L'auteur en est Philippe Ilial, Professeur d’Histoire-Géographie au Lycée Saint Vincent de Paul de Nice. Diplômé d’Etudes Approfondies en Histoire.
Guerre, Trahison & Corruption dans Le Seigneur des Anneaux de J.R.R.Tolkien
Le Seigneur des Anneaux est une œuvre complexe mais qui n’est pas uniquement le fruit de l’imagination rêveuse et débordante d’un universitaire britannique particulièrement cultivé. En effet, son auteur, J.R.R.Tolkien est avant tout un universitaire, un linguiste et surtout un passionné de Moyen Age. Ses sources d’inspiration pour écrire son fameux « Seigneur » sont multiples et proviennent, non pas exclusivement, mais pour une majorité, de sagas nordiques et de poèmes du Haut Moyen Age, citons pêle-mêle Le Kalevala, Les Eddas, La Saga Völsunga, Beowulf, Le Cycle Arthurien… (à ce propos lire l’article Le Seigneur des Anneaux et les mythologies liées à l’anneau dans la revue Les Mystères du Temps n°1 !). Affirmer que Le Seigneur des Anneaux est une œuvre littéraire médiévale serait donc un non-sens absolu, par contre dire que cette œuvre est pétrie d’influence et de références médiévales est une évidence.
Le thème de la querelle armée est un élément majeur de l’œuvre de Tolkien dans son ensemble. La discorde est le centre du Seigneur des Anneaux qui relate la guerre entre Sauron, le Seigneur Ténébreux et son serviteur et pâle imitateur, Saroumane devenu « multicolore », contre les peuples libres de la Terre du Milieu à la fin du Troisième Age. Mais l’union des peuples libres contre le Mordor n’est pas sans failles ; convoitises et corruption sont omniprésentes !
La guerre en Terre du Milieu n’est pas uniquement vue par le prisme des batailles, escarmouches ou affrontement massif entre troupes humaines et orques (voir la bataille des Champs du Pelennor dans Le Retour du Roi), elle est également abordée de façon psychologique ; ses conséquences sont parfois désastreuses dans l’esprit de certains acteurs (c’est le cas de Denethor, le vieil Intendant du Gondor). On peut se demander si cette vision des ravages de la guerre sur l’équilibre psychologique des hommes n’est pas le ressenti d’un homme qui fut acteur du premier conflit mondial et qui subit la Deuxième Guerre Mondiale par l’intermédiaire de son fils, engagé dans la R.A.F. ?
Pourtant la guerre est loin d’être omniprésente dans la première partie du récit, en effet, La Communauté de l’Anneau plante un décor plutôt tranquille, La Comté, paisible patrie des hobbits, petits êtres à mille lieues des luttes de pouvoir que se livrent les hommes. Le premier tome est marqué par des escarmouches dont le but semble être de créer une progressive et oppressante sensation de suspens. Les chapitres « Brouillard sur les Haut des Galgâls » et « Un poignard dans le noir » ont plus vocation à planter un décor ; le seul moment qui pourrait s’approcher d’un réel conflit est le fameux passage de la Moria, et encore, ce passage magistral et angoissant ne met en fait en opposition qu’un groupe restreint, la communauté des neuf, contre une horde d’orques et un démon des temps anciens au service de Sauron, le fameux Balrog responsable de la disparition momentanée du guide de la troupe, le magicien gris Gandalf ! L’ampleur de cet affrontement est sans commune mesure avec les affrontements relatés dans les livres suivant (la bataille du Gouffre de Helm notamment).
La majorité de l’action est en fait relatée par les hobbits, dont la taille réduite les rend vulnérables et renforce la puissance du péril (la comparaison entre les Nazgùls et les habitants de La Comté !). Les escarmouches qui se multiplient dans le premier opus et dont la gravité va crescendo – blessure de Frodon par un esprit servant de l’anneau aux Monts Venteux, disparition de Gandalf, le guide spirituel, trahison puis rédemption sacrificielle de Boromir - achèvent la dislocation de la communauté et constituent un prélude à la guerre qui s’approche.
