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La Machine ou la nécessité de raser le monde réel
#90
Elendil Wrote:En même temps, je ne recense guère de spécialistes qui détestent leur sujet d'étude, et les rares exceptions que je connaisse sont loin d'être des modèles de rigueur.

Qui parle de détestation ? L'attachement pour un sujet a aussi ses excès, tout simplement. :-) Et ce n'est probablement pas la première fois que j'affirmerai ici que Tolkien n'a pas (ou plus) vraiment besoin qu'on le défende contre ceux qui méprisent son œuvre (vu l'état actuel du processus de légitimation en cours, cela ressemble de plus en plus à un combat d'arrière-garde, même si j'en ai encore trouvé des traces à l'occasion de l'exposition de la BNF, laquelle est pourtant le symbole même de cette reconnaissance tant désirée par les fans et spécialistes).

Elendil Wrote:Et dans le cas de figure qui nous intéresse, il ne faut pas non plus oublier que Shippey a un sens de l'humour assez développé et le sens de la provocation.

C'est sans doute parce qu'il est, effectivement, volontiers provocateur qu'il mériterait bien que, de temps en temps, un miroir lui soit tendu, comme à tout un chacun, évidemment en toute cordialité et avec tout le respect dû à son travail. Critiquer les spécialistes de la littérature contemporaine lui tient (ou lui a souvent tenu) à cœur, mais sa défense de Tolkien face à eux doit être aussi prise pour ce qu'elle est, sans la faire relever par nature de l'argument d'autorité. Les faits sont les faits, mais les hommes sont aussi des hommes, et il ne faut pas non plus oublier, à cette aune, le positionnement des tolkienologues universitaires, plus ou moins intermédiaires entre l'Université et ce que j'appelle le fanariat, positionnement qui peut, à des degrés divers, se refléter dans les discours et leur degré, variable, de parti pris. Encore une fois, ce n'est pas un mal, mais personnellement il me semble utile d'en tenir compte.

Elendil Wrote:Qu'il y en ait, c'est possible, encore que Shippey, qui possède une connaissance bien plus large que moi de la critique littéraire, estime que les exemples comparables soient particulièrement rares. D'après lui, seul Joyce était dans ce cas en littérature anglaise. Cela dit, est-ce une affirmation méliorative ? Pas pour moi. C'est une constatation, voilà tout.

Oui, les faits, toujours les faits. ;-) Encore une fois, avant d'énoncer des choses qui, qu'on le veuille ou non, ont une dimension méliorative (chez Shippey, il est quand même difficile de le nier : il entend souvent défendre Tolkien autant qu'il l'étudie, du moins dans des ouvrages comme celui précédemment mentionné, et qui n'est certes plus très récent), j'aimerai simplement que l'on étaye davantage quand cela le mérite. Tu parles de James Joyce. Très bien, voila déjà un exemple (le seul dont Shippey parle assez régulièrement). Tu parles de constatation. Eh bien, que l'on constate alors, et avec des faits, et donc sans se contenter de garder la tête dans le guidon tolkienien, si j'ose dire, a fortiori quand on fait allusion à d'autres écrivains.
Note bien que Shippey me parait tout-à-fait capable de le faire, y compris sur un terrain tel que celui de la fantasy, puisqu'il a édité une anthologie dédiée au genre il y a déjà plus d'un quart de siècle (avec notamment une nouvelle de Robert E. Howard à l'intérieur, bien choisie qui plus est, mais ce qui rend d'autant plus regrettable le fait que son point de vue sur cet écrivain et son œuvre soit apparemment si imprégné de clichés, si j'en crois ce qu'il en dit dans l'avant-propos de 2019 [à Tolkien's Library d'O. Cilli] dont j'ai parlé plus haut, et dans lequel il semble par ailleurs s'étonner que Tolkien ait pu lire des auteurs comme Howard et qu'il ait pu trouver un intérêt à la lecture des histoires de Conan [ou au moins d'une d'entre elles] : personnellement, je suis a priori moins enclin à être étonné que lui sur ce point, même si cela n'est qu'assez anecdotique en soi. C'est en tout cas par ce genre de détails, au fil de mes lectures, que je peux percevoir les limites du regard spécialiste sur Tolkien, sachant bien cependant, de toute façon, que ces limites sont naturellement inévitables, comme pour toute spécialité, ce pourquoi je ne blâme évidemment personne, puisqu'il est là question uniquement d'esprit critique).

