Mais pour revenir à la question de William, ce n'est pas chez Jordanès que cette ressemblance est la plus frappante.
Revenons sur quelques éléments précis.
Sur les circonstances de la "libération" d'Orleans, Jordanès rapporte les faits suivants :
Sangiban, roi des Alains, envisageant l'avenir avec terreur, promet de se ranger du côté d'Attila, et de lui livrer la ville gauloise d'Orléans, où il se trouvait alors. Aussitôt que Théodéric et Aétius ont connaissance de ses desseins, ils se rendent maîtres de cette ville au moyen de grands ouvrages de terre, la détruisent avant l'arrivée d'Attila.
(Jordanès, XXXVII)
Il est, je pense, inutile de confronter à cette version le récit par Tolkien de l'intervention de Theoden sous les murs de Minas Tirith que nous connaissons tous bien.
En revanche, un autre auteur du début du Moyen-âge, Grégoire de Tours (le chroniqueur des premiers rois francs) donne une version des événements d'Orléans offrant une palette de comparaison plus intéressante avec le Légendaire Tolkienien :
(Grégoire de Tours, Histoire des Francs, Livre II)
Je me suis permis de grossir les éléments qui se prêtent le mieux au jeu de la comparaison (ainsi que le trio Aetius, Theodoric et Thorismund, qui pourrait éventuellement rappeler celui que formaient Aragorn, Theoden et Eomer), et je laisse au lecteur le soin de juger.
Les circonstances de la mort de Thoedoric, selon la version de Jordanès, sont à la fois proches et éloignées de celles de la mort héroïque de Theoden.
Pendant que le roi Théodéric parcourait son armée pour l'encourager, son cheval le renversa; et les siens l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé.
(Jordanès, XL)
Sur la découverte du corps de Theodoric, la prose de Jordanès s'approche à quelques détails près - le monceau de cadavres par exemple - un peu plus des descriptions très précises de Tolkien dans le Seigneur des Anneaux.
(Je vous fais grâce du latin... il se fait tard)
(Jordanès, XLI)
Cependant, l'inspiration et l'esprit des chants et du deuil des Rohirrim est à chercher ailleurs que dans l'Histoire des Goths.
Sur le point plus précis des foedi (c'est à dire les pactes d'alliances entre l'Empire romain et les peuples barbares qui deviennent fédérés), la comparaison que tu proposes, Elendil ne me semble pas totalement opportune. Mais je vais m'en expliquer.
Il est vrai que sur le principe juridique, le pacte entre Gondor et l'Eothéod est fortement comparable (à quelques détails près) à un foedus dans les règles de l'art. L'installation du peuple fédéré de façon indépendante sur un territoire appartenant à l'Empire qui conclue le pacte étant la manifestation la plus frappante de cette similitude.
Toutefois, dans le détail, la comparaison ne tient plus.
Les circonstances de ce pacte, le contexte, le serment d'Eorl et de Cirion (qui semble fixer les règles d'une sorte d'alliance stable et éternelle entre les deux royaumes, Gondor et Rohan), tout est spécifique au Légendaire Tolkienien et ne se retrouve nulle part ailleurs - à ma connaissance - dans les récits des différents foedi historiques, sans cesses brisés puis renouvelés (c'est le cas des Wisigoths sur le Danube puis en Mésie et en Aquitaine, mais aussi des Francs, des Alamans et enfin des Vandales en Afrique).
Les Burgondes forment une exception. Leur Foedus de 443 est un des rares exemples de stabilité et d'équilibre entre l'Empire et un allié barbare installé sur un de ses territoires (ici la Sapaudia, le Calenardhon des Burgondes). La nette différence est que le Foedus fut conclu non pas comme un "cadeau de l'Empire" en remerciement à des services rendus, mais plutôt comme un proposition de stabilisation territoriale contre "service à rendre" (en particulier contenir les turbulents Alamans).
Je n'insiste pas plus (d'autant que je me suis déjà exprimé plus haut sur d'autres aspects de l'histoire des Goths qui pourraient être mis en parallèle avec l'histoire des Eldar), mais vous comprendrez que Bruno Dumézil s'est à mon sens hâtivement prononcé sur le sujet.
Si je ne doute à aucun moment de sa maîtrise de la prose de Jordanès, je ne suis pas certain qu'il en soit de même pour ses savoirs liés au Conte d'Arda.
Tout ceci reste particulièrement intéressant à explorer, ma foi.
Et invite à une réflexion sur l'applicabilité...
Merci à William d'avoir lancé le sujet :)
Il y aurait encore des choses à dire sur les points de comparaison Jordanès/Tolkien, en particulier sur la vision des infâmes hravani hunniques... mais ça pourra attendre un petit peu.
Il est tard et à partir d'une certaine heure, j'avoue avoir un peu plus de mal à rassembler mes idées.
I.

