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Tolkien: une nourriture psychique
#2
Il y a une opposition fondamentale entre ce qui serait, dans un exposé didactique de la trame du SDA, de l’ordre du spirituel, et l’œuvre proprement dite de Tolkien, qui relève, quant à elle, de l’ordre du psychique.<br>L’un occupe l’esprit, l’autre s’adresse à l’âme. L’un bouchonne les réseaux d’une société de l’information, l’autre se retire dans la clandestinité honteuse. Car l’âme, forcément religieuse – traduire : obscurantiste – est aux abois, pourchassée par les chiens de garde de l’empire de la Raison. Elle mendie ses aliments au kiosque, nourriture pauvre distillée dans Paris-Match par exemple - le feuilleton du loft ou la mort d’une princesse. Maigre pitance, certes, mais on fait avec ce qu’on a. <p>C’est que l’homme ne se nourrit pas seulement de pain. Il lui faut des nourritures psychiques. C’est dire que les drames, les aventures, les joies, toute la vie sociale, répondent à un besoin instinctuel enraciné en l’homme. Un besoin impérieux, que rien, absolument rien, ne peut taire. L’intellect peut suivre son chemin, l’âme reste à l’écoute du bruissement cosmique. Voici ce que Raymond Ruyer écrit : « <i>Etudier les végétaux dans un livre de biologie ne saurait remplacer une promenade en forêt. La vie de tous les êtres est enrichie subconsciemment par la présence de tous les autres. La nature est un système de présences mutuelles, de perceptions qui ne sont pas seulement connaissances abstraites, mais aliments et stimulants des instincts. C’est une cérémonie universelle où chacun est stimulé par tous les autres, un cycle fermé de nutrition réciproque.</i> » (p. 188, in <i>Dieu des religions, Dieu de la science</i>, Flammarion, 1970)<p>Il est évident que l’immersion par la lecture dans le monde tolkiennien nous précipite du même coup dans une véritable caverne d’Ali Baba de nourriture psychique. L’acte de lire est peut-être le seul sous-marin qui vaille – Ruyer : «[la littérature]<i>rend assimilable, dans l’imaginaire, une dose qui, dans la réalité, serait trop forte pour être aisément supportée</i> » (p.195). De par une ossature – comprendre : le Silmarillion – à toute épreuve au niveau de la cohérence, l’œuvre de Tolkien est capable de supporter une tension imaginative phénoménale. Autant dire que chacun y met et en retire ce qu’il veut. Prodigieuse gymnastique de l’âme !<p>Retenons donc de cette brève introduction relative aux qualités psychiques de l’œuvre que celle-ci est destinée, par essence, à être l’appât des gourmands de haute volée. Je dis gourmands car les hommes le sont indéniablement. Il existe des petits et des gros estomacs, des bons vivants et des fitnessmen. Mais sur le plan psychique, sans contestation possible, nous sommes des affamés. Le problème vient de ce que « <i>le numineux a disparu d’une nature trop urbanisée, et souvent enlaidie par l’industrie (…) qui fabrique des taudis et des rues sans joie.</i> » (p.203). Dès lors, chacun s’abreuve à la source de son choix. Notre présence ici signifie : les fontaines de la Terre du Milieu sont parmi les plus nobles qu’il se puisse trouver. D’autres préfèrent les torchons du kiosque. C’est leur droit. <p>Une époque comme la nôtre ne pouvait pas ne pas traîner dans la fange l’objet de notre gourmandise. On parle beaucoup ces temps-ci de l’impérialisme américain. Les conformistes, qui aiment s’appeler entre eux « les pacifistes » en ce moment, pensent généralement l’impérialisme en terme de GI ou de fast-foods. Une forme beaucoup plus souterraine de l’impérialisme gangrène déjà leur esprit, et il serait sûrement simpliste de l’accuser, celui-là aussi, d’être américain. Mais n’ayons pas peur d’être primaire, si ceux qui n’ont que cette réplique à la bouche sont eux aussi des primaires. Si un primaire vous taxe d’anti-américanisme primaire, toute les chances sont de votre côté pour que vous ne soyez ni anti-américain, ni primaire. <p>Accusons donc l’Amérique une fois de plus, et ses innombrables ramifications militaires, industrielles, culturelles, idéologiques, alimentaires et j’en passe dans le monde, d’être responsable et coupable des agissements du dénommé Jackson. <p>Car ce triste personnage a commis un attentat contre le psychisme collectif. Les moyens financiers et humains dont il s’est servi proviennent de la commercialisation de produits de fabrication industrielle regroupés sous le nom générique de « cinéma hollywoodien ». L’attentat à été réalisé avec l’appui des plus grands spécialistes du mensonge légal à grande échelle – la publicité – et la complicité active des divers groupes d’intérêt économique (fabricants de produits dérivés, industrie du maïs, gérants de complexe multi-salles, rédactions de journaux spécialisés, office du tourisme néo-zélandais etc.) disséminés sur toute la surface du globe. <p>Les raisons de l’attentat sont multiples