À noter, par ailleurs, qu'avoir une bonne connaissance d'un auteur ne dépend pas forcément en soi d'une énorme quantité de données collectées : encore faut-il que ces données racontent quelque-chose sur l'auteur, ce qui n'est pas toujours véritablement le cas (qu'il s'agisse par exemple, dans le cas spécifique de Tolkien, de papiers linguistiques d'un intérêt purement technique pour les spécialistes, ou qu'il s'agisse plus prosaïquement des notes d'épicier de n'importe quel écrivain ayant lui-même fait ses courses).


Elendil Wrote:Pour l'enthousiasme, j'aurais tendance à croire que c'est une émotion un peu trop personnelle pour que quiconque se mêle de décréter les cas où il y a lieu de l'éprouver ou non. Après tout, nombre de nos contemporains s'enthousiasment bien de voir une vingtaine de gusses courir pendant une heure trente après un ballon approximativement rond, chose qui m'a toujours laissé froid. D'autres entendent de la musique enthousiasmante là où je ne perçois qu'une cacophonie aussi tonitruante que désagréable. Qui suis-je pour affirmer qu'ils auraient absolument tort et moi raison ? Que chacun suive le chemin qu'il s'est fixé (ou qu'il croit s'être fixé, selon l'idée qu'on se fait du libre-arbitre), cela me suffit.

Je suis désolé de sans doute t'enquiquiner avec mes remarques, mais au pire, personne ne t'oblige à accorder de l'importance à ce que je dis. ^^ « À chacun son trip, et que chacun se mêle plus ou moins de ses affaires », pourrait-on, à cette aune, avoir l'impression de lire en creux dans ta dernière phrase à vocation conclusive, mais bon, peu importe. ;-) Pour ma part, je ne cherche pas à avoir raison... et qui parle de décréter quoi que ce soit ? Chacun s'enthousiasme pour ce qu'il veut, Elendil, et je ne reproche pas aux spécialistes leur tolkienophilie. Ce qui me pose un peu problème, simplement, c'est lorsque cet enthousiasme, personnel, imprègne l'évocation de faits au point d'aboutir à un discours un peu trop mélioratif sans être pour autant toujours très étayé vis-à-vis du public. La limite peut être subtile, certes, mais disons que j'ai suffisamment lu un certain nombre de tolkienologues pour y être assez sensible, au fil des années. Peut-être que le problème ne se pose pas pour le fan inconditionnel, qu'il soit ou non chercheur par ailleurs. Personnellement, l'esprit critique m'amène parfois à faire ce genre d'observation, mais il est certes bien sûr naturellement permis de ne pas s'en soucier davantage que de sa première couche Pampers.

Elendil Wrote:Quant à la question du flou, il faudrait sans doute préciser ce que tu entends par là. Si c'est que l'auteur et son oeuvre sont irréductibles à toute analyse, aussi poussée soit-elle, et ce d'autant plus que l'oeuvre est riche et complexe, j'aurais clairement tendance à être d'accord.