La guerre, l’affrontement de forces nombreuses, ne débute qu’avec l’entrée des orques de Saroumane, les Ourouk-Aï, contre les cavaliers du Rohan assiégés dans leur forteresse séculaire, le Gouffre de Helm. A ce moment, le vocabulaire utilisé par les protagonistes prend une tournure nettement plus militaire, on parle d’armées, de sorties, de remparts, de fortifications…
Comme toute guerre, la guerre de l’anneau voit apparaître la traditionnelle notion d’union sacrée entre groupes aux motivations et modes de vie différents, c’est le cas de l’alliance entre les Rohirrim, dresseurs de chevaux et le Gondor au mode de vie plus urbain. C’est d’ailleurs une étrange et imprévisible alliance qui permet au Rohan de triompher au Gouffre de Helm, l’alliance des Ents, gardiens de la forêt, entraîne la destruction de la Tour Blanche de Saroumane. L’Ysengard détruit, l’épique et désespérée sortie du roi Théoden à la tête de ses hommes permet une victoire momentanée certes mais éclatante. Comme les guerres médiévales (Guerre de Cent Ans), la guerre de l’anneau affecte les populations civiles qui se réfugient auprès du pouvoir suzerain (voir la population du Rohan suivre le roi Théoden au Gouffre de Helm). L’une des caractéristiques principales de la guerre tolkennique est le nombre des combattants tués au combat, les chiffres semblent importants, nous sommes par contre ici loin des effectifs du Moyen Age classique et plus proche des effectifs des légions romaines ou de l’Ost de la Guerre de Cent Ans ! Tolkien met également en avant, par la poésie, la vaillance des combattants tués au combat (voir le poème dédié à Théoden, mort sur les Champs du Pelennor en venant au secours de son allié du Gondor). On voit que comme dans le Cycle Arthurien, Tolkien magnifie le courage ; pourtant, parfois, le prestige militaire disparaît pour laisser la place à de vastes charniers où les protagonistes errent entre la vie et la mort ; c’est le cas lorsque guidés par Sméagol, Frodon et Sam traversent le Marais des Morts. On peut y voir un hymne à la paix et une stigmatisation certaine du gâchis humain occasionné par la guerre (on pense à la bataille de Verdun), contrairement à certains poèmes du Haut Moyen Age qui magnifient systématiquement les combattants (voir Beowulf). Il est vrai qu’en écrivain du XXème siècle, Tolkien considère la guerre comme un événement exceptionnel et dramatique alors qu’elle fait partie intégrante du quotidien des hommes du Haut Moyen Age ! Cette guerre pharaonique, cette mobilisation de toute les forces libres de la Terre du Milieu ne peut être qu’une allégorie de la Deuxième Guerre Mondiale qui a nécessité l’alliance de toutes les forces du monde libre pour triompher de l’Hydre nazie.
Il est important de noter que Saroumane utilise un vocabulaire assez contemporain pour une uchronie sensée se dérouler à une époque reculée (proto-historique). En effet, le chef du Conseil Blanc parle d’industrie, dénature son fief en déracinant les arbres pour alimenter le brasier nécessaire à ses forges maléfiques, clone des orques pour créer des Ourouk-Aï moins vulnérables à la lumière… Bref, il transforme l’Ysengard en véritable « usine ». Sa déontologie est en totale opposition avec celle des Ents qui semblent être les dépositaires d’une tradition qui voue un culte à la nature (résurgence druidique ?). De plus, lors de la bataille du Gouffre de Helm, les orques de Saroumane utilisent un explosif pour créer une brèche dans les remparts de la forteresse. Procédé qu’Aragorn juge déloyal. Doit-on y voir l’inquiétude d’un Tolkien confronté à un monde qui s’industrialise rapidement et dont la technologie naissante aboutit à une contre-nature philosophique, la destruction massive de l’homme par l’homme lors de l’un des premiers conflits industriels à grande échelle (hormis la guerre de Sécession), la Première Guerre Mondiale. Tolkien n’est donc pas un réactionnaire hostile au progrès, mais un humaniste outré et impuissant face à l’impact des Révolutions Industrielles – il en est le contemporain – dont les progrès sont ramenés à des fins destructrices. L’opposition entre la guerre médiévale, préfigurée par la façon honorable dont Théoden, Aragorn ou Faramir la mènent et la guerre industrielle de Saroumane et de Sauron manifeste encore de cette différence entre un passé « honorable » et glorieux et les guerres contemporaines aux bombardements aveugles. Les Nazgùls sont comparables au avions de chasse de 1914 et les effets de leurs attaques commotionnent leurs victimes à l’image des poilus des tranchées qui subirent des bombardements intensifs (lire Orage d’acier ou Le Boqueteau 125 de Ernst Jünger).
