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Colloque Tolkien près d'Amiens (juin 2008)
#53
Bonjour à tous. C'est mon premier post sur Jrrvf.

Je m'appelle Sébastien ou Séb et mon pseudo est le nom d'un raga indien qui me passionne.

J'étais l'un des intervenants du colloque et l'un de mes plus grands plaisirs a été d'y rencontrer quelques-unes des personnes de Jrrvf et des autres sites consacrés à Tolkien et, spécialement, de sympathiser avec Tilkalin qui y a fait une des interventions les plus remarquables.

Je serais vraiment heureux si je pouvais avoir ici des échanges sur quelques-unes des interventions du colloque, et aussi, plus spécifiquement, quelques retours à bâtons rompus sur mon intervention du samedi matin ("Echos et perspectives. Expérience de lecture sur les chemins de la Terre du Milieu"), puisque j'ai dans l'idée que ce genre d'échanges peut se faire librement sur un forum, alors qu'ils sont très peu praticables dans le format "académique" de l'université.


Je peux vous proposer un petit retour de la journée du vendredi, en attendant le "compte-rendu" de Laegalad, mais extrêmement subjectif. A savoir : je n'ai guère pris notes, et j'ai essentiellement écouté les interventions qui m'interpellaient spécialement (ce qui, en général en colloque, concerne rarement plus de 2 interventions sur 10, bien que ce colloque-ci, grâce au grand Tolkien, ait largement dépassé cette moyenne au total, en sachant que j'ai malheureusement manqué les interventions de fin de matinée et d'après-midi du samedi).

Donc, j'y vais pour le vendredi - et d'autres, peut-être, corrigeront ou complèteront :

1) Thomas Honegger (Université d'Iéna, en Allemagne) : les "bons" dragons

Thomas Honegger qui a l'air d'un homme exquis, que je n'ai pas encore lu, et qui est, selon Vincent Ferré, l'un des plus grands spécialistes de Tolkien, a présenté un sympathique panorama de l'image du dragon sous ses multiples avatars, via des dias illustratives en "Power Point" pour mieux évaluer les spécificités de ce qu'était pour Tolkien un "bon dragon" (et, comme le disait le titre annoncé : "good dragons are rare").

- Discussion :

J'ai surtout retenu la question de Vincent Ferré qui a suivi son exposé et qui demandait si l'on ne pouvait pas considérer le personnage de Gollum comme une "dragonisation" plus évoluée au sein du Seigneur des Anneaux mais, en admettant que je ne déforme pas son intervention par cette brevissime évocation, je n'ai toujours pas compris l'idée... que Vincent doit encore m'expliquer !

2) Michaël Devaux (Université de Caen) : "l'esprit de l'espoir"

C'est la deuxième intervention de Michaël Devaux que j'entends et je suis toujours frappé par sa rigueur, sa précision, et son solide argumentaire philosophique et aussi par un certain style qui correspond à poser une question qui sous-entend une réponse positive, surtout une fois que Michaël en a montré tout l'intérêt dans la première partie de son exposé, puis finalement à laquelle il répond de manière négative, en ayant patiemment et subtilement démonté la première proposition.

A Arras, il y a deux ans, il demandait ainsi "peut-on dire que le monde créé par Tolkien est un monde possible au sens leibnizien ?", pour montrer in fine que non...

Pour cet exposé-ci :

- La question :

"Doit-on faire correspondre la différence entre "Amdir" et "Estel", deux termes elfiques proposés dans un texte de Morgoth's Ring (page 320) pour distinguer, semble-t-il, entre deux formes d'"espoir" à la distinction qui existe en français, et qui est issue de la théologie chrétienne entre "espoir" (Amdir) et "espérance" (Estel) ?"

