18-05-2003, 17:55
Je me souviens du succès qu’avait eu ce fuseau et sa thèse : « le film va corrompre vos souvenirs et toutes vos relectures ». Trop peu de temps alors pour répondre, et aujourd’hui, au hasard d’une lecture, voilà qu’apparaît devant moi la réponse que j’aurais rêvée donnée tant elle correspond à la haute notion que j’ai du pouvoir du verbe et de la lecture mais qui aurait nécessité un talent que je n’ai pas. La personne qui écrit est Julien Gracq, p.236-237 de En lisant, en écrivant (<small>éd : José Corti, réimpression de 1998</small>) :
<blockquote><font color="#000080">« La transcription cinématographique d’un roman impose brutalement au lecteur, et même à l’auteur, les incarnations pourtant très largement arbitraires qu’elle a choisie pour chacun des personnages ; ce n’est qu’avec le temps que le texte éliminera les visages trop précis que le film surimpose, et qui ne sont pas de sa substance. Comme elles sont fragiles, les défenses que la fiction écrite oppose à ces images substituées qui la violent – et combien leur résistance, pour s’organiser, a besoin, d’abord, très largement, de céder du terrain ! Les droits de l’image cinématographique, par rapport au texte littéraire, sont à peu près ceux que la présence « qui ne laisse jamais proscrire ses droits immenses » exerce dans la vie aux dépens des irréels à la fois flous et tenaces que sont l’anticipation, le regret et le souvenir. Puis, une fois que le film s’est absenté, le peuple des mots, peu à peu, comme le travail d'une fourmilière, revient ronger et digérer les images péremptoires et périssables qui l’offusquaient. je me souviens d’avoir vu au cinéma Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. Dans les deux adaptations jouait Gérard Philippe, et, pendant quelques semaines, bon gré mal gré, en dépit du génie stendhalien et de la médiocrité des films, son image vint se superposer au texte, inexpulsable. Puis une séparation peu à peu s’opéra ; il m’arrive encore à l’occasion, distraitement, d’évoquer Gérard Philippe « dans La Chartreuse », mais je ne le vois plus que comme un jockey démonté qui tient en mains devant les balances, emblématiquement et une peu dérisoires, ses étriers et sa selle. Le livre s’est écoulé en lui, et libre, il galope bien loin. »</font></blockquote>
Oui, « le peuple des mots, peu à peu, comme le travail d’une fourmilière, revient » prendre la place que les images lui avaient volée. Mais pour cela, il faut lire et relire bien sûr pour laisser « le livre s’écouler en soi». Il y a donc un avenir pour ceux qui ont été déçu par le film ; non, la puissance de l’image n’est pas irréversible devant le verbe. Il faut simplement s’attacher au verbe ;-)
Sosryko
<blockquote><font color="#000080">« La transcription cinématographique d’un roman impose brutalement au lecteur, et même à l’auteur, les incarnations pourtant très largement arbitraires qu’elle a choisie pour chacun des personnages ; ce n’est qu’avec le temps que le texte éliminera les visages trop précis que le film surimpose, et qui ne sont pas de sa substance. Comme elles sont fragiles, les défenses que la fiction écrite oppose à ces images substituées qui la violent – et combien leur résistance, pour s’organiser, a besoin, d’abord, très largement, de céder du terrain ! Les droits de l’image cinématographique, par rapport au texte littéraire, sont à peu près ceux que la présence « qui ne laisse jamais proscrire ses droits immenses » exerce dans la vie aux dépens des irréels à la fois flous et tenaces que sont l’anticipation, le regret et le souvenir. Puis, une fois que le film s’est absenté, le peuple des mots, peu à peu, comme le travail d'une fourmilière, revient ronger et digérer les images péremptoires et périssables qui l’offusquaient. je me souviens d’avoir vu au cinéma Le Rouge et le Noir et La Chartreuse de Parme. Dans les deux adaptations jouait Gérard Philippe, et, pendant quelques semaines, bon gré mal gré, en dépit du génie stendhalien et de la médiocrité des films, son image vint se superposer au texte, inexpulsable. Puis une séparation peu à peu s’opéra ; il m’arrive encore à l’occasion, distraitement, d’évoquer Gérard Philippe « dans La Chartreuse », mais je ne le vois plus que comme un jockey démonté qui tient en mains devant les balances, emblématiquement et une peu dérisoires, ses étriers et sa selle. Le livre s’est écoulé en lui, et libre, il galope bien loin. »</font></blockquote>
Oui, « le peuple des mots, peu à peu, comme le travail d’une fourmilière, revient » prendre la place que les images lui avaient volée. Mais pour cela, il faut lire et relire bien sûr pour laisser « le livre s’écouler en soi». Il y a donc un avenir pour ceux qui ont été déçu par le film ; non, la puissance de l’image n’est pas irréversible devant le verbe. Il faut simplement s’attacher au verbe ;-)
Sosryko

