02-01-2003, 19:44
Salut à tous,<p> Après être déjà intervenu sur quelques fuseaux, je livre ici mon opinion détaillée sur le film de P. Jackson. Je tiens à commencer par dire que je suis allé voir les films sans a priori et que même la longue attente m’ayant parfois fait craindre le pire, je ne pouvais qu’être agréablement surpris par le film. C’était le cas avec la Communauté de l’Anneau. Avec les Deux Tours, c’est plus compliqué. <br> Si certains commencent leur post par une longue liste des défauts du film, cela peut paraître fastidieux et cruel, mais je crois que cela reflète un des problèmes majeurs du film. On peut déceler dans ces listes plusieurs types de critiques. <br>- D’abord les ratés techniques (peu nombreux), comme l’incrustation des deux hobbits quand ils sont sur Sylvebarbe, les grands yeux trop numériques de Gollum ou la pente et son inclinaison pendant la chevauchée finale d’Eomer et Gandalf. Jackson utilise des trucs visuels, procédés cinématographiques habituels, mais parfois ça pose problème car tout le monde le remarque. Le « truc » est éventé et c’est dommage.<br>- Ensuite, les incohérences. Je reprends à titre d’exemple une liste dressée par un autre que moi : Legolas qui loupe ceux que d’aucun ont nommé « le coureur olympique », Aragorn qui récupère vite et bien de sa blessure mortelle, Aragorn et Gimli qui ne sont la cible d’aucune flèche alors qu’ils sont devant l’entrée du fort… On peut également rappeler la longue liste dressé par Bartaback sur les incohérences des défenses du fort. <br>- Ensuite, les maladresses, les changements minimes mais peu habiles, les fautes de goût peut-être. Je pense ainsi au combat entre le Balrog et Gandalf, ainsi que la résurrection intersidérale de ce dernier, au traitement de Gimli et à celui de Légolas (ses deux répliques pompeuses et grandiloquentes du début, lâchées au milieu d’une course, sa pirouette équine, son surf), au traitement des elfes en général qui ne me paraît pas assez subtil. Certains prétendent qu’il faut montrer la supériorité des elfes, leur adresse. Dans ce cas, comment réussit-il à louper plusieurs fois de suite le coureur olympique ? Je crois surtout que ce qui frappe les esprits dans un livre ne peut pas toujours être montré tel quel dans un film, sous peine de ridicule, comme c’est le cas ici. Le travail de P. Jackson était de montrer la supériorité elfique (et encore parler de supériorité elfique pose bien des problèmes) par un travail subtil sur l’univers. Il a d’ailleurs commencé à aller dans ce sens dans la Communauté de l’Anneau, puisqu’il y développe le côté merveilleux des elfes pour les hobbits : dans la version longue, le passage de Gildor Inglorion, l’envie de Sam de voire des elfes, l’admiration de tous pour Galadriel. En arriver à des procédés trop gros comme la pirouette ou le surf est dommageable à l’esthétique du film, ce que beaucoup ont d’ailleurs relevé. On en vient même à montrer les elfes comme des contingents soumis à un ordre parfait à Helm. Je n’irai pas jusqu’à rappeler certaines disciplines militaires du vingtième siècle, mais ça fait frémir. De même le travail sur Gollum, la plupart du temps remarquable, manque parfois de subtilité : c’est un peu trop gros de nous faire le truc du Gollum méchant sur la droite et gentil sur la gauche, ou l’inverse. <br> Mais, ces trois premières catégories relèvent de l’anecdotique, du jugement personnel ou des erreurs qui se glissent immanquablement dans chaque film. Tout ce qui peut ainsi être relevé est dommageable à l’esthétique du film, à sa perfection visuelle, à la fidélité exacte par rapport à Tolkien, mais ne suffit pas, loin de là, à soutenir un jugement étayé sur le film.<p> Reste une autre catégorie d’objections faites par un certain nombre de spectateurs ; les changements effectués par Jackson dans la trame narrative du deuxième tome du Seigneur des Anneaux. On peut citer les coupes franches dans le passage sur Fangorn et les Ents. On peut évoquer aussi l’importance grandissante d’Aragorn et la dramatisation outrancière des épisodes qui concernent le « vrai héros » de ce film (on va jusqu’à le faire mourir), ce qui amène à laisser moins de place aux nouveaux personnages, même si Eowyn est remarquable. Il convient enfin de parler d’Osgiliath et de Faramir : montrer Osgiliath me semble casser la macrocéphalie symbolique du Gondor que Tolkien construit autour de Minas Tirith et qui est importante dans le Retour du Roi ; changer le caractère de Faramir pour le faire ressemble à Boromir transforme complètement un personnage qui pour moi réagissait devant l’anneau plus comme un Aragorn que comme Boromir ; et je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit autour du Nazgul et de l’anneau à Osgiliath.