- L'extrait le plus significatif :

" 'What is hope ?' she said < = Andreth, a human woman >. 'An expectation of good, which though uncertain has some foundation in what is known ? Then we have none.'
'That is one thing that Men call "hope" ', said Finrod. 'Amdir we call it, "looking up". But there is another which is founded deeper. Estel we call it, that is "trust". It is not defeated by the ways of the world, for it does not come from experience, but from our nature and first being. If we are indeed the Eruhin, the Children of the One, then He will not suffer Himself to be deprived of His own, not by any Enemy, not even by ourselves. This is the last foundation of Estel, which we keep even when we contemplate the End : of all His designs the issue must be for His Children's joy. Amdir you have not, you say. Does no Estel at all abide ?' "


- Argumentaire du rejet, in fine, de la correspondance avec "espoir/espérance" :


On peut voir ici la distinction "espoir/espérance" en arrière-fond de cette discussion à caractère plus théologique entre Andreth et Finrod, mais, d'une part, y référer explicitement dans le texte (via sa traduction française), serait franchir une frontière entre le monde catholique de Tolkien et le légendaire, que Tolkien lui-même prend garde à ne pas franchir, même dans ses textes les plus théologiquement marqués, et, d'autre part, l' "espérance" chrétienne est liée à la venue du Christ dans le monde qui n'est pas survenue dans le monde habité par les Elfes et connu d'Andreth et de Finrod, de sorte que l'Estel est un concept elfique qui, en quelque sorte, préfigure et annonce l'espérance chrétienne mais qui ne peut pas en être le synonyme.

3) Sébastien Hoët (Lille) : les corps épuisés du Seigneur des Anneaux.

Avec un nombre frappant de formules lumineuses, Sébastien Hoët a exploré "l'effort et la fatigue dans "Le Seigneur des Anneaux" par un raisonnement aussi souple que subtil, dans une analyse interprétative très fine du roman.

Partant d'une note de Barthes dans "Fragments d'un discours amoureux", selon laquelle il n'existait pour ainsi dire pas de texte d'amour en littérature qui parle de la fatigue, et qu'il n'y avait guère que Blanchot pour avoir mis en scène des personnages véritablement fatigués, Sébastien s'est efforcé de montrer que, selon lui, "Le Seigneur des Anneaux" est "le grand roman de la fatigue". Il a ainsi suivi de près l'influence de l'Anneau sur ses porteurs et sur leurs corps, montrant comment celui-ci épuisait non seulement le porteur mais aussi l'espace alentour, en transformant son champ perceptif. Il a alors fait le parallèle avec la distinction que Deleuze fait entre "épuisement" et "fatigue" à propos des récits de Samuel Beckett, selon laquelle la fatigue est l'incapacité à réaliser les possibles qui sont disponibles, alors que l'épuisement est l'annulation même de tous les possibles. Il a alors montré que toutefois une grande vitalité pouvait s'exprimer à travers la fatigue (et l'épuisement ?) comme l'incarne, emblématiquement, le "corps inégalable de Gollum", capable de descendre une falaise escarpée ou d'échapper à la vigilance des Elfes.

- Remarque :
Pour ma part, j'ai littéralement adoré cette intervention qui est celle qui m'a le plus touché avec celle de Tilkalin sur "la figure des Nains" et la dernière intervention, magistrale, d'Isabelle Pantin sur "l'aporie de l'histoire littéraire" par rapport au cas Tolkien.

4) Leo Carruthers (Université de Paris 4) : la comparaison entre "Aelfwine de Leithien" et la Chronique anglo-saxonne.

Ce Professeur de Littérature médiévale anglaise qui est, selon Vincent Ferré, l'un des pionniers de l'étude de Tolkien en France, a très finement analysé les proximités stylistiques entre le texte médiéval de la Chronique anglo-saxonne et certains textes des HoME, en allant jusqu'à montrer que Tolkien aurait d'abord parfois rédigé directement en anglo-saxon, avant de traduire son texte en anglais moderne, notamment pour rapporter des évènements dans un style très factuel au sein d'Annales de la Terre du Milieu, tout à fait comparables aux anciennes Chroniques.

5) Angela Braito (Université de Grenoble 3) : Wagner et Tolkien

Consciente de la délicatesse de sa problématique, Angela s'est efforcée de montrer qu'au-delà des déclarations de Tolkien, celui-ci avait bien dû, en exploitant le même fonds mythologique nordique que le grand compositeur dans "Der Ring des Niebelungen", se situer par rapport à celui-ci, vu l'étendue du "phénomène Wagner" et l'importance de son influence sur les écrivains de "l'après-Wagner". Elle a alors suivi pas à pas les similitudes entre les deux traitements du mythe, dans l'opéra de Wagner et dans "Le Seigneur des Anneaux".

