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Une simplicité entre l'« authentiquement terrestre » et l'« absolument moderne »
#12
Merci Bertrand pour ce retour et pour ces compléments à propos de ton article :-)
Mais sur le dernier point, je suis Elendil ; il n'y a pas à distinguer les Elfes des récits d'un "véritable Elfe" ; Tolkien n'a pas fait une "théorie" des Elfes "contemplatifs" plutôt que terriens avant de faire des histoires ; ce qu'il a théorisé, ce sont des langues, qu'il n'a pas voulues théoriques justement, mais qu'il voulues incarnées, "terriennes", dans un monde d'où les Elfes ne peuvent pas sortir tant ils lui sont liés. Si l'archétype de l'Elfe est noble, élevé à des hauteurs d'intellect, de beauté et de créativité, cet archétype n'en est pas moins conçu "dans les cercles du monde", et de par sa nature même susceptible de chuter :

[citation=L131, p. 213-214](…) les Elfes connaissent une chute avant que leur “Histoire” puisse être racontée. (…). Le corps du récit, le Silmarillion à proprement parler, traite de la chute de la famille la plus douée chez les Elfes, de leur exil loin du Valinor (une sorte de Paradis, la patrie des dieux) (…) le principal artisan des Elfes (Fëanor) avait capturé la Lumière du Valinor dans les trois joyaux suprêmes, les Silmarilli, avant que les Arbres ne soient souillés ou abattus. Dès lors cette Lumière survécut seulement dans ces pierres. La chute des Elfes survient en raison de l’attitude possessive de Fëanor et de ses sept fils à l’égard de ces pierres. L’Ennemi s’en saisit, en sertit sa Couronne de Fer et les conserve dans sa forteresse impénétrable. Les fils de Fëanor font le serment terrible et blasphématoire de combattre et de poursuivre quiconque (même les dieux) oserait revendiquer un droit sur tout ou partie des Silmarilli. Ils pervertissent la plus grande partie de leur famille, qui se rebelle contre les dieux et quitte le paradis, pour mener une guerre sans issue contre l’Ennemi. Le premier fruit de leur chute est la guerre au Paradis, le massacre des Elfes par les Elfes : cela, ainsi que leur serment maléfique, entache tous leurs actes héroïques à venir, entraînant des trahisons et annulant toutes leurs victoires.[/citation]

[citation=L156, p. 290]Les Hauts-Elfes étaient des exilés venus du Royaume Béni des Dieux (après leur propre Chute spécifique)[/citation]

D'autant que s'il était vrai que
Quote:Seul un homme, un hobbit, un nain, peut chuter, peut être sensible à l'anneau...

et non un Elfe (au passage, tu ne peux avancer cet argument pour ensuite citer L131 et opposer la chair et le sang de l'Homme à ceux « transfigurés ou partiellement représentés sous la forme d’Elfes, de Nains, de Hobbits, etc. »), l'artefact n'aurait pas posé de problème : Elrond ou Galadriel l'auraient porté ! Mais l'un comme l'autre connaissent le danger :

[citation=Elrond (SdA, II.2 Le Conseil d'Elrond)]Si l'un quelconque des Sages abattait à l'aide de cet Anneau le Seigneur de Mordor en se servant de ses propres artifices, il s'établirait sur le trône de Sauron, et un nouveau Seigneur Ténébreux apparaîtrait. (...) je redoute de prendre l'Anneau pour le cacher. Je ne le prendrai pas pour m'en servir.[/citation]

[citation=Galadriel et Sam (SdA, II.7 Le miroir de Galadriel)]Le mal tramé il y a longtemps se poursuit de bien des manières, que Sauron lui-même demeure ou tombe. (...) Vous me donnez librement l'Anneau ! A la place du Seigneur Ténébreux, vous établiez une Reine. Et je ne serais pas ténébreuse, mais belle et terrible comme le Matin et la Nuit ! (...) tous m'aimeront et désespéreront ! (...)

- (...) Vous remettriez les choses en bon ordre. (...)

- Oui, dit-elle. C'est ainsi que cela commencerait. mais les choses n'en resteraient pas là, hélas ![/citation]

... et l'un comme l'autre sont déjà sous l'influence de l'Anneau, ainsi que le poème de l'Anneau le montre : [emphase]« Trois anneaux pour les Rois Elfes sous le ciel (...) Un Anneau pour les gouverner tous (...) »[/emphase]. Ainsi, les Elfes [emphase]« sont (…) tombés, dans une certaine mesure, dans le piège de Sauron : ils ont souhaité avoir du “pouvoir” sur les choses telles qu’elles existent (ce qui est totalement différent de l’art), réaliser leur propre désir de préservation : arrêter le changement, garder tout neuf et beau, pour toujours. »[/emphase] (L181, p. 335)

Bertrand Wrote:En tout cas, je me référais à la chute comme ce qui marque la perte de l'authenticité terrestre. Ceux qui sont [emphase]« nés trop tard »[/emphase] ont subi la chute. Mais celle ci peut être poursuivi [emphase]« jusqu'à son terme ultime »[/emphase] (L, p.162).