<p> Se pose alors le problème de savoir pourquoi Jackson a modifié la trame narrative du Seigneur des Anneaux, pourquoi il a ajouté tant de chose qui prennent de longues minutes, alors qu’il en a sacrifié d’autres existant dans le livre et qui ne pourront jamais voir le jour (sauf peut-être dans la version longue). P. Jackson n’avait pas procédé de cette manière dans la Communauté de l’Anneau ; il y avait fait preuve d’une plus grande fidélité vis-à-vis du livre. Pourtant dans les Deux Tours, qui semblaient plus facilement adaptables ligne à ligne, puisque cela semblait être son parti pris, il s’engage dans des bouleversements scénaristiques !<br>Sur un autre fuseau, quelqu’un a lancé une comparaison entre adaptation cinématographique d’une œuvre littéraire et roman ou film historique. Pour moi, une date n’a aucune importance en tant que telle. Qu’un auteur la change, se trompe, cela peut parfois n’avoir strictement aucune importance, mais cela peut avoir parfois aussi en avoir beaucoup. Par exemple que les temples restaurés par Auguste dans la Rome antique soient inaugurés un 23 septembre est éminemment symbolique puisque c’est la date anniversaire d’Auguste ; on voit donc une réappropriation par la restauration. La pierre délivre un message politique fort : Auguste est le nouveau maître de Rome (je simplifie) et il s’approprie la ville (Auguste est le premier empereur). Par contre, qu’une bataille ait eu lieu un 15 ou un 16 janvier, tout le monde s’en fout… De ces considérations historiques que tirer ? Tout simplement que Jackson pouvait se permettre certaines choses avec Tolkien, comme par exemple les feux d’artifice dans la Communauté de l’Anneau. Le cinéma n’est pas la littérature et il faut parfois montrer autre chose que ce qui est écrit et une transcription mot à image, même fidèle nécessite parfois changement et ajout. Par contre, les changements à propos de Faramir ou de Frodo dénotent un détournement profond de la logique interne du livre.<br> Je crois ici que Cœur de Canard a fondamentalement raison lorsqu’il écrit que pour réaliser une adaptation (et le mot a son importance) cinématographique d’un livre, il faut trahir l’œuvre littéraire. Or Jackson n’a pas assez trahi Tolkien. Cela peut paradoxal puisque je viens de sous-entendre que le premier film, plus fidèle, est mieux réussi que le second, plus innovant. C’est tout simplement que pour moi P. Jackson a décidé de faire un Seigneur des Anneaux illustration. Fidèle au livre dans la Communauté de l’Anneau, il réussit un bon film, infidèle dans les Deux Tours, mais infidèle sur des séquences, il livre un film moins bon. Pour moi, Jackson n’a pas réussi à se réapproprier le Seigneur des Anneaux. Bref, ce n’est pas la fidélité absolue au livre que je demande quand je critique les innovations de Jackson, mais que ces innovations aient un sens dans l’optique d’une relecture de Tolkien par Jackson. Or Jackson ne fait qu’une lecture de Tolkien pas une relecture. Il n’a pas compris le livre dans le sens du préfixe con : prendre avec soi, faire sien… Je suis assez d’accord avec Alfonso qui dit quelque part que ça ne sert à rien de vouloir reconstituer le moindre détail des costumes si on n’est pas capable de donner de la profondeur narrative au récit par ailleurs (j’espère que je ne trahis pas ce qu’il voulait dire). Il ne s’agit pas de trahir pour trahir, mais une trahison majeure peut parfois (pas toujours) être l’indice d’une véritable réappropriation.