J'ai dit que Tolkien me donnait l'impression d'avoir à la fois été étudié à l'extrême, et de rester malgré tout flou à travers l'image que cette étude a donné de lui jusqu'à maintenant. De mon point de vue, cela tend à être à la fois un bien et un mal. Un bien dans le sens que tu indiques, à savoir que, bien heureusement, aucun auteur ni aucune œuvre ne sont réductibles à l'analyse. Un mal dans le sens du constat que j'ai déjà fait en ces lieux par le passé, celui d'une œuvre de plus en plus recouverte des cendres que peut tendre à constituer le commentaire, et aussi paradoxalement dans le sens du constat d'un auteur à propos duquel, au fond, on ne sait que ce que l'on a bien voulu nous donner à voir pendant des décennies (le paradoxe redoublant ici du fait de la quantité de documents dont nous sommes pourtant censés disposer).
Voila donc là un peu tout ce qui me donne aujourd'hui cette impression de flou, assez générale, avec d'un côté une œuvre éclipsée voire noyée dans le commentaire et l'érudition (je reprends ici des métaphores de George Steiner déjà évoquées ailleurs), et d'un autre côté, le portrait d'un auteur qui en l'état ne me parait pas, les années passant, aussi ressemblant qu'il pourrait peut-être l'être, même s'il ne reste quantitativement que peu d'éléments encore restés cachés... Mais bon, sur ce dernier point, peut-être qu'il n'y a que cela à voir, après tout, et comme je l'ai dit plus haut, que connaît-on jamais d'un individu ? Pour ce qui est de l'œuvre et des commentaires dont elle est recouverte, c'est un autre problème, sachant que dans ce cas-là particulier, je crains finalement surtout de perdre, sous les couches de commentaire, la magie des origines, fut-elle au départ, une autre forme de flou, celui plus positivement impressionniste des débuts (combien de fois ai-je entendu des fans de Tolkien dire qu'ils enviaient les joies de la découverte tolkienienne chez les lecteurs néophytes ?).

[séparation]

Silmo Wrote:La notion de Charité avec ou sans majuscule - chez un catholique comme Tolkien - me fait surtout penser aux actes / œuvres de la Miséricorde selon St-Mathieu (donner à manger aux affamés ; donner à boire à ceux qui ont soif ; vêtir ceux qui sont nus ; accueillir les pèlerins ; assister les malades ; visiter les prisonniers ; ensevelir les morts). La Bonté, en somme, c'est aussi un joli mot.
Il me semble qu'il était plus inspiré par cela que par Pascal. :)
et c'est un mécréant qui vous dit ça.

Je précise, cher Silmo, que j'ai souhaité répondre à Sosryko concernant Blaise Pascal parce qu'il m'a lui-même répondu en évoquant la conception proprement pascalienne de la Charité, mais sans penser moi-même qu'il y aurait beaucoup à creuser de ce côté-là (pascalien). L'avantage du paradigme chrétien, c'est qu'il peut permettre toutes les investigations et suppositions congrues, en partant simplement du principe que Tolkien était un chrétien de stricte observance et plus précisément un fervent catholique. Or, pour ce qui nous occupe, oui, la Charité peut se borner ici à être appréhendée à l'aune des sept œuvres de miséricorde corporelles et de ce qu'en donne notamment à voir la peinture du maître Caravage conservée au Pio Monte della Misericordia de Naples, ainsi que toi et Sosryko le suggérez à juste titre. Mais ce n'est pas moi qui ait commencé avec Pascal ! ;-)

Pour mémoire, je le mentionne rapidement au passage, Jean Jaurès parle aussi notamment de charité, en lien avec la raison et notre fond humain, dans un Cours de philosophie dont j'ai parlé ailleurs le mois dernier : ce message

Silmo Wrote:Je crois qu'avec l'âge nous avons plus de sagesse aujourd'hui.

Certes, le temps passe, notre raisonnement ainsi que notre jugement sont censés s'être affinés avec l'âge, et nous nous prenons un peu moins la tête avec des choses qui n'en valent pas la peine. Mais n'oublions pas, cependant, que le piège du jeune-conisme a toujours son pendant : le piège du vieux-conisme ! ;-p

[séparation]

Amicalement,

B.

P.S. : désolé pour la longue digression, concernant plus ou moins Shippey et quelque peu unexpected me concernant... ^^'
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