Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Une simplicité entre l'« authentiquement terrestre » et l'« absolument moderne »
#1
J.R.R. Tolkien : Une simplicité entre l’« authentiquement terrestre » et l’« absolument moderne »


[citation=Bertrand Alliot, J.R.R. Tolkien : Une simplicité entre l’« authentiquement terrestre » et l’« absolument moderne » in cet ouvrage dont l'auteur nous annonçait la sortie il y a 4 ans.]Résumé :

Tolkien fût marqué à vie par une perte fondamentale de son temps : celle de l’authentique simplicité qui caractérisait une manière d’être-au-monde plus ancienne. Cette perte est liée à l’apparition de l’homme moderne qui n’a plus de relation direct aux choses : celui-ci vit en partie séparé du monde et l’observe à travers un intermédiaire : celui de la raison. Il n’est donc plus authentiquement « simple ». Tolkien aura pourtant à coeur de renouer avec cette simplicité prémoderne – par exemple par la mise en valeur du peuple Hobbit ou par l’adoption d’un processus littéraire dépourvu de sophistication – notamment parce que la puissance « évocatrice » des langues et des écrits des temps héroïques lui semble nettement supérieure à son équivalente moderne. Mais, surtout, Tolkien va élaborer une nouvelle forme de simplicité adaptée au temps présent parce qu’il sait pertinemment que l’homme moderne ne peut recouvrer l’original. Cette nouvelle forme de simplicité viendra prendre place entre « l’authentiquement terrestre » et « l’absolument moderne ».
[/citation]

J'ai beaucoup aimé cet article, dont je me permets de brosser à très grands traits ses 27 pages (lesquelles référencent une bonne soixantaine d'extraits, tirés, essentiellement, des Lettres) :

Le Seigneur des Anneaux « possède, comme la majorité des œuvres littéraires qui ont marqué leur temps, un message à caractère universel. Il s’agira ici d’en saisir partiellement la portée et de comprendre comment il a pris forme ». Après avoir rappelé la condition de Feuille, de Niggle de Tolkien, qui devait à contre-cœur remettre sans cesse sa mythopoésie à plus tard du fait des nécessités de chaque jour, l'auteur commence par redire combien Tolkien était « un terrien, un être fermement rattaché au concret comme les arbres qu’il aimait tant et dont les racines pénètrent profondément dans le sol ». Le souci du détail, des mouvements de la Lune aux langues elfiques, montre son amour du réel. Et de rappeler son amour pour sa terre natale (le sol anglais et non le sol britannique !) « Pour Tolkien, sans doute, tout homme est enraciné, « incarné » [...]. Comme une langue, un être humain a des racines à partir desquelles il est au monde ». « Le mal bouscule l’équilibre des forces, déloge les créatures de leurs emplacements. Déviées de leur course naturelle, toutes les choses se meuvent concurremment et, dans un mouvement d’apparence désordonné, tendent lentement à retrouver leur place et le monde son point d’équilibre : l’Anneau est attiré vers son maître, les Hobbits vers la Comté, les Elfes vers la terre des Valars et le Roi errant vers son trône. Chaque être à sa place. »

C'est pourquoi Tolkien fut lui-même si proche des Hobbits qui « ont les défauts de tous ces gens ordinaires et obtus qui sont « nés quelque part », avec leur esprit de clocher » mais qui sont capables du meilleur courage et du plus haut héroïsme — aussi « on comprend pourquoi « les relations mutuelles entre le "noble" et le "simple" (ou le commun, le vulgaire) » et surtout « l’ennoblissement des humbles » l’émeuvent particulièrement. ». La simplicité qu'il aime tellement, c'est aussi celle de son art et c'est pourquoi l'intention de former une vaste mythologie a été abandonnée en même temps que toute intention allégorique, des prétentions trop sophistiquées, trop artificialisées à son goût. « Il se peut que ce tableau grandiose advienne, mais, si ce devait être le cas, ce serait par la seule force des histoires. [...] Tolkien associe donc à la simplicité « qui tient au sol », qui constitue la base de ses histoires, une simplicité de la démarche artistique, celle de l’élan créateur. » bien sûr, « si l’auteur disait n’avoir aucun dessein allégorique, il ne refusait pas en revanche l’« applicabilité ». Son histoire était applicable au monde dans lequel il vivait dans la mesure où son œuvre naissait de la vie : dans ce sens, il est impossible « d’écrire une histoire qui ne soit pas allégorique » ». C'est pourquoi « il sait bien que « tout cela se rapporte essentiellement à la Chute, à la Mortalité et à la Machine » ». C'est pourquoi aussi les Hommes ont fini par surgir dans le récit : « Simplement, parce que l’auteur est un homme, son humanité « surgit » dans le récit » et, avec elle, « sa « christianité », son « anglicité », sa « Suffieldité » ». C'est pourquoi enfin « l’œuvre échappe à son créateur et acquiert une autonomie : « les histoires (…) jaillissaient dans mon esprit comme si elles m’avaient été "données" » dit Tolkien. C’est en relisant son œuvre que l’auteur prendra conscience des thèmes et des messages qu’elle contient ».

