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Une simplicité entre l'« authentiquement terrestre » et l'« absolument moderne »
#4
Je vous en prie. Si avec ce que l'on peut y trouver de simplicité hobbit, d'humilité elfique, d'enracinement entique et d'émerveillement bombadilien (le tout merveilleusement reliée ensemble) chacun ici ne se régale pas ... :)

Le thème tolkiénien du refus du monde réel par une modernité sous l'empire de la technique (« sa propension à envahir toutes les sphères de l'existence humaine », p.11) nous renvoie à des choses déjà évoquées sur ce forum : La Machine ou la nécessité de raser le monde réel. Avant de reprendre l'article de Bertrand Alliot j'aimerais résumer ici les grandes lignes du (magistral) fuseau pré-cité (j'ai besoin de me resituer les choses :)).

Le sens de la Machine est de [emphase]« prendre le chemin le plus court »[/emphase] (SdA VI.8) : Tolkien pose l'équivalence entre Machine et Magie ; toutes deux ont pour intention l'immédiateté, aller droit à l'utile, nécessité seulement et rejet des accidents du monde, de l'homme et de ses talents (Cf. post du 01-05-2009 à 07:33). Elle a pour conséquence une déconnexion de la Vie Réelle : [emphase]« la culture [technicienne n’est] pas en contact avec la vie de la nature, ni avec celle de la nature humaine »[/emphase] (MC, 186). Un homme moderne [emphase]« “complément parfait (comprendre esclave) de la machine” »[/emphase] (1) (OFS, 239), loin d’être un parfait représentant de la nature humaine, ne peut qu’[emphase]« être moins incorporé à la vie »[/emphase] (OFS, 239) (Cf. post du 15-05-2009 à 03:05). Alors que l'homme espérait mieux vivre grâce au progrès technique, celui-ci, parce qu'il n'a que peu de rapport avec le respect de la Vie Réelle, révèle ce qui apparaît comme de l'ordre de sa nécessité : dévorer (la campagne, l'homme), et ce [emphase]« aussi bien que des dragons »[/emphase] (OFS, 276) (Cf. post du 15-05-2009 à 03:09). Dans un monde qui n'est plus qu'un monde de moyens, ceux-là transforment et corrompent toutes les fins. À ce titre, l'Anneau de Puissance est bien [emphase]« la Machine Ultime »[/emphase] (Caldecott) et il fait partie de l'enchantement que de croire que la technique (et son esprit de puissance) pourra être utilisée pour le bien : [emphase]« Tu ne peux combattre l’Ennemi avec son propre Anneau sans devenir à ton tour un Ennemi ; mais, malheureusement, la sagesse de Gandalf semble être depuis longtemps retournée avec lui dans l’Ouest Véritable »[/emphase] (L84, 139) (Cf. post du 16-05-2009 à 15:39). Le problème de la Machine c'est justement qu'elle ne peut être saisie puisqu'il s'agit pour elle de nous saisir pour nous séparer du réel et nous le mettre à disposition : il s'agit de l'esprit technicien comme [emphase]« décision sur la réalité de tout ce qui est réel »[/emphase] (Hölderlin) (Cf. post du 18-05-2009 à 11:43). La Machine est à la fois cette séparation de l'homme d'avec le monde réel et cette volonté de soumettre la réalité à ses désirs (narcissiques) d'imposer ses desseins à la réalité : notre nature n'est plus alors qu'[emphase]« une machine que l’on fait travailler et que l’on met en pièces si elle ne rend pas les services attendus »[/emphase] (CS Lewis) (Cf. post du 18-05-2009 à 12:29). La séparation d'avec le réel est bien reliée à cette convoitise : la Machine entend tout faire venir au visible et condamne l'homme, en passant à travers toutes les choses ainsi mises à nu, à ne plus rien voir du Monde. Tel est bien le pouvoir de l'Anneau de Puissance : alors que les choses réelles deviennent transparentes, s'effacent, son Porteur lui-même s'efface, et l'on retrouve bien cette séparation d'avec le réel : [emphase]« la caractéristique essentielle de notre temps [:] une désincarnation. Alors que l’inverse constitue l’homme »[/emphase] (Charbonneau) (Cf. post du 18-05-2009 à 12:47). Face au pouvoir de la Machine, l'une des réponses valables est l’acte poétique lui-même, qui peut permettre de recouvrer une [emphase]« vision claire »[/emphase] du réel (MC, 181) et l’[emphase]« amour nouveau »[/emphase] (L246, 463) des êtres et du monde pour eux-mêmes. (Cf. post du 18-05-2009 à 13:01).

