27-04-2003, 20:14
<i>Peut-être avons-nous parfois un point de vue très précis sur ce à quoi devrait ressembler une adaptation cinématographique, mais peut-on oublier que le film est, justement, un point de vue ? Peut-on exiger de lui qu'il soit le nôtre ?</i> (Ylla)<p>Le film est un point de vue. Je dirais même : <i>il doit absolument n’être qu’un point de vue</i>. <p>Or, à mon avis, le film de Jackson <i>n’est pas un point de vue</i>. Il est un formatage du livre en fonction des impératifs marchands. Sérieusement, qui d’entre-nous a découvert, dans le livre, tant d’actions, <i>de femme</i>, d’humour débile ? Qui y a vu un tel enchaînement logique de circonstances, où tout événement trouve immédiatement sa cause et son effet ? Qui n’a pas ressenti de poésie? Qui n’a pas rencontré Tom Bombadil ? <p>Il n’est pas besoin ici de retomber dans l’éternel faux débat des « contraintes du cinéma ». Personne, pas même le dernier des crétins, soutient que l’on peut « filmer » un livre. <p>La faute de Jackson – qu’il semble incroyablement difficile à admettre pour ses fans – est justement de n’avoir pas donné <i>son point de vue à lui</i> (encore qu’il aurait fallu, pour cela, qu’il ait vu en Tolkien un écrivain et non pas un scénariste). Il a, si l’on ose dire, plutôt reproduit <i>le point de vue de la caisse enregistreuse</i>. <p>Les impératifs marchands ne sont pas une fiction, ni la pseudo-science d’une secte d’hurluberlus. Les « recettes » d’un bon film sont éprouvées, tout le monde les connaît plus ou moins bien. <p>Or, l’application de ces pratiques marchandes au SDA n’est pas une énième récupération. L’œuvre de Tolkien en elle-même plaide contre le monde moderne, ou plus exactement contre la <i>vision du monde</i> aujourd’hui hégémonique. C’est en ce sens également que le film participe de la pensée unique.<p>Encore une fois, je ne parle pas de complot, avec un chef d’orchestre qui tirerait les ficelles en coulisse. Pas plus qu’il n’existe une Intelligence supervisant la production cinématographique mondiale. Mais cela n’empêche pas, pour autant, que le cinéma contemporain serve de fervent support à une <i>vision du monde</i> libérale. Certaines instances, comme les milieux d’affaire ou le monde des médias, sont non seulement acteurs de la mondialisation mais aussi aux premières loges de celle-ci. Or, si l’on daigne s’intéresser aux discours qui s’y fabriquent (et je comprends ceux qui s’en contrefichent, étant donné la médiocrité intellectuelle qui s’y donne complaisamment en spectacle), on est frappé par du peu de cas fait de Tolkien. Concernant le film, on parla, ces jours-là, de tout sauf de l’essentiel.<p>Il y eut, il est vrai, des articles sur Tolkien. Pas ceux que nous attendions. Je me souviens par exemple d’un papier dans <i>Libération</i> expliquant que l’œuvre prenait racine dans l’idéologie nazie. Dans <i>le Monde</i>, l’auteur remarquait (pour ensuite condamner, évidemment) la division en races et l’absence de démocratie sur la Terre du Milieu. En Italie, tous les titres sans exception ne manquaient jamais de rappeler qu’un groupe néo-fasciste avait, au début des années 70, organisé des <i>Campi Hobbit</i> (entre la balade völkish et le barbecue collégien). En Amérique, les activistes pour la défense des minorités prirent publiquement position contre Tolkien, pour les raisons que l’on imagine. <p>Mais d’une manière générale, on parla surtout du film. Pour en dire le plus grand bien. <p>Il y a des milieux, des intellectuels, qui rêvent de changer de peuple à chaque fois que celui-ci en fait à sa tête. On veut bien qu’il lise Harry Potter. Mais pas Tolkien. La normalisation existe bel et bien. Elle se porte même à merveille. Autrefois l’uniforme était imposé, et l’on demandait de réciter en public sa déclaration de foi. Aujourd’hui, l’on fait grand cas de la liberté. On va même jusqu’à multiplier les lois, les interdictions, les tabous, pour la protéger. Jamais comme aujourd’hui les gens ne se sont ressemblés, jamais ils n’ont autant vécu – par procuration – les mêmes expériences. Jamais leur langage, leurs pensées, ont été si pareils à celui de leur voisin. Jamais leurs goûts, leurs rêves, leur imagination, n’ont parus autant clonés. <p>Il suffisait à un hobbit de marcher tout droit, deux jours durant, pour voir tant de choses qu’il n’en pourrait plus finir de les raconter. Cela, en regard avec notre époque, était <i>important</i> à montrer.<p>C’est un exemple, entre mille. <p>Laura Foville<br>