En contrepoint de l'amour du réel et de la simplicité il y a bien entendu la question de la technique. « On le suit, page après page, dans ses retranchements et en compagnie de son œuvre, à l’abri d’un monde qui prend parfois les allures du Mordor. Il ne condamne pas véritablement la technique en tant que telle mais plutôt sa propension à envahir toutes les sphères de l’existence humaine. Face à l’esprit de la machine qui s’empare du monde, Tolkien ne perçoit que la force évidente de ce qui est dans sa simplicité et de toute éternité. » La critique de la technique fait écho aux pensées des philosophes comme Heidegger : « On retrouve chez le philosophe allemand le désespoir de voir la pensée calculante envahir de manière exclusive l’être de l’homme. Contre le calcul qui arraisonne toute chose, il fait lui aussi l’éloge du simple « qui garde le secret de toute permanence et de toute grandeur » ». Ce « secret de toute permanence » n'est pas sans rappeler que « Tolkien laisse à dessein dans son œuvre des parts d’ombre, des épisodes inexpliqués. Ces mystères dans l’œuvre font écho à ceux qui demeurent suspendus à l’existence humaine, à l’existence véritable ». Au final, « c’est en parallèle de cette méditation sur le monde et même en opposition à elle, que Tolkien développe une critique de la technique, de la propension à la fabrication qui, d’une certaine manière, est un refus du monde et une corruption de l’être humain dans ce qu’il a de plus cher ».

C'est du fait de son appareil raisonnable (que parachève la technique) que l'homme moderne a perdu en simplicité, séparé qu'il est désormais des choses. « Dans un contexte moderne, l’existence humaine est autonome, elle est une partie affranchie d’un tout alors qu’elle fut auparavant « intégrée », elle fut une « participation » à un ordre supérieur, naturel ou divin. [...] L’homme « désuni » regarde le monde par l’intermédiaire d’un troisième œil, l’œil de la connaissance et de la raison, l’œil qui réfléchit le monde et le rend extérieur à soi, définitivement séparé ». En même temps, c'est du fait de cette altération de la relation de l'homme au monde que Tolkien peut en retour faire l'éloge du simple, mais « malgré cette consolation, Tolkien ne peut se débarrasser de l’impression d’être « né trop tard » » : avec cette altération les valeurs ne sont plus transmises sans dommage : « elles n’ont heureusement pas disparu, mais ont été corrompues par l’atmosphère du temps présent par le simple fait que leur validité peut être à tout moment réévaluée, discutée, remise en cause par la raison de l’homme dorénavant hors du monde. Elles sont « investis » avec infiniment moins de conviction parce que l’homme a pris ses distances avec toutes choses ; sa manière d’être au monde n’est plus authentique ». Tel L'Homme dans la lune exilé du monde réel, « l’homme moderne [se voit] contraint d’habiter une dimension excentré du monde véritable et qui le laisse dans un état de « désunion » permanent et le met dans la situation de ne pouvoir exister « qu’à la surface des choses » ». Tiraillé entre la conviction de la plus grande authenticité de la manière d’être-au-monde pré-moderne et celle de l’éloignement fondamental des hommes d’aujourd’hui de cette authenticité, « toute sa pensée sera engagée dans la résolution de cette équation : recouvrer, sans dénier les données inédites de l’âge moderne, une manière d’être-au-monde plus authentique, capable de donner des réponses appropriées aux soucis de l’existence quotidienne et surtout de renouer, dans la sphère artistique, avec l’expérience du chant du monde ».