La perte de l'authenticité par rapport au réel est, en ce qui concerne ma lecture de l'article, le nœud central de la problématique tolkiénienne ici déroulée. Article que j'ai trouvé impressionnant de hauteur de vue et de clarté sur le sujet (et encore plus impressionnant peut-être, la saisie cohérente de Tolkien : l'amour du réel lié et non pas contradictoire avec l'amour de la Faërie, le refus de l'allégorie lié et non pas contradictoire avec la volonté de donner du sens, l'impossibilité et cependant la nécessité de la simplicité, etc.). Cette perte, dans la civilisation technicienne, d'authenticité et de simplicité vis à vis des choses réelles, nous renvoie en contrepoint à l'humilité devant le réel qui était celle des philosophes grecs, et au recours au sens commun pour connaître les choses telles qu'elles nous sont données. Cette simplicité (le monde vu comme une richesse ordonnée, un cosmos — du gr. 'parure' : les Grecs ont ainsi désigné le monde d'après l'idée de ce qui est beau) a laissé la place dans notre culture scientifique à la complexité (le monde vu comme une complexité à dénouer maille à maille) et à la « pensée calculante » (p.12) : depuis la modernité l'expérience sensible est tenue en suspicion et seule notre raison est sûre. De ce point de vue (mais de ce point de vue seulement) je suis bien d'accord pour comparer ces positions à celle de « l'innocence » (p.8,22) du petit enfant (« qu'est-ce que c'est ? » première question "philosophique" devant le réel — esprit elfique ou/et bombadilien) en face de « la sophistication » (p.8,16) des grandes personnes (« de quoi est-ce que c'est fait ? comment ça fonctionne ? que puis-je en tirer ? » — l'esprit d'Isengard, [emphase]« esprit de métal et de rouages »[/emphase] (SdA III.4)). Pour le pré-moderne, le réel préexiste à sa pensée. Pour le moderne, c'est sa pensée qui a préexistence sur le réel (je pense donc je suis). L'hubris (gr. 'l'orgueil, la démesure') dont se méfiaient les Grecs n'est pas nouveau bien sûr, sauf que cette fois, il va s'incarner : c'est l'élaboration de la Machine. (2)

Cette perte vient d'une séparation d'avec le réel : l'homme a interposé entre le monde et lui « l’œil de la connaissance et de la raison, l’œil qui réfléchit le monde et le rend extérieur à soi, définitivement séparé » (p.13), cet appareil scientifique, technique, rationaliste, qui seul est habilité à dire l'ordre des choses, en fait à mettre son ordre dans le chaos qu'est devenu le monde. Un ordre qui n'en est pas vraiment un, parce qu'en définitive celui de la concurrence entre des composantes de la réalité que plus rien ne relie à rien. « Déviées de leur course naturelle, toutes les choses se meuvent concurremment » (p.5). En notant au passage la formulation typique du Marrissement d'Arda comme déviation des choses [emphase]« de leurs nature et course normales »[/emphase] (MR, 217, 255), je me demandais si Bertrand avait lu Home X ? si ce n'est pas le cas il y a vraiment de quoi être jaloux ;). Cet Œil sépare et désunit. Faisant tout venir au visible (au mesurable et donc à l'utile), il condamne l'homme à s'effacer, à ne plus vivre « qu'à la surface des choses » (p.15), à [emphase]« être moins incorporé à la vie »[/emphase] (OFS, 239). La Machine, séparant l'homme du réel, donne le pouvoir exorbitant de décider de la réalité, et conduit de ce fait celui qui en use à [emphase]« une désincarnation »[/emphase] (Charbonneau). C'est le résultat de l'absolutisation de la pensée technoscientifique moderne : la réalité est comprise comme atomisée, les choses n'ont plus de place naturelle. Le monde de la Machine est un monde définalisé qui n'a plus d'autre fin que celle (à travers celles que chacun veut lui donner) de la concurrence des moyens. (3)

