Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
Tolkien: une nourriture psychique
#34
<i>il n'empêche que j'ai du mal à considérer comme de la pensée unique l'idée de la fidélité à une tâche qui semble vaine, l'idée de sacrifice pour tenter de sauver ce qu'il y a de beau dans le monde, l'idée de rédemption possible pour chacun, qui sous-tendent certes le livre de Tolkien, ce que nul ne conteste, mais également les films de PJ tels que je les ai vus</i> Lothiriel<p>Je remercie Lothiriel pour son message très intéressant. Il va nous permettre de nous recentrer un peu sur le débat. Non pas que je dédaigne la discussion proposée par Yyr – de manière très pertinente d’ailleurs – au contraire, mais je crois qu’il serait bon de ne pas nous disperser outre mesure.<p>Les trois <i>idées</i> dont parle Lothiriel sont effectivement présentes dans le livre comme dans le film. Les esprits superficiels n’en demandaient pas tant pour réclamer l’absolution de Jackson. Mais il faut y regarder de plus près, pour s’apercevoir qu’en réalité, il ne s’agit là encore que d’une récupération grossière. <p>Pour commencer, il est grand temps d’en finir, une fois pour toutes, avec ce que j’appelle « le mythe des DVD ». Les DVD semblent être devenus, dans l’esprit de certaines personnes, l’équivalent d’une Explication Totale, un Argument Suprême irréfragable et utilisable à tout bout de champs. On voudrait que la simple évocation des DVD mette tout le monde d’accord, comme s’il s’y révélait je ne sais quel miracle artistique ou intellectuel.<p>Je dis que les DVD sont très importants, non pas parce qu’en révélant quelques rajouts factuels à l’histoire ils transmutent subitement celle-ci en chef d’œuvre ou nous font finalement découvrir « le vrai Tolkien », mais parce qu’ils dévoilent l’incroyable indigence du climat intellectuel qui enveloppait la création du film. <p>C’est dans les interviews que l’on découvre à qui l’on a affaire. L’esprit de ce monsieur Jackson semble beaucoup plus à l’aise devant une maquette que devant un livre. D’une manière générale, lui et ses collaborateurs ont jugé plus important d’insister sur la genèse et le savoir-faire technique plutôt que sur le matériau de base, l’œuvre. <br>Le petit historique-biographie est très incomplet, pour ne pas dire malhonnête. Quand il ne privilégie pas l’anecdote, il met en avant des thèmes – en les présentant comme majeurs – qui sont comme par hasard ceux qui vont être repris à l’écran. Des affirmations comme celles que l’on entend dans la bouche de Jackson ou de ses acolytes soi-disant « spécialistes » relèvent de la tromperie et de l’insulte. <p>Pour ne pas surcharger ma contribution, je me bornerai à un seul exemple. Il y a à la fin du SDA l’une des manifestations les plus explicites de la détestation de Tolkien pour le monde moderne, avec ses industries, ses pollutions, sa laideur esthétique mais aussi humaine. Vous m’avez bien compris, c’est l’épisode de la Comté. Je me souviens que lors de ma première lecture – en français – ce passage m’avait fortement perturbée. Le lecteur se retrouve, sans aucune médiation qui pourrait amortir le choc, face à des éléments radicalement étrangers à l’univers dans lequel il s’est laissé absorber. Je crois que même la version française rend traumatisante l’irruption subite du moderne dans le merveilleux. Qui plus est, une telle irruption ne survient pas là où l’on pourrait l’attendre, de Sauron, mais du côté d’un second couteau, ce Saroumane. Plus inquiétant que jamais, pourtant affaibli, exilé, trop humain, ce dernier va pourtant provoquer la conclusion d’un événement terrible: le désenchantement de la Terre du Milieu. (on pourrait imaginer une théorie de la catastrophe appliquée au processus de désenchantement ; Saroumane serait le point de basculement, à partir duquel tout se précipite jusqu’à l’effondrement complet de l’édifice du merveilleux, début du Quatrième Age) <p>Dans ce passage, mais il y en a d’autres, apparaît la vision tragique de Tolkien. C’est en ce sens qu’il est faux de parler de manichéisme chez Tolkien, comme il est faux de n’y voir qu’un récit chrétien. Enfin bref, un moment d’une importance capitale, mais liquidé par monsieur Jackson, tellement à la légère qu’on ne saurait prendre ses arguments au sérieux.<p>Alors, pour revenir sur ce que disait Lothiriel, effectivement il est des thèmes qui sont repris, mais est-ce tout de le remarquer ? Faut-il s’y arrêter ? Ou bien doit-on se demander s’ils ne sont pas avant tout une espèce de concept-potiche mis à la mode pour rassurer les lecteurs ? Ces lecteurs dont on se moque tant, devant lesquels toutes les excuses sont bonnes pour commettre les pires atrocités. <p>Ensuite, je note que les trois idées mentionnées par Lothiriel forment, dans 99% cas, les trois grosses ficelles des films hollywoodiens. C’est l’histoire de l’exclu-chômeur-délinquant-réprouvé-salaud (au choix) qui finit, malgré tout et malgré lui, par endosser le beau rôle et sauver la planète (ou l’Amérique, ce qui revient au même en fait). Evidemment Tolkien ne tombe jamais à un tel niveau dans le SDA. Encore moins dans le Silmarillon. <p>Et pour finir, il y a le style avec lequel on traite ces thèmes. Dans le texte, la cohérence de l’univers tolkiennien agit comme une sorte de force de gravitation, contribuant à imbriquer ces thèmes dans la trame de l’histoire de manière crédible. Si crédible d’ailleurs que je me demande si le même discours ne serait pas valable pour <i>tous</i> les thèmes. En admettant que le SDA est une œuvre à vocation mythique (mais de basse intensité, pourrait-on dire, en rapport avec le poids de la partie romancée), la réponse par l’affirmative est envisageable. En tout cas, le choix de ces thèmes – Jackson parle de « l’amitié » et du « courage » - paraît suspect. D’une part, parce qu’ils ne nécessitent pas de virtuosité particulière – les plus mauvais cinéastes y arrivent ; d’autre part parce que leur promotion au rang de « thèmes centraux » permet justement au cinéaste de s’en servir pour occulter les thèmes véritables, autrement plus subtil et difficilement adaptables. <p>Intelligence et style. Contenu et forme. Audace et fidélité. Poésie et récit. L’un est toujours solidaire de l’autre. On ne peut absolument pas vouloir l’un sans, du même coup, vouloir l’autre. C’est une logique d’<i>intégration</i> qui devait former l’ossature d’une adaptation.<br> <br>Jackson, quant à lui, non seulement a adopté une logique d’exclusion, mais en plus il triche sur <i>ce qui est en jeu</i>. Le seul tableau où il est gagnant est aussi le plus trompeur ; c’est en effet sur <i>l’apparence</i> qu’il sauve son arnaque. La technologie: voilà, en définitive, le seul atout que ce type avait dans son jeu. <p>Il ne s’y est pas trompé.<p><p>Laura Foville<br>
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)