et de tout genre. Cela va des motifs les plus platement psychologiques – par exemple le désir de reconnaissance au sein de l’internationale des réalisateurs de cinéma – aux plus platement pécuniaires. Mais il en est un au moins qui fait défaut, et précisément celui que nous attendions le plus : l’amour de l’œuvre. <p>C’est un syllogisme de l’avoir précisé, sinon que parlerions-nous d’attentat ? Hélas, l’amour n’a jamais garanti aucune réussite… Seulement ici, il ne s’agit même plus d’un ratage, mais bien d’un objectif. Un film réellement destiné aux connaisseurs – si tant est que cela eut un sens au niveau économique, étant donné la part restreinte de marché que nous représentons – aboutirait à un hermétisme quasiment infranchissable pour les non-initiés. <p>En dépit des apparences, cet hermétisme ne va pas de soi. Assurément le profane risquerait de se perdre dans les détails d’une adaptation pointilleuse. Mais de même que nous avons compris l’histoire par l’écrit, d’autres la comprendraient par l’image. Par ailleurs, des histoires, autrement plus complexes que le SDA, ont été projetées dans les salles, sans que personne ne se plaigne de la trop faible compétence de ses neurones. <br>En réalité, l’hermétisme d’une bonne adaptation naîtrait de sa trop grande proximité avec une gourmandise psychique supérieurement qualifiée. En d’autres mots, le clash se situerait au niveau qualitatif, et non pas quantitatif comme on pourrait s’y attendre (si l’on prend le nombre d’éléments composant le SDA comme échelle de comparaison).<p>Cela nous aide à mieux cerner l’animosité ambiante autour de Tolkien. L’époque veut que rien n’échappe à son empire rationaliste. Qu’une communion occulte se fasse autour d’une œuvre est une provocation insupportable. Le scandale doit cesser, la transparence universelle l’exige. L’enrégimentement des masses ne débute jamais par la matraque des capos. Cela, c’est la dernière étape (ou l’avant-dernière avant la boucherie). Tout d’abord ce sont les psychés qui se rigidifient, puis l’idéologie étend son voile par-dessus les âmes mortes. Seulement après on se découvre une vocation pour le caporalisme. <p>De nos jours, le seul vrai pouvoir – la techno-finance – requiert pour la poursuite de ses objectifs une domestication croissante des masses. Tout ce qui défait la masse, c’est-à-dire lui ôte son anonymat et lui confère de l’identité – tout ce qui lui donne une forme – restreint les possibilités de manipulation.<p>Or, Tolkien représentait bien un pôle de cristallisation identitaire pour ses millions de lecteurs, et qui plus est, il renvoyait à des éléments constitutifs de l’identité européenne. La remarque n’est pas gratuite : l’identité de pacotille – reggae, hip-hop, guevariste du dimanche etc. – en vente libre au supermarché, est un symptôme du déracinement imposé. L’identité primordiale, en revanche, est conséquente, c’est-à-dire porteuse d’une vision du monde particulière (et antagonique au mondialisme, cela va sans dire). <p>Ainsi donc l’attentat était dans l’air du temps. Sans doute n’est-il pas le fruit d’un projet concerté et élaboré dans ses moindres détails. Ce qui est sûr, par contre, c’est que l’on pouvait prévoir de longue date une pareille offensive. <p>A présent, les esprits optimistes s’exclament qu’il reste toujours le livre. En vérité, le livre seul ne peut pas grand chose. Reprenons cette phrase du philosophe Raymond Ruyer : « <i>La nature est un système de présences mutuelles, de perceptions qui ne sont pas seulement connaissances abstraites, mais aliments et stimulants des instincts. C’est une cérémonie universelle où chacun est stimulé par tous les autres, un cycle fermé de nutrition réciproque.</i> » Voilà où se situe le problème : dès lors que le film introduit la pollution psychique dans le cercle d’aura de l’œuvre, plus rien ne peut plus l’en extraire, sinon l’oubli. Le vaccin n’existe pas, qui pourrait, par une incantation, extirper de nos appareils neuronaux les traces d’une séance de vision. Même celui qui n’a pas vu le film n’y échappe pas, puisque la propagation s’opère également de proche en proche ! Et les grands fans de Tolkien, comme tous ceux qui connaissent la joie de se désaltérer aux grandes sources géniales, ressentent le besoin de communiquer leur ardeur. Les plus grands héritages meurent de solitude. <p>Nous croyons cependant que toute œuvre, si elle garde de sa force vitale, sécrète d’elle-même ses anticorps. Rien n’annonce leur venue, si ce n’est, peut-être, un premier frémissement de mécontentement.<p>Certains attendent avec enthousiasme le dernier film. Ils croient devoir l’inscrire dans les grandes dates du cinéma. Ils trouvent des qualités à ces films, et crient : « Jackson ! Jackson ! Jackson ! ».<p>« Une merveille, ce film ! »<p>Une merveille…<p>Ou une condamnation à mort.<p><br>Laura Fovile<br>
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