<br> Jackson n’a pas de véritable vision de l’œuvre et n’en fait qu’une illustration ; il est resté dans le domaine du livre d’image. C’est un choix et peut-être ce choix aurait-il pu donner un grand film. Ce n’est pas le cas. Ce choix fait, la fidélité quasi absolue est indispensable et tout changement risque d’être trahison. Si je n’accepte pas les changements effectués par Jackson, c’est tout simplement qu’il n’a pas su les faire. Ce sont des erreurs car Jackson s’est engagé dans la voie de la fidélité à l’œuvre et ne peut en sortir parfois pour des changements saugrenus. Le film n’est que la peinture des mots du livre. Alors comment accepter que ces mots soient trahis si Jackson n’a pas de souffle. Bref, pour ne pas se mettre à dos les fans, Jackson n’a pas osé la « vision » et pour contenter les néophytes, il a chamboulé ce qui lui semblait trop subtil… et fait entrer par exemple une magie trop directe et explicative (le combat entre Saroumane et Gandalf, l’envoûtement de Theoden). De même, je suis persuadé que l’imbroglio qui marche si bien dans le livre a été un des principaux problèmes de Jackson. Je crois qu’il n’a pas réussi à la gérer et que c’est de là qui vient le fait que le film ne prend pas vraiment. Il devait avoir peur du caractère un peu morne de la partie Frodo-Gollum-Sam et en a fait des tonnes : la glissade de Sam, le détour par Osgiliath…. Et de compenser ça par les autres fils : une grande bataille… C’est vrai que les passages sur Frodo sont arides mais c’est le livre, il ne faut pas l’adapter si on n’a pas envie de parler de ça ! C’est le fil narratif majeur puisque c’est là que se trouve l’anneau. Alors tant pis pour les amateurs de batailles, mais Jackson aurait du en rajouter une couche dans le désert de pierre et les marais, avec des images sèches, sans attrait visuel (armée, ville, bataille), mais juste sur Frodo qui sent peser (littéralement) l’anneau et qui change peu à peu. C’est déjà un peu rendu mais pas assez. Au lieu de ça, Jackson a trop pensé au grand public, le prenant peut-être pour plus bête qu’il n’est réellement et a fait d’Aragorn son personnage principal. A l’inverse, Jackson a aussi réussi des changements qui fonctionnent. Sur ce thème je prendrai l’exemple du traitement des rapports entre Aragorn et Boromir dans la Communauté de l’Anneau. Ces rapports sont beaucoup plus développés dans le film que dans le livre et pourtant pour moi, Jackson tenait là une perle. Il avait saisi le livre dans son essence et le modifiait « fidèlement » dans le film. <br>Finalement beaucoup, tout en partageant les critiques généralement formulées, tentent de remettre les choses à leur place en disant que les films sont avant tout la vision de P. Jackson et pas autre chose. Et bien pour moi, c’est là le point noir ; PJ n’a pas réussi à faire son Seigneur des Anneaux, et du coup ses changements sont beaucoup plus choquants. Dès lors, à ceux qui accusent de chercher la petite bête et de faire de la comparaison page à page, je répondrai que c’est Jackson lui-même qui nous y oblige… Je suis aussi tout à fait d’accord avec l’idée que le spectateur doive aussi se détacher du livre pour apprécier le film. Ainsi, là où l’écrivain est resté muet, il faut savoir accepté ce que le réalisateur montre quand bien même on avait imaginé autre chose. Mais ce travail ne se fait pas tout seul et Jackson ne fait qu’une chose dans ses films : nous rattacher au livre (en prenant par exemple Lee et Howe comme conseillers visuels) ; alors que personne ne m’accuse de pinailler : il l’a bien cherché. <br>En bref, peu me chaud une erreur grossière, un changement par rapport au livre, quand ce livre est compris dans son essence. Ainsi, sauter le passage avec Tom Bombadil était indispensable. A la limite, j’irai presque jusqu’à dire que dans le livre tout le passage est narrativement inutile. Narrativement. Mais, c’est un de mes passages préférés et je pense que l’utilité narrative n’est pas un critère de jugement littéraire. Mais c’était un critère de jugement pour Jackson qui adaptait Tolkien, donc on saute le passage avec Bombadil. Par contre, on montre des scènes de Bilbo le Hobbit, narrativement indispensables, alors que ce n’est pas le même livre… Ce qui est dommage, c’est qu’en gros, Jackson a coupé là où il fallait. Il a enlevé les scènes qui ne « servaient à rien » dans un film de 3 heures… Mais à côté de ça il a fait des changements plus que discutables. Mais aussi, je crois que c’est par toutes ses coupes qu’il passe à côté