Faut-il parler de désenchantement du monde ? L'article n'emploie pas ce terme, mais il m'est spontanément venu à l'esprit au fil de l'article. On entend par cette expression assez courante (depuis Weber) le déclin de la magie, des mythes, des religions, chose heureuse pour les uns (rationalisme des Lumières, positivisme du XIXè), perte d'un âge d'or pour les autres (romantisme du XIXè). Une autre manière habituelle de le dire est de considérer que l'homme, avec la modernité, est passé de l'enfance à l'âge adulte. Il me semble que c'est ce que l'on retrouve dans l'article lorsque cette altération du rapport de l'homme au réel est justement comparée avec « celle qui se produit chez un individu passant de l’enfance à l’âge adulte » (p.14). En lien, l'article parle à de nombreuses reprise de « la chute » (p.13,17,18,22,23) pour désigner ce passage à la condition moderne. Ce dernier usage de la chute me paraît ambigü et même (c'est là ma seule critique) le produit d'une confusion : certes Tolkien s'accorde (avec les Romantiques) à considérer meilleures les époques précédentes. En revanche, il n'y a pour lui qu'une seule Chute, biblique, que la Machine ne fait "que" [emphase]« poursuivre jusqu'à son terme ultime »[/emphase] (L96, 162). [emphase]« L'Éden [qu'il y a eu] sur cette pauvre terre »[/emphase] (L96, 161) n'est pas identifié par Tolkien avec un âge pré-moderne. C'est pourquoi Tolkien ne dirait pas que « les Hobbits sont les représentants d’une race qui, parmi celles qui peuplent la terre du milieu, n’a pas « chuté » » (p.23). Pour Tolkien ce sont les Elfes qui [emphase]« en tant que Peuple n'ont pas 'chuté' »[/emphase] (MR,334) (bien qu'à strictement parler on ne peut dire cela que de Bombadil, mais les accointances sont justement nombreuses entre la nature elfique et la nature bombadilienne ...). Ajouter que cette race « est encore innocente et ignorante » (p.23) renvoie à l'idée que la vraie connaissance est moderne c-à-d. rationnelle, émancipée des croyances, n'ayant plus besoin de recourir au mythe pour expliquer le monde ... bref renvoie au désenchantement du monde. Je ne suis pas sûr que Tolkien aurait suivi. L'idée que la science moderne est la clé de la vraie connaissance sur le monde, la garante de l'objectivité, la méthode, le guide universel pour nous guider dans ce monde etc. cette histoire anonyme que nous nous racontons sur la vérité de notre condition s'est élaborée à l'intérieur de la civilisation technicienne. Et un récit anonyme et propre à une civilisation que l'on se raconte sur la vérité de sa condition ... c'est ce que l'on appelle un mythe. Que celui-ci ne soit pas considéré comme tel depuis sa civilisation, c'est bien naturel, par définition ; qu'il soit adulte et les mythes des autres civilisations enfantins, c'est une appréciation faite par les mythes de la modernité.

