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Tolkien: une nourriture psychique
#22
Le film détruit l'imaginaire ? Peut-être avons-nous parfois un point de vue très précis sur ce à quoi devrait ressembler une adaptation cinématographique, mais peut-on oublier que le film est, justement, un point de vue ? Peut-on exiger de lui qu'il soit le nôtre ? Je me demande si la question n'est pas ailleurs : doit-on attendre d'un film qu'il nous fasse retrouver le livre, rien que le livre ? Plus encore que la vision du cinéaste, c'est ce qu'il a brodé autour de cette vision qu'il nous transmet, ce qu'il a compris des réactions des personnages sur le vif, alors que le livre nous les montre à travers la distance du souvenir (combien de temps Frodo est-il censé avoir attendu avant d'écrire son livre ?). En fin de compte, le travail du cinéaste revient à rajouter quelques touches à une peinture, mais sans prendre toute la place disponible ! Celui qui aime faire vivre son imagination peut encore y ajouter les siennes. S'il y a une "pensée unique" (ce que je suis très loin d'exclure), elle ne passe à mon avis pas par le film. Notre "communion occulte" (je passe sur la formulation...) subsiste, notre appréciation du livre reste la même ; au mieux le film nous a paru pouvoir parfois l'enrichir, au pire nous l'avons trouvé simplificateur ou trop peu fidèle et nous l'avons ignoré. <p>Pour ma part, je trouve que la traduction désastreuse de F. Ledoux, dont le moindre défaut est de défigurer les noms propres du livre, a fait beaucoup plus de mal, si tant est que le film en ait jamais fait : le style de Tolkien reste étranger aux lecteurs ne parlant que français, remplacé par une accumulation de lourdeurs qui ne donnent qu'une vague idée de ce que le livre est en réalité. Mais je serais bien loin de parler d'attentat au psychisme collectif. <p>Quant aux "répugnances de la caste intello-médiatiques", je ne vois absolument pas en quoi elles viseraient à détruire une identité de groupe. Le surnaturel en littérature est regardé de haut dans notre pays, c'est bien connu. Un ouvrage de science-fiction ou de fantasy a besoin d'une bonne centaine d'années de bonification en bibliothèque pour être reconnu comme honorable par les intellectuels. L'une de mes profs de français, par ailleurs brillante, nous a donné une critique incendiaire du SdA, en trois phrases, où il ressortait clairement qu'elle ne l'avait pas lu, ou en diagonale. Cela tient simplement au sérieux sacro-saint des littéraires français, malheureusement si répandu. Je ne crois as qu'aucun d'entre eux ait de si grandes prétentions que de nous normaliser ; au pires veulent-ils nous ramener au sérieux. Tant qu'ils n'emploieront pas les mitraillettes pour cela, je m'accorderai le droit de les ignorer royalement.
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