Justement, il me semble que ce concept de « chute » développé dans ton article n’est pas soutenu par cette citation :
  • tout d’abord parce que le passage de « l'authenticité "paysanne" » à la modernité ne constitue pas la Chute pour Tolkien ; surtout dans la lettre no96 d'où ta citation est tirée et qui est précédée d'un développement sur la réalité de la Chute originelle décrite dans les premiers chapitres de la Genèse ; réalité remise en question par [emphase]« de prétendus scientifiques »[/emphase] qui [emphase]« chamboulent depuis plusieurs générations maintenant (...) la plupart des chrétiens, à l'exception des plus humbles et frustes ou de ceux qui sont protégés d'une autre manière »[/emphase] (p. 160-161).
  • parce que ceux qui ont le sentiment d’être [emphase]« nés à une sombre époque et trop tard »[/emphase] (L52, p. 98-99) n’ont pas le regret de ne pas être des [emphase]« médiocres et (…) lourdauds d’Angleterre »[/emphase] (L314)
  • d’autant que ceux-ci ne sont pas protégés par leur « simplicité » de la Chute.
    Car si l’humilité, la pensée fruste, la « simplicité » sont des traits de caractère ou vertus qui protègent de l’hubris “machinal” (ce [emphase]« danger propre »[/emphase] qui caractérise notre monde moderne), ils n’immunisent pas pour autant contre [emphase]« “l’apre esprit de concupiscence” [qui] erre dans les rues et [reste] à lorgner dans chaque maison depuis la chute d’Adam »[/emphase] (L43, p. 75).
  • La lettre 75 que tu cites (avec raison, elle est magnifique !) règle il me semble la question :

[citation]Je me demande comment tu t’en sors avec tes vols depuis le premier en solitaire – les dernières nouvelles que nous ayons eues à ce propos. J’ai en particulier retenu tes observations sur les hirondelles qui rasaient l’eau de cette rivière. Elles touchent au cœur des choses, tu ne trouves pas ? Là est mise à nu toute la tragédie, et la vacuité, de toute machine. Contrairement à l’art qui se contente de créer en pensée un nouveau monde secondaire, elle essaie de concrétiser le désir, pour ainsi générer du pouvoir en ce Monde ; et cela ne peut pas vraiment être fait de façon vraiment satisfaisante. Les machines faites pour nous économiser des efforts ne font que demander des efforts pires et interminables. Et en plus de cette incapacité fondamentale de la créature s’ajoute la Chute, qui non seulement détourne nos procédés de ce désir, mais les dirige vers un Mal nouveau et horrible. Et nous passons inévitablement de Dédale et Icare au Bombardier Géant.[/citation]

Tu associes finalement dans ton concept de « chute » ce que Tolkien prend soin de distinguer : d’un côté l’[emphase]« incapacité »[/emphase] de nos moyens modernes à atteindre ce que Tolkien appelle [emphase]« l’authentiquement terrestre »[/emphase] (L96) d’un autre [emphase]« la Chute »[/emphase]. Et parce que la Chute est déjà agissante dans [emphase]« l’authentiquement terrestre »[/emphase], les [emphase]« simples »[/emphase] et [emphase]« sophistiqués »[/emphase] sont victimes les uns aussi bien que les autres de cette [emphase]« incapacité fondamentale »[/emphase]. En termes du Légendaires, [emphase]« le principal leurre de Sauron (…) fait des humbles des Gollums, et des grands des Spectres de l’Anneau »[/emphase] (L212, p. 403) ; or ce leurre (l'Anneau) n'a de pouvoir que par la faiblesse déjà présente au coeur de la créature, laquelle faiblesse est désir de [emphase]« longévité »[/emphase] (id), c'est-à-dire attachement excessif à la terre "nue" pour le [emphase]« simple »[/emphase] (Gollum se contente d'une vie nue sous terre), attachement à la terre "ouvragée" pour le [emphase]« sophistiqué »[/emphase] (les Spectres veulent concentrer le pouvoir terrestre dans leurs mains).

S.
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