Au contraire l'homme n'est-il pas actuellement enchanté ? Certes, avec la modernité, l'homme a perdu « l’expérience du chant du monde » (p.16). Il ne sait plus l'entendre. pour lui le monde dont il s'est séparé, cette matière inerte à soumettre selon sa volonté, ne lui parle pas. Il lui chante encore moins :). N'est-ce pas cependant du fait d'un (autre) enchantement ? Un autre chant que celui du Monde. Celui de la Machine, qui conte que l'existence du monde et de l'homme est affaire de hasard, d'atomes et de purs mécanismes, déterminismes anonymes incapables de nous dire du sens. Tel l'enchantement de la sorcière du Fauteuil d'Argent (CS Lewis) qui convainc les Narniens que son monde à elle est le monde réel et qu'ils ont [emphase]« seulement rêvé, ou inventé, toutes [les] choses : arbres, soleil, lune, étoiles et même [Dieu] »[/emphase] (Narnia VI, 191). Dans une civilisation technique, la nature, l'essence des choses n'existe plus, il n'en existe plus que l'étendue, les quantités que l'on mesure, que l'on arraisonne, et que l'on fait servir. L'on pense aussi à l'image rappelée par Sosryko de cet homme moderne qui marche [emphase]« d’un pas de somnambule, [...] conduit par le chant des inventeurs... »[/emphase] (René Char). Dans la même idée, plus qu'une corruption des valeurs qui « ne peuvent avoir été transmises sans dommage des époques héroïques à l’époque moderne » (p.16), j'ai plutôt tendance à comprendre que la civilisation technicienne substitue à celle des autres civilisations une autre hiérarchie de valeurs (la technique elle-même, l'efficacité, l'utilité, le normal, les résultats ...) et de vertus (l'illimité, l'action, l'adaptation, la performance ...), redéfinissant ainsi l'axe du bien et du mal (et ne le supprimant certainement pas). (4) Une morale technicienne s'est élaborée le long de cet axe en même temps et aussi nécessairement que les mythes par lesquels il a bien fallu que l'homme s'explique vaille que vaille sa place dans ce nouveau monde : mythe de l'histoire, mythe de la science, et, à l'articulation des deux, le mythe du progrès. (5) Mythes qui traduisent une nouvelle histoire sacrée, le sacré n'ayant que changé de domaine, étant passé de ce qui était auparavant sacré aux puissances ayant opéré leur désacralisation, à commencer par ... la technique. (6) Donc je ne peux que suivre et adhérer pleinement à la thèse de l'article dans tous ses admirables détails — sauf celui qui consiste me semble-t-il à assimiler chez Tolkien chute (romantique) à Chute (biblique) et, en lien, l'enfance à l'état pré-moderne et l'âge adulte à la modernité. (7)

Défaire l'Anneau, défaire l'enchantement de la Machine et réentendre le Chant du Monde réel, sa nature, sa richesse, son sens et ses valeurs, constitue ainsi l'enjeu pour qui voudrait recouvrer une vue claire des choses telles qu'elles sont. Ainsi que l'article insiste, l'authenticité véritable est impossible (le fait de devoir le vouloir porte la contradiction). Néanmoins, et c'est pourquoi Tolkien parle de recouvrement on peut rechercher un positionnement plus juste par rapport au réel. C'est avec cet article « se tenir entre l'authentiquement terrestre et l'absolument moderne », avec Sosryko [emphase]« accéder à une pensée libérée de la Machine »[/emphase], avec Caldecott [emphase]« défaire l'Anneau »[/emphase] : on ne peut faire comme si l'Anneau n'avait pas été forgé et notre rôle est de mener (chacun mais aussi ensemble, en tant que communauté de personnes) la quête de Frodo. Cela demande un effort de simplicité ... [emphase]« que le conte de fées nous aide à réaliser »[/emphase] (MC, 181) : car il existe de nombreuses écoles dans le Petit Royaume (comme il existe de nombreuses demeures dans le Grand - cf. Jn 14, 2 :)). Celle des Hobbits bien terrestres :). Celle des Ents bien enracinés :). Celle des Elfes pleins d'[emphase]« un amour fervent pour le monde physique »[/emphase] (L181, 335) (on peut rappeler ici que physique à l'origine vient du gr. 'nature') :). Et celle de Tom [emphase]« l'esprit qui aspire à la connaissance des autres choses, de leur histoire et de leur essence, parce qu'elles sont « autres » et totalement indépendantes de la pensée qui les examine »[/emphase] (L153, 274) (8) :) — [emphase]« Personne, jamais, n’attrapa le vieux Tom »[/emphase] (ATB, 103) ! Même l'Anneau, c'est dire ! S'il y en a un pour nous aider à sortir de notre enchantement et se faire l'interprète du Chant du Monde, c'est bien lui ;). Dit-il, mine de rien, espérant faire avancer la floraison et la fructification d'une œuvre ayant bien poussé, il le sait, depuis la crème jaune et les rayons de miel ... :).

