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Tolkien et Jordanès
#8
En effet, la ressemblance entre l'histoire de Theodoric et celle de Theoden me semble également pour le moins inconsciente.
Mais pour revenir à la question de William, ce n'est pas chez Jordanès que cette ressemblance est la plus frappante.

Revenons sur quelques éléments précis.

Sur les circonstances de la "libération" d'Orleans, Jordanès rapporte les faits suivants :

Sangibanos namque rex Alanorum metu futurorum perterritus, Attilae se tradere pollicetur, et Aurelianam civitatem Galliae, ubi tunc consistebat, in eius iura transducere. Quod ubi Theodoridus et Aetius agnovere, magnis aggeribus eamdem urbem ante adventum Attilae destruunt .

Sangiban, roi des Alains, envisageant l'avenir avec terreur, promet de se ranger du côté d'Attila, et de lui livrer la ville gauloise d'Orléans, où il se trouvait alors. Aussitôt que Théodéric et Aétius ont connaissance de ses desseins, ils se rendent maîtres de cette ville au moyen de grands ouvrages de terre, la détruisent avant l'arrivée d'Attila.
(Jordanès, XXXVII)

Il est, je pense, inutile de confronter à cette version le récit par Tolkien de l'intervention de Theoden sous les murs de Minas Tirith que nous connaissons tous bien.

En revanche, un autre auteur du début du Moyen-âge, Grégoire de Tours (le chroniqueur des premiers rois francs) donne une version des événements d'Orléans offrant une palette de comparaison plus intéressante avec le Légendaire Tolkienien :

Cependant Attila, roi des Huns, ayant quitté la ville de Metz, et ravageant impunément les cités des Gaules, vint mettre le siège devant Orléans, et tâcha de s’en emparer en l’ébranlant par le choc puissant du bélier (...) Et ils [les habitants d'Orléans] imploraient la miséricorde de Dieu avec de grands gémissements et de grandes lamentations. Leur oraison finie, ils vont, par l’ordre du vieillard [Saint Aignan, évêque d'Orléans], regarder pour la troisième fois du haut du rempart, et aperçoivent de loin comme un nuage qui s’élève de la terre. Ils l’annoncent au pontife qui leur dit : C’est le secours du Seigneur. Cependant les remparts, ébranlés déjà sous les coups du bélier, étaient au moment de s’écrouler lorsque voilà Aetius qui arrive, voilà Théodoric, roi des Goths, ainsi que Thorismund son fils, qui accourent vers la ville à la tête de leurs armées, renversant et repoussant l’ennemi.
(Grégoire de Tours, Histoire des Francs, Livre II)

Je me suis permis de grossir les éléments qui se prêtent le mieux au jeu de la comparaison (ainsi que le trio Aetius, Theodoric et Thorismund, qui pourrait éventuellement rappeler celui que formaient Aragorn, Theoden et Eomer), et je laisse au lecteur le soin de juger.

Les circonstances de la mort de Thoedoric, selon la version de Jordanès, sont à la fois proches et éloignées de celles de la mort héroïque de Theoden.

Hic Theodoridus rex, dum adhortans discurreret exercitum, equo depulsus, pedibusque suorum conculcatus, vitam maturae senectute conclusit.

Pendant que le roi Théodéric parcourait son armée pour l'encourager, son cheval le renversa; et les siens l'ayant foulé aux pieds, il perdit la vie, déjà dans un âge avancé.
(Jordanès, XL)

Sur la découverte du corps de Theodoric, la prose de Jordanès s'approche à quelques détails près - le monceau de cadavres par exemple - un peu plus des descriptions très précises de Tolkien dans le Seigneur des Anneaux.
(Je vous fais grâce du latin... il se fait tard)

Durant le répit que donna ce siège, les Visigoths et les fils de Théodéric s'enquirent les uns de leur roi, les autres de leur père(...) L'ayant cherché longtemps, seIon la coutume des braves, ils le trouvèrent enfin sous un grand monceau de cadavres, et, après après avoir chanté des chants à sa louange, l'emportèrent sous les yeux des ennemis. Vous eussiez vu des bandes de Goths aux voix rudes et discordantes s'occuper des soins pieux des funérailles, au milieu des fureurs d'une guerre qui n'était pas encore éteinte. Les larmes coulaient, mais de celles que savent répandre les braves (...) Avant d'avoir fini de rendre les derniers devoirs à Théodéric, les Goths, au bruit des armes, proclamèrent roi le vaillant et glorieux Thorismund ; et celui-ci acheva les obsèques de son père bien-aimé, comme il convenait à un fils. Après l'accomplissement de ces choses, emporté par la douleur de sa perte et par l'impétuosité de son courage, Thorismund brûlait de venger la mort de son père sur ce qui restait de Huns.
(Jordanès, XLI)

Cependant, l'inspiration et l'esprit des chants et du deuil des Rohirrim est à chercher ailleurs que dans l'Histoire des Goths.

Sur le point plus précis des foedi (c'est à dire les pactes d'alliances entre l'Empire romain et les peuples barbares qui deviennent fédérés), la comparaison que tu proposes, Elendil ne me semble pas totalement opportune. Mais je vais m'en expliquer.
Il est vrai que sur le principe juridique, le pacte entre Gondor et l'Eothéod est fortement comparable (à quelques détails près) à un foedus dans les règles de l'art. L'installation du peuple fédéré de façon indépendante sur un territoire appartenant à l'Empire qui conclue le pacte étant la manifestation la plus frappante de cette similitude.

Toutefois, dans le détail, la comparaison ne tient plus.
Les circonstances de ce pacte, le contexte, le serment d'Eorl et de Cirion (qui semble fixer les règles d'une sorte d'alliance stable et éternelle entre les deux royaumes, Gondor et Rohan), tout est spécifique au Légendaire Tolkienien et ne se retrouve nulle part ailleurs - à ma connaissance - dans les récits des différents foedi historiques, sans cesses brisés puis renouvelés (c'est le cas des Wisigoths sur le Danube puis en Mésie et en Aquitaine, mais aussi des Francs, des Alamans et enfin des Vandales en Afrique).
Les Burgondes forment une exception. Leur Foedus de 443 est un des rares exemples de stabilité et d'équilibre entre l'Empire et un allié barbare installé sur un de ses territoires (ici la Sapaudia, le Calenardhon des Burgondes). La nette différence est que le Foedus fut conclu non pas comme un "cadeau de l'Empire" en remerciement à des services rendus, mais plutôt comme un proposition de stabilisation territoriale contre "service à rendre" (en particulier contenir les turbulents Alamans).

Je n'insiste pas plus (d'autant que je me suis déjà exprimé plus haut sur d'autres aspects de l'histoire des Goths qui pourraient être mis en parallèle avec l'histoire des Eldar), mais vous comprendrez que Bruno Dumézil s'est à mon sens hâtivement prononcé sur le sujet.
Si je ne doute à aucun moment de sa maîtrise de la prose de Jordanès, je ne suis pas certain qu'il en soit de même pour ses savoirs liés au Conte d'Arda.

Tout ceci reste particulièrement intéressant à explorer, ma foi.
Et invite à une réflexion sur l'applicabilité...
Merci à William d'avoir lancé le sujet :)

Il y aurait encore des choses à dire sur les points de comparaison Jordanès/Tolkien, en particulier sur la vision des infâmes hravani hunniques... mais ça pourra attendre un petit peu.
Il est tard et à partir d'une certaine heure, j'avoue avoir un peu plus de mal à rassembler mes idées.

I.

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