Car l’éloge de cette simplicité, de cette authenticité, de cet être au monde n'a pas pour but de n'en souligner que la perte actuelle. L’homme contemporain peut peut-être recouvrer une nouvelle forme de simplicité adaptée au temps présent. « Être simple, c’est accepter cette évidence que nous sommes déchus et que nous ne pouvons combler le manque qui en découle. C’est ce que précisément l’homme moderne ne semble pas accepter. Tolkien a le sentiment – et c’est ici que la critique tolkinienne de l’excès de la technique prend sa source – que « le peuple des hommes » est en train de « poursuivre la Chute jusqu’à son terme ultime » et d’une certaine manière de parachever son oeuvre en se jetant corps et âme, par l’intermédiaire de la machine et du matérialisme scientifique, dans le projet illusoire et malsain de réification du monde. Le prolongement de la chute est la tentative d’accomplissement de l’absolue modernité : le recouvrement de l’éden non par le retour à un âge d’or ou à l’authentiquement terrestre mais par la tentation de sa fabrication ». Il s'agit donc de se prémunir contre l’absolument moderne, alors que les insuffisances de la modernité « laisse[nt] l’humanité au milieu du gué, embarrassée d’une existence peu satisfaisante car inachevée ». S'il faut accepter la perte définitive de l’authentique simplicité, on peut néanmoins et il faut accepter l'héritage de sa personne : la part de soi qui lie l'individu à sa culture comme son corps le lie au monde sensible ; il faut ne pas se démettre « de ce qui le précède et le dépasse ». C'est pourquoi Tolkien « tentera de conserver au plus près de lui cette humilité devant le « donné » de l’existence, même le plus anodin ».

C'est pourquoi aussi « il relativise toujours l’importance de son travail littéraire qui peut le soustraire au réel. Ce faisant, il signifie à ses interlocuteurs et se rappelle à lui-même, que la seule chose digne d’une substantielle attention, pour l’instant et tant que nous sommes ici-bas, est le monde concret et qu’il faut le chérir pour ce qu’il est et non pour ce qu’on croit ou qu’on voudrait qu’il soit ». De même est-il bien subcréateur, désirant non pas parler du monde (et lui imposer en fait la volonté de ce que l'on voudrait qu'il soit) mais laisser parler le monde à travers lui. Aussi « sa volonté la plus farouche est de laisser son travail littéraire vierge de toutes sophistications et de toutes pensées trop réflexives qui sont soupçonnées de prolonger dans la sphère artistique immatérielle l’arraisonnement du monde que la technique opère déjà dans la sphère matérielle ou physique. La sophistication dans la sphère artistique en effet, est un signe supplémentaire de la tendance omnipotente du « calcul » à envahir l’existence humaine : c’est pour cette raison que Tolkien réprime ses velléités « allégoriques » ». Et c'est un effort, car, alors que pour les Anciens, laisser parler (et écouter) le monde était chose naturelle, cela ne l'est plus aujourd'hui. De même est-ce un effort pour Tolkien que d'obéir au réel : « de faire cohabiter désir pour la sub-création et souci pour le réel » c-à-d. pour ces « nécessités de chaque jour » — tout comme c'était un effort pour Niggle de lâcher ses pinceaux pour soigner voisin et jardin. Mais c'est bien à la fois l'humilité pour son œuvre et le respect des lois de ce monde réel qui « sauveront » ce dernier après son dernier voyage ...

S'il faut se garder de l'« absolument moderne » et en revanche tenter de renouer avec le monde réel, il est une ultime leçon, à savoir que, exilés que nous sommes, le retour à l'« authentiquement terrestre » n'est pas possible véritablement : le prétendre serait nier notre condition, ce serait aussi un artifice. « Cet enseignement sert de conclusion au Seigneur des Anneaux. À la fin de l’aventure, les porteurs de l’Anneau ne peuvent rester dans les frontières de la Comté : ils ne peuvent plus y être « un et entier ». [...] La Comté a retrouvé son lustre d’antan, mais ceux qui ont perdu l’authenticité terrestre ont perdu, dans le même temps, la capacité d’en jouir. Frodon est un « homme » changé, différencié, séparé qui ne peut se baigner dans les eaux du même fleuve même si le cours de celui-ci a été restauré. Frodon est à l’image de son créateur et d’un homme moderne : il est condamné à errer entre « deux eaux ». ». Marqués avec Tolkien par ce devoir de simplicité ou d’humilité « il nous faut donc accepter cette position inconfortable, entre deux eaux ou hors de l’eau. [...] La vraie vie est celle qui nous est donnée, celle là même qui s’immisce dans l’« entre-deux » : ayons l’humilité et la simplicité d’en prendre acte » et, comme Tolkien, de cultiver cet amour de la nature (du monde et de l'homme) « éprouvant comme les Elfes « un amour fervent pour le monde physique, et un désir de l’observer et de le comprendre pour lui-même et en tant qu’"autre" – i.e. comme une réalité provenant de Dieu (…) – non comme un matériau à utiliser ni comme rampe pour accéder au pouvoir » ».

Voilà. Je vous laisse savourer.
Peut-être trouverai-je plus tard le temps de faire moi-même quelques commentaires.

Jérôme
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)