Pour la route, un petit morceau choisi de cette authenticité, parmi ce que seuls les Hobbits savent produire :) :

[citation=SdA I.9]'I saw him, Mr. Butterbur,' said a hobbit; 'or leastways I didn't see him, if you take my meaning. He just vanished into thin air, in a manner of speaking.'
'You don't say, Mr. Mugwort!' said the landlord, looking puzzled.
'Yes I do!' replied Mugwort. 'And I mean what I say, what's more.'
‘There's some mistake somewhere,' said Butterbur, shaking his head. There was too much of that Mr. Underhill to go vanishing into thin air; or into thick air, as is more likely in this room.' [...]
'Well, I saw what I saw, and I saw what I didn't,' said Mugwort obstinately.[/citation]

(Je brise ici le Serment du Zimmer - d'autant plus facilement que je ne l'ai pas prêté :) - car en lisant l'original je riais avec les larmes aux yeux, mais impossible de ressaisir l'émotion dans la traduction)

Jérôme

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(1) Notons que la distinction entre technique et machine est justement résumée ainsi par Jacques Ellul : d'une part, la technique est cet ensemble homme & machines : adaptation des machines à l'homme ... et de l'homme aux machines, de sorte qu'à un certain niveau l'homme n'est parfois que le complément des machines, d'autre part les machines en questions ne sont pas que des machines matérielles (cf. techniques de management, de propagande, de marketing ...). Cf. le sens de l'histoire où Sosryko avait expliqué la correspondance entre technique, Machine et machines.

(2) À très grand trait (expression dont j'espère ne pas vous lasser :)) : À partir de Galilée - Descartes, de fil en aiguille, on ne peut considérer comme véritable que ce qui se vérifie par la mesure. L'outil ultime de la raison, mathématique et géométrique, devient méthode et cette méthode devient universelle pour appréhender toute la réalité. Bientôt, à considérer devoir mettre de côté ce qui ne rentre pas dans la méthode on en vient à considérer que ce qui n'y rentre pas (ce qui ne se mesure pas) n'existe pas (cf. Eddington : « ce que mon filet n'attrape pas n'est pas un poisson »). Ainsi en est-il de la nature, de l'essence des êtres et des choses. Seules leurs facultés et leurs rapports entre eux, leur fonctionnement, leurs mécanismes, sont conservés. La science moderne est née qui a pour mission d'arraisonner la réalité, c'est une science que l'on a qualifié d'expérimentale, c'est une science opératoire du réel, c-à-d. technique. Dans le même mouvement (en lien avec d'autres facteurs) s'amorçait la mutation de la technique, laquelle devient scientifique, rationnelle, ayant pour principe non plus de s'adjoindre à l'agir en tant qu'outil mais bien la rationalisation totale de l'agir : le mot d'ordre est l'efficacité, prendre le chemin le plus court. Tandis que la technicisation du monde ôtait à ce dernier ses valeurs et sa finalité, elle lui donnait de nouvelles valeurs (ce qui sert, ce qui est utile, ce qui est efficace) et de nouvelles finalités (celles que chacun voudra bien donner puisqu'il n'existe plus de sens objectif au monde réel). Science et technique modernes désignent ainsi un seul et même processus d'arraisonnement de la réalité : la vérité est incluse dans la science, et la vérité de l'agir, c’est la technique purement et simplement. Vérité incluse dans la science, c'est-à-dire que le modèle scientifique est identifié avec la réalité (par exemple on identifie la nature à la biologie). Vérité de l'agir, c'est-à-dire que le sens de l'agir est déterminé par la technique (et non par l'éthique, laquelle est confondue avec la technique). C'est le résultat d'un long processus d'autonomisation de la science-technique, laquelle n'est plus dans les représentations collectives une opération intellectuelle et pratique mise en œuvre par un sujet, mais un système sans sujet établissant les lois du monde (ce qui soutient le monde, ce n'est plus la volonté de Dieu, ce sont les lois de la physique).