Nous venons de voir que les valeurs guerrières traditionnelles du monde médiéval sont les caractéristiques du camp du bien, celui qui œuvre pour la destruction de l’anneau. Certains peuples évoluent dans des sociétés à l’évidence inspirées par le Moyen Age. Les Cavaliers du Rohan en sont le plus bel exemple ; sorte de guerriers vikings ayant troqué drakkars et razzias pour dresser des chevaux, ils vivent dans un fief que leur a concédé leur voisin le Gondor. Leur chef, Théoden est un monarque dont on ne sait s’il tient sa légitimité de Dieu ou d’une élection, mais au vu des références littéraires et des sources historiques utilisées par Tolkien, on peut légitimement penser qu’il fut choisi pour sa vaillance par l’ensemble des guerriers au son des « Heil » comme le veut l’ancienne tradition germanique. Ce qui n’est pas le cas de Denethor, le puissant intendant du Gondor, héritier de la famille qui assure la régence du royaume depuis la faute d’Isildur qui s’appropria l’Anneau Unique après avoir terrassé Sauron. Il dirige le Gondor mais n’est pas de sang royal tel Aragorn, l’héritier qui possède un pouvoir thaumaturgique garant de sa légitimité (voir Marc Bloch, Les Rois Thaumaturges). La tentative de suicide de Denethor lui vaut le courroux de Gandalf, qui passe ici du rang de druide à celui très chrétien d’ange, et assure l’intérim tant que dure la bataille des Champs du Pelennor en attendant Le Retour du Roi. Aragorn, l’héritier d’Isildur à lui, toutes les qualités du souverain médiéval légitime et chrétien : son attitude est faite de sagesse et de force, les qualités emblématiques du roi, magnifiées par la plume de Chréstien de Troyes. La sagesse d’Aragorn est d’ailleurs mise en opposition avec la fougue et donc la corruptibilité de Boromir, fils de Denethor, lorsque celui-ci tente de s’approprier l’anneau. Si Aragorn semble être l’archétype du souverain idéal selon les critères de l’amour courtois, ses exploits sont inspirés d’un fond médiéval beaucoup plus ancien ; il a le pouvoir de parler avec les morts – ou les non-morts, c’est selon. Le chapitre « Le passage de la compagnie noire » fait allusion directement à un poème folklorique normand, la « Maisnie Hellequin », qui raconte l’histoire d’une bande de cavaliers maudits en quête de repentir. Lorsque Aragorn commande aux cavaliers noirs qui errent dans l’attente du repos, il transcende son état d’homme pour toucher au divin (monarchie de droit divin), triomphe de l’ennemi et permet à la compagnie d’accomplir son destin et de trouver le repos (pouvoir de rédemption du monarque). On a donc affaire à un récit où voisinent habilement imagination et érudition, légendes médiévales et amour courtois, le tout formant un récit particulièrement cohérent.
Le lecteur assidu n’aura pas manqué de remarquer que le sort de l’humanité semble joué d’avance, les effectifs humains (Gondor et Rohirrim) sont inférieurs aux monstrueuses armées du Mordor et de l’Ysengard, et si quelques chevaliers y croient - Eomer pour le Rohan et Faramir pour le Gondor - les chefs, Aragorn, Elrond le semi-elfe de Fontcomb, Gandalf et Aragorn ont bien conscience que cette bataille est perdue d’avance. La réalité est que cette guerre n’est qu’une diversion permettant à Frodon, le porteur de l’anneau, de le détruire. C’est la raison pour la quelle les hommes se battent avec l’énergie du désespoir tentant seulement de donner du temps à Frodon et Samsagace. Par contre, Sauron compte exclusivement sur le pouvoir de corruption de l’anneau, son Histoire a prouvé que nul être n’avait pu y résister, c’est bien là l’erreur, sa vanité n’avait pu envisager qu’un simple hobbit eut pu être plus résistant au pouvoir de l’anneau qu’un grand roi comme Isildur.