4) Anne Besson : Tolkien et la fantasy

Anne a brillamment et largement montré l'effet Tolkien sur la fantasy et l'importance de ce que la fantasy a fait de Tolkien pour tous ceux qui veulent étudier, comme le proposait l'intitulé du colloque, "Tolkien aujourd'hui". Ainsi Tolkien est-il devenu une sorte "d'Everest" des auteurs de fantasy, continuellement réinstitué dans cette position par les politiques éditoriales et commerciales, et par les déclarations des écrivains qui s'en réclament, servant ainsi à la fois de socle et d'idéal inaccessible à un genre à peu près réinventé après lui. Elle a suivi les formes de cette évolution, et ses rebondissements successifs notamment au rythme des publications posthumes des oeuvres de Tolkien, des années soixante à nos jours.

- Remarque :
J'ai été assez convaincu par cette description de l'effet Tolkien sur la fantasy mais aussi de l'effet fantasy sur la réception de Tolkien, sans pour autant comprendre en quoi celui qui est devenu passionné de Tolkien, fût-ce en passant par la fantasy, devrait prendre en compte ce phénomène, en dehors d'une recherche sur la réception contemporaine de l'oeuvre. J'aurais voulu proposer deux questions/remarques, mais le temps des échanges étant toujours trop court en colloque, je les fais ici. 1° J'ai entendu un spécialiste (?) italien de Tolkien, via un enregistrement téléchargé sur le net, répondre ainsi à un journaliste qui lui demandait si Tolkien appartenait au genre "fantastique" : "Mais... oui, bien sûr, tout à fait. Il appartient même à un genre spécifique du fantastique, dont il est le fondateur et le seul et unique représentant" (attention, ce ne sont pas des "paroles rapportées", mais un souvenir). J'aurais voulu savoir ce qu'en aurait dit Anne Besson, sachant qu'en tant que passionné de Tolkien, j'adhère volontiers à ce point de vue.
2°) Même si l'on a grimpé l'Everest Tolkien en passant par les ouvrages de fantasy, il faut bien dire qu'une fois qu'on est au sommet de la montagne, ce n'est plus la montagne que l'on regarde... mais le monde auquel on a accès depuis son sommet...

7) Mirella Vadéan (Université Concordia, à Montréal) : l'entrée royale d'Aragorn II à Minas Tirith.

À partir de la cérémonie du couronnement étudié dans l'histoire française de la Renaissance par l'équipe de recherche à laquelle elle appartient, Mirella a voulu montrer les choix spécifiques de Tolkien pour le couronnement d'Aragorn et leur portée symbolique en résonnance avec la pratique historique du couronnement.

8) Aurélie Brémont (Université de Paris 4) et les Hobbits

Aurélie s'est attachée à montrer en quoi l'apparition et l'évolution des Hobbits dans la composition de Bilbon le Hobbit a été pour Tollkien une véritable formation et transformation pour son mode de narration des récits de la Terre du Milieu, ainsi que leur rôle par rapport à l'identification du lecteur à la figure des Hobbits, et spécialement de Bilbon puis de Frodon, son héritier, et de Sam.

- Discussion :

J'ai surtout été marqué par une question provocante et amusante de Vincent Ferré, demandant si le lecteur pouvait vraiment s'identifier à une figure aussi froide et apparemment dépourvue de passions et de désirs humains que celle de Frodon, à l'inverse de Sam.

9) Antoine Dauphragne (Université de Paris 13) : les jeux de rôles et l'héritage de la Terre du Milieu

Panorama beau, large et fin d'Antoine, présentant la multiplicité des influences tolkieniennes sur les jeux de rôles, avec de nombreuses illustrations d'époques via les dias Power Point, depuis l'inévitable "Dongeons & Dragons" jusqu'à "Midnight" qui imagine, sans le dire explicitement, un monde où Sauron aurait été victorieux et où demeure seule la résistance aux Ténèbres. Antoine a ainsi délimité subtilement le "plus petit dénominateur commun" qui reliait tous ces jeux au monde de la Terre du Milieu.

Voilà. Ouf. Heureusement que je ne parle que du vendredi et que mes réactions personnelles sont demeurées circonstanciées ;-)

Séb.

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