(3) En termes philosophiques, la Machine nourrit donc (et se nourrit de) à la fois le matérialisme, l'empirisme (aboutissement de l'itinéraire de la pensée sceptique, les choses ne peuvent rien dire de leur sens à notre intelligence : perte de l'authenticité des choses réelles) et l'idéalisme (aboutissement de l'itinéraire de la pensée stoïcienne, la volonté seule décide la réalité et le sens à donner aux choses : séparation d'avec la réalité sensible). Un exemple de cette séparation d'avec le réel, désincarnation dans un monde définalisé, dans cet article du Monde : la technique, et le droit doit suivre, doit permettre de décider de la réalité, de ce qu'est être parent, être enfant ... C'est le désir, la volonté qui informe la réalité, réalité autrement sans signification par elle-même. À l'arrière-plan de cet article il y a la théorie dite du Gender, théorie idéaliste (quoique ouvrant peut-être le champ nouveau d'une philosophie surréaliste :)) qui pose que la notion de famille ne se détermine qu'à partir de la volonté, du [emphase]« projet familial »[/emphase] : [emphase]« Le parent est celui qui exprime une volonté de l'être »[/emphase]. La nature des êtres qui la composent (y compris la nature sexuée !) doit être tenue pour indépendante à cet égard : [emphase]« la vraisemblance biologique ne doit plus servir d'obstacle »[/emphase]. La Machine est bien [emphase]« nécessité de raser le monde réel »[/emphase], que ce soit la nature des montagnes ou la nature des hommes : [emphase]« obstacle »[/emphase] seulement à son [emphase]« esprit de puissance et de domination sans frein »[/emphase]. L'ensemble de ce court article présente par ailleurs en lui-même une bonne synthèse des mythes et lieux communs de l'« absolument moderne » (cf. note 5).

(4) Je me demandais au passage : un exemple de ces changements de valeur n'est-elle pas détectable au niveau du regard porté actuellement sur la magie et les dragons ? C'est me semble-t-il un regard positif, familier ... Rien de comparable chez Tolkien (ce que Vinyamar a déjà relevé de mémoire mais je ne retrouve pas où dans ce cas). Mais ce changement est compréhensible s'il se réfère à un changement plus profond : la magie est identifiable à la technique, vers laquelle s'est porté le sacré de notre civilisation, le dragon incarne la puissance, valeur ultime d'une civilisation technicienne. Bien sûr il y a ensuite, de la façon la plus arbitraire, les gentils et les méchants magiciens, les gentils et les méchants dragons ... combinaisons incongrues selon la vraisemblance mythopoétique tolkiénienne laquelle, située à l'extérieur de la civilisation technicienne, est en revanche capable de saisir technique, magie et dragons, et de révéler leur sens (et leur malice !), alors que dans l'histoire que la modernité se raconte d'elle-même, le sens de ces choses-là comme du reste du monde, n'existe pas en lui-même et se voit fixé au gré des décisions d'un homme séparé du réel.

(5) Pour ce qui est des mythes les plus profonds (je suis ici l'analyse de Jacques Ellul, Les nouveaux possédés, essai réédité aux Mille et Une nuits, 2003). Mythe de l'histoire en ce que cette dernière ne reçoit plus un sens d'un extra-historique : Dieu, la Vérité, la Liberté, etc. c'est elle qui inclut tout : « l'histoire jugera » (et non plus Dieu !) - cf. le matérialisme dialectique. Mythe de la science lorsque celle-ci, comme pour l'histoire, devient juge du vrai c-à-d. qu'elle ne reçoit plus un sens extra-scientifique mais qu'elle inclut tout en tant que seule médiatrice de la vérité, de l'objectivité sur notre nouveau milieu. Mythe du progrès : en avant du progrès des sciences et des techniques ce qui est bon, vrai, en arrière ce qui est mal, faux et ... obscurantiste ... À partir de ces lignes mythiques profondes d'autres mythes plus "superficiels", que Jacques Ellul associe aux lieux communs : un bon nombre par exemple tournent autour de la libération par la technique : libération du prolétariat par le progrès technique, libération de la femme par le travail, libération de la sexualité par la contraception, etc. bref le mythe se reforme instantanément derrière le travail effectué par la raison : il est dans la différence entre les faits et la croyance portée sur ces faits. Il est clair que Tolkien n'adhérait à aucun de ces mythes. Pour lui comme pour les nombreuses références données par Sosryko, le mythe moderne en appelle d'autant plus généreusement aux valeurs de « liberté », de « libération », qu'il cherche à dissimuler la [emphase]« courte chaîne »[/emphase] (OFS, 276) qui en réalité sert plus à emmêler qu'à révéler les choses.