En effet, il est vrai que tout les acteurs de cette saga semblent irrésistiblement attirés par l’anneau ; les êtres les plus puissants qui peuplent la Terre du Milieu doivent mener un combat acharné contre leur propre volonté pour ne pas céder à la tentation de posséder l’Unique ; Gandalf transpire de peur à l’idée de ce qu’il pourrait en faire lorsque Bilbon le lui propose, tandis que la sage et majestueuse Galadriel tremble quand elle envisage la puissance que lui concéderait l’anneau de pouvoir ! Si de tels êtres « supérieurs » par la sagesse et le savoir doivent combattre cette tentation que les naïfs hobbits leur soumettent, on comprend le désir d’un Boromir ou les hésitations de son frère Faramir. Saroumane, le chef du Conseil Blanc en personne a succombé au désir de posséder l’anneau, à tel point que son âme s’en trouve pervertie, corrompue.
Mais les puissants de Tolkien sont également soumis à la tentation de connaître l’avenir. En effet, les fameux Palantirs, véritables « boules de Cristal », ont bouleversé la donne géopolitique de la Terre du Milieu dès l’instant où Denethor et Saroumane y ont plongé leur regard. L’un y a vu sa destruction, ce qui lui ôté toute volonté de lutter, tandis que l’autre y a perçu l’étendue de son pouvoir et en a été grisé au point de se prendre pour Sauron lui-même ! On voit donc que la corruption règne en Terre du Milieu. En chrétien fervent J.R.R.Tolkien condamne – par procuration – les oracles et autres pratiques divinatoires.
Il est intéressant de constater également que plus un personnage est puissant plus son potentiel de corruptibilité est grand ; doit-on y voir une critique de l’auteur à l’égard d’un système capitaliste issu des Révolutions Industrielles qui permet aux riches de s’enrichir d’avantage encore ? Quoiqu’il en soit, c’est aux hobbits, peuple simple et proche de la nature, que le monde des hommes doit son salut final !
Cosmogonie cohérente basée essentiellement sur une culture médiévale occidentale et la mythologie antique (voir l’article Les mythologies liées à l’anneau dans Les Mystères du Temps n°1), Le Seigneur des Anneaux met en avant le conflit armé comme vecteur principal de l’action, en effet, les différents peuples de la Terre du Milieu sont en guerre, une guerre « mondiale » pourrait-on dire. Ce conflit qui va crescendo ; des escarmouches de La Communauté de l’Anneau à l’affrontement final du Retour du Roi, voit le triomphe du camp dont les valeurs fondamentales se rapprochent de celles véhiculées par les différentes littératures médiévales ; le camp du Mal, de l’oppression, semble lui, sortir des usines qui « défigurent » l’Angleterre de l’après Révolution Industrielle. Cet univers imaginaire est peuplé d’entités vivantes qui ne sont jamais des idéaux mais des êtres torturés et enclins à céder à la corruption que représente l’anneau de pouvoir. Une lecture plus sociologique de l’œuvre de Tolkien permettrait d’élargir le débat, n’oublions pas que l’auteur est un homme du début du siècle, une époque où l’historiographie affectionnait les évènements courts et datés comme facteur de changement (peste, révolutions, grandes invasions…), Le Seigneur des Anneaux, bien que magistral, est aussi le fruit de cette époque puisque cette guerre de l’anneau voit la fin de la domination des elfes en Terre du Milieu (ils partent vers les Havres Gris) et l’avènement des hommes après une guerre, donc un événement court et daté. Par ailleurs, on peut pousser l’analyse plus loin encore et affirmer – ce qui serait intéressant mais péremptoire – que le « Seigneur » est un plaidoyer contre l’atome(ici l’anneau), arme absolue que l’homme a conçu sans pouvoir la maîtriser…
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Voilà. C'était pour vous le faire connaître, et si éventuellement ça vous inspire des réflexions :)
FdN