du sens de la durée dans la Communauté de l’Anneau. On aurait pu imaginer un film bâti uniquement sur ces passages coupés, ne rapportant les événements narrativement importants que par une narration indirecte : pourquoi ne pas couper la bataille du gouffre de Helm et tout ce qui concerne Aragorn, Gimli et Legolas pour recentrer l’histoire sur les deux hobbits dans Fangorn, qui apprendraient ensuite ce qui s’est passé à Edoras et à Helm ? Voilà ce que j’appellerai de l’adaptation ; une vision originale de l’œuvre qui coupe là où on n’y pensait pas. Les coupes de Jackson sont bonnes mais très scolaires… Il a compris Tolkien comme une aventure, on aurait pu l’adapter comme une féérie, centrée sur la vieille forêt, Fangorn… Le fait même d’avoir engagé Lee et Howe marque sa volonté de fidélité… Pour moi c’est une erreur, une manière de se rassurer, de ne pas prendre de risque, de pas insuffler sa vision personnelle. Mais à toux ceux qui disent que chacun a sa vision de Tolkien, je répondrai que je suis tout prêt à être bouleversé par une vision qui n’est pas la mienne, ni celle de Tolkien. Mais, il y a des visions qui ont un intérêt et d’autres qui n’en ont pas : tout le monde n’est pas artiste qui veut… Et celle de Jackson en a de moins en moins, à mon sens.<p><br> Ainsi, on pourrait revoir le film sur trois plans. La mise en image de Tolkien, très réussie, l’adaptation complètement ratée puisque ça n’en est pas une et le film lui-même, moyennement bon, mais du niveau des superproductions en général. Ce qui le tire vers le haut c’est son arrière-plan tolkienien, mais là P. Jackson n’y est pour rien. Comme je l’ai dit ailleurs, il ne me semble pas que le Seigneur des Anneaux marquera l’histoire de la littérature comme roman ou œuvre littéraire, mais comme l’œuvre d’une vie, comme reconstruction d’un légendaire. De même Star Wars n’a rien d’un chef-d’œuvre cinématographique, mais s’il fascine autant c’est par l’univers qu’il a recréé. Finalement, peut-être le Seigneur des Anneaux de P. Jackson est-il à mi-chemin de ces deux exemples, même si le premier est avant tout un livre et le second d’abord un film. Je répète partout autour de moi que ce film, dès lors qu’on a lu le livre et qu’on l’a aimé, ne peut se juger comme un autre film, et pourtant du point du vue strictement cinématographique, Jackson n’est pas un réalisateur qui restera dans les annales du cinéma… Le livre contenait une force, une poésie, qui a tout de même été mieux rendu dans la Communauté de l’Anneau, et Jackson, malgré les qualités du film et de l’adaptation, a gâché beaucoup des possibilités. Disons pour être cruel que Tolkien est peut-être le seul qui a réussi a faire de la littérature avec de la fantasy mais que Jackson n’a réussi avec de la fantasy qu’à faire du bon cinéma de genre.<br>Je finis pas me dire que cette trilogie ne sera qu’une mise en image et là-dessus Jackson à réussi (décors, casting, costumes, effets spéciaux)… d’autant que Lee et How étaient là pour veiller au grain (même si Osgiliath sent bon la fantasy pur jus). On ne gardera finalement de Jackson que ça, des images ?<p>J’espère que cette critique du film et même des deux films ne paraîtra choquante, injuste ou inappropriée à personne. Je sais que nombreux seront ceux qui ne seront pas d’accord, mais je crois avoir suffisamment étayé mes propos pour ne pas être taxé de jugement sommaire. Sinon, croyez bien que je le regrette. A ceux enfin, qui objectent depuis quinze jours que le travail de Jackson suffit à légitimer son film et que seul celui qui aurait réalisé un Seigneur des Anneaux pourrait lui adresser une critique, j’espère avoir prouvé qu’une opinion étayée n’est pas un bûcher et qu’elle est tout aussi légitime quand elle est négative que lorsqu’elle est positive.<p>Amicalement<p>Tsagoi,<br>qui avoue, après d’autres, que malgré toutes ces critiques, il a aussi pris du plaisir à regarder (deux fois pour l’instant) les Deux Tours de P. Jackson. Simplement avoir pris du plaisir devant les Deux Tours n’en fait pas un chef-d’œuvre.<p>PS : Reste un point sur lequel je n’arrive pas à me décider ; l’histoire Aragorn-Arwen. Et reste un point que je n’ai pas compris ; Arwen elle est immortelle ou elle renonce à son immortalité ?<br>

