S'agissant de cette question, cher Yyr, que suis-je censé comprendre ? :-) Que ce serait un vrai défi que de donner des exemples de sujets de recherche tolkienienne n'ayant pas de rapport privilégié ou particulier avec la religion ? ;-)
Je pense essentiellement aux études faites dans une perspective d'analyse littéraire, sociologique ou historique, entre autres exemples disciplinaires, dont les approches ne supposent pas forcément d'aborder obligatoirement le thème de la religion. J'aime bien, par exemple, ce que fait Anne Besson, en étudiant Tolkien dans le contexte du genre de la fantasy et de la postérité littéraire dudit Tolkien. Je me souviens aussi de certaines études publiées dans Tolkien, trente ans après qui n'avaient pas beaucoup de rapport avec la religion. Même chose, plus récemment, pour Tolkien aujourd'hui. Et j'ai même trouvé, récemment encore, dans Tolkien the medievalist (recueil paru sous la direction de Jane Chance), des études où on ne sent pas toujours poindre une explication religieuse pour tout. Et que dire de bien des études tolkieniennes spécifiquement consacrées aux langues inventées ? En fait, à bien y réfléchir, il y a plein d'exemples, que tu connais forcément, et sans doute bien mieux que moi, aussi je crains un peu de développer plus, car j'ai un peu l'impression qu'il s'agit d'une question-piège... ;-)
Si tu cherches à me faire dire qu'avec Tolkien, on ne peut que tomber toutes les cinq minutes (de recherche) sur de la mythologie ou de l'histoire religieuse, je peux évidemment le reconnaitre sans problème. Mais ce que je veux dire, simplement, c'est que la tendance qui semble avoir longtemps été celle de ne chercher que dans une seule direction, celle du champ religieux, n'a pas vocation à rester si incontournable que cela. Et les quelques études tolkieniennes auxquelles j'ai eu accès et publiées depuis une douzaine d'années, me paraissent montrer que, précisément, les choses paraissent évoluer à présent positivement vers des approches diversifiées.
Oui, le problème a effectivement été soulevé par Isabelle Pantin. De son article, je retiens notamment cette phrase : "Or, c'est une vérité première : la succession perpétuelle de lectures non répétitives est la seule chose qui maintienne en vie les œuvres littéraires." Tout le monde ne peut évidemment qu'être d'accord là-dessus, je pense. Le danger que me semble souligner I. Pantin, c'est que l'œuvre de Tolkien soit enfermée dans une identité de monde imaginaire, en oubliant qu'il s'agit d'abord d'une œuvre littéraire, du travail d'un écrivain. Je trouve cette constatation évidemment très juste : si l'on ne garde pas de lien avec le texte, comment dès lors pourrait-on espérer comprendre quelque-chose à Tolkien ?
Pour Isabelle Pantin, "Tolkien fait partie de ces auteurs qui requièrent d'être abordés selon une approche interne et avec des outils faits pour eux". Soit, ce qui signifie qu'il convient à son égard d'éviter a minima les grilles de lecture convenues, toujours potentiellement sources de clichés.
Par ailleurs I. Pantin conclue en notant que le cas de Tolkien montre "que le fait d'échapper aux filets du discours théorique général, même s'il est à certains égards libérateur, et même s'il ne gêne nullement le développement d'une activité féconde [...], comporte aussi quelques risques, par exemple celui de devenir trop facilement un territoire de propriété publique, où l'absence de régulation peut laisser proliférer le cliché." Là encore, cette constatation est juste.
De mon point de vue, il convient donc de trouver, autant que faire ce peut, un équilibre entre le recours excessif aux grilles de lecture et le grand-n'importe quoi de la non-régulation dans le champ de recherche. Pourquoi, dès lors, ne pas envisager simplement une approche inter-disciplinaire globale, où les grilles de lectures seraient utilisées comme de simples outils ne s'excluant pas les uns des autres et contribuant simplement à une progression de la connaissance commune ? Cela me parait être, en l'état, la meilleure marche à suivre, en ce sens qu'elle permet la participation du plus grand nombre, au-delà d'un petit cercle d'"initiés sachants", et donc sans perspectives ni élitiste à la C.S. Lewis, ni excluante au nom d'un droit à diverses captations d'une œuvre perçue improprement comme "propriété publique"...
N'en est-il pas de même a priori pour la théologie ? :-) Mais n'étant ni psychologue, ni théologien, je me garderais bien d'afficher un avis définitif sur cette épineuse question... ;-)
L'outillage conceptuel des uns et des autres est ce qu'il est... ;-) Néanmoins, je pars du principe qu'une grille de lecture n'est pas condamnable en soi, puisqu'il ne s'agit que d'un outil, dont on doit simplement se servir avec mesure, sans chercher à faire rentrer à tout prix le sujet d'analyse dans un moule que constituerait ledit outil.
Je trouve le travail de Nicole Guédeney intéressant : il propose une approche originale de la matière tolkienienne, dans un cadre disciplinaire peu sollicité jusqu'ici, pour un cheminement intellectuel qui change un peu des chemins habituels... y compris de l'autoroute, bien entendu. ;-) Ce qui m'intéresse dans ce genre d'approche, c'est ce que cela peut nous apprendre sur un sujet et qui a pu nous échapper jusque-là. Et si des résultats intéressants sont au rendez-vous, comme c'est notamment le cas avec l'étude de Nicole Guédeney, je ne crois pas qu'il y ait lieu de le regretter. :-)
Tt, tt, tt... effectivement, il est incorrigible... ;-)
Amicalement,
Hyarion.