(6) [emphase]« La technique est pour l'homme actuel ce qui assure son avenir [...]. En contrepartie de cette certitude, cet homme se donne pour origine d'avoir toujours été Homo faber. Cette réversion de la technique vers le passé, cette proclamation que l'homme n'a été homme qu'à partir du moment où il était faber, c'est-à-dire technicien, est probablement une des marques les plus sûres de ce sacré : car c'est toujours dans son sacré qu'il établit son origine. Dans un monde peuplé de dieux, l'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux. Mais dans un monde peuplé de machines, il n'a comme origine que le point de départ de la technique. Sa façon de représenter son point de départ, sa première caractéristique exclusive dénote immédiatement où est son sacré. Et à partir de là, il reconstitue son histoire en fonction de la technique. Là encore, la façon de raconter l'histoire est indicative du sacré. Et maintenant, ce n'est plus l'histoire des grands héros, des guerres, des charismes et des dieux, c'est l'histoire édifiée peu à peu dans le progrès des techniques : il ne pouvait pas s'y tromper, ce n'est pas là une histoire séculière, c'est une autre histoire sacrée. »[/emphase] (Ellul, Les nouveaux possédés, p.118). Un exemple amusant du sacré transféré à la technique a peut-être été donné à quelques reprises sur ce forum lorsque les analyses de la technique provoquaient de vives réactions (sans technique pas d'internet, sans internet comment vivre ? ;)) : l'analyse était-elle blasphématoire ... ?

(7) Sosryko dans le fuseau donné en référence au début aborde d'ailleurs comment sous un certain regard, l'esprit technicien est infantile, qu'il [emphase]« ne se comporte plus en adulte (en « homme fait », cf. Paul) »[/emphase] mais en véritable tyran à l'égard du réel comme peut le faire un enfant dans ses jeux (cf. aussi le [emphase]« jouet mécanique [...] échappé de l’étage des enfants »[/emphase] (OFS, 276)). L'un de nos docteurs en psychiatrie en cours a d'ailleurs comparé naturellement (mais je n'arrive pas à deviner si cela l'inquiétait outre mesure) la psychologie de l'homme dans un milieu technicisé à celle du tout petit enfant, lorsqu'il pense ordonner le monde d'après sa pensée magique (cf. la technique/magie comme principe d'abstraction du réel du fait de son efficacité à lui imposer la volonté) ... Sans être docteur en psychanalyse, on doit réaliser la caractère infantilisant de bon nombre de messages, publicitaires, marketing, politiques ... lesquels d'ailleurs lorsqu'ils sont infantilisants renvoient ... au recours à la technique. Cela étant, précisons que l'esprit d'enfance n'a rien à voir avec cet infantilisme et renvoie alors à l'esprit de simplicité, à la fois victime de la Machine et permettant de « recouvrer une vue claire » du réel ... L'esprit d'enfance [emphase]« est aux antipodes de toute puérilité. Il n'y a que les adultes pour être infantiles. les enfants sont neufs, bondissants. Avec la fraîcheur d'une terre parousiaque, leur innocence est explosive. Ils ne connaissent pas le doute. Dans leur gratuité, ils courent pour courir et non pour arriver. Ils sont pur élan. C'est pourquoi ils sont irrésistibles. »[/emphase] (préface de Péguy, Le porche du mystère de la deuxième vertu)

(8) Pour Tom, comme pour Tolkien, les choses pré-existent à la pensée. La réalité s'impose à l'intelligence — comme pour Aristote, pour Thomas d'Aquin : le monde est une demeure pour des êtres avec leur essence, leur nature, leur place, et l'art de vivre est d'être au monde. C'est un renversement qui a été opéré à partir de la modernité où la pensée est première en tout et où en conséquence la connaissance du réel n'est plus que méthode (scientifique) qui finit par réduire le réel à ce qui rentre dans la méthode (cf. note 2) : l'art de vivre est alors déconnecté du réel (et se reconnecte à la méthode). Tandis que la Machine exacerbe ainsi une philosophie dualiste, « désunie », « séparée » entre options matérialistes et idéalistes (le monde comme matière définalisée indépendante des idées seules sources de finalité - cf. le dualisme cartésien âme-conscience vs. corps-machine), le Maître de la Vieille Forêt renoue avec la philosophie réaliste (peut-être les grands personnalistes, Jaspers, Marcel, Mounnier ... étaient-ils des voyageurs de Faërie ? :)) et une vision intégrée, non morcelée, de la personne et des choses ... réelles.
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