser or stricter. But to fairies it can hardly be applied, unless super is taken merely as a superlative prefix. For it is man who is, in contrast to fairies, supernatural (and often of diminutive stature); whereas they are natural, far more natural than he.”
C’est cette naturalité que l’homme échouera à conserver. Cette naturalité qu’il a perdu le jour où il a voulu la capturer ; car dès lors elle était en sursis. Être de Faërie, la femme-oiselle en conserve l’aspect inaccessible : on est toujours voué à la perdre…
Suivant l’humeur du conteur, il peut en rester un souvenir : les enfants que la fée a laissé.
De fées en princesses ensorcelés…
Rebeca :Le glissement est ici intéressant… car dans l’histoire que tu cites, Rebeca, nous ne sommes plus vraiment dans le schéma mélusinien... La « rationalisation » du conte lui fait perdre le tragique, et surtout son aspect… plus… sauvage, dirons-nous :). Les princesses sont victimes d’un sort. Elles n’ont plus d’attribut féériques, ne sont que de banales humaines sans pouvoir quelqu’il soit.
Melilot "L'intérêt, ici, c'est qu'on a une inversion du motif : des hommes-cygnes au lieu de femme. Mais comme tu le signalais, laegalad, ce sont des hommes ensorcelés. Les femmes-oiseaux, jusqu'ici, sont fées."
Hm, les femmes-cygnes allemandes, c'est des princesses, pas des fées ;)
Rebeca : (à propos du conte japonais de la femme-grue)Du fait que l’être est capable de passer à loisir du stade animal au stade humain, je le considère comme fée… on ne sait pas quelle est sa véritable nature… ce conte est beau, et cruel… Je ne le connaissais pas :)
C'est donc une grue qui se transforme en femme, et non une femme ensorcelée ou une fée.
Quant à ta petite-fille, Dior, elle ne rentre pas dans la catégorie des femmes fées… l’image est très belle, d’Eärendil trouva son aimée à ses côtés au matin :
“For Ulmo bore up Elwing out of the waves, and he gave her the likeness of a great white bird, and upon her breast there shone as a star the Silmaril, as she flew over the water to seek Eärendil her beloved. On a time of night Eärendil at the helm of his ship saw her come towards him, as a white cloud exceeding swift beneath the moon, as a star over the sea moving in strange course, a pale flame on wings of storm. And it is sung that she fell from the air upon the timbers of Vingilot, in a swoon, nigh unto death for the urgency of her speed, and Eärendil took her to his bosom; but in the morning with marvelling eyes he beheld his wife in her own form beside him with her hair upon his face, and she slept.” (Silmarillion)… mais… il n’est pas marqué que c’est une mouette, il me semble… ou j’ai manqué le passage… Un grand oiseau blanc… C’est une très belle image, pour moi aussi forte que celle de la fée retrouvant son plumage et s’élançant en joie dans les airs :)
Et l’on retrouve les éléments qui en font une image à forte résonance : l’oiselle, sa blancheur, la lumière, « une petite flamme sur les ailes de la tempête »… et recueillie par Eärendil, recueillie, protégée, et non capturée ! comme aurait voulu le faire Maedhros, ce qui provoqua sa fuite, elle retrouve forme humaine… « and she slept »… La compassion, et non la possession : peut-être cela eut-il suffit à l’homme pour garder sa fée auprès de lui…
La suite un autre jour, sur le fiancé animal… ça fait des heures que je planche sur le sujet, j’ai colonisée toute la salle à manger avec mes bouquins, le ventilo, le broc d’eau et la pile de CD :)

