20-12-2004, 00:27
La sortie du DVD « Le Retour du Roi » (que par la suite, nous écrirons « RdR ») est le point final de l’adaptation cinématographique par Peter Jackson du « Le Seigneur des Anneaux», nous pouvons enfin juger cette œuvre dans son intégralité. En tant que lecteur de J.R.R. Tolkien, je ne peux qu’avoir certaines attentes vis à vis de ces films même s’il faut, bien sûr, les considérer comme des œuvres à part entière et indépendantes avant tout, sans s’attendre à retrouver tous les éléments du livre. Néanmoins, je suis d’avis qu’une adaptation honnête doit respecter l’œuvre originale au moins dans le fond sinon dans la forme. Il est en effet utopiste d’espérer retrouver le texte intégralement dans le film.<br>Dans ses commentaires, le réalisateur a exprimé ses regrets de ne pas avoir eu le temps de transposer correctement le moment pourtant émouvant et symbolique où Sam abandonnait ses ustensiles de cuisine. Cette scène était néanmoins non indispensable à la narration, la raccourcir ou l’enlever n’est pas impensable. Par contre, il est des moments où la forme constitue le sens de l’histoire, certains propos ou certaines scènes ont une présence indispensable, peut être pas forcément sous la forme exacte qu’ils ont dans le texte, mais l’absence de ces éléments dans l’adaptation change ou affaiblit le sens de l’histoire. <br>Dans notre cas, « Le Seigneur des Anneaux » est un livre riche en sens. Il serait trop long de les énumérer et de les développer, nous allons quand même dégager une morale parmi d’autres: Sans la pitié de Frodo envers Gollum, l’Anneau n’aurait pas pu être détruit. La valeur de la pitié n’est pas cachée dans l’œuvre, Gandalf avait explicitement fait comprendre à Frodo que son sort dépendait de la pitié de Bilbo <a href="#N01"><sup>1</sup></a>.<p>Cette pitié est bien sûr à donner à tous, même aux « ennemis ». Le mal dans cette histoire n’est pas tellement représenté par les orcs ou Sauron mais plutôt dans certains comportements comme le fait d’être tyrannique ou impitoyable.<br>Dans le texte, Saruman illustre le problème du mal comme suit : bien qu’il avait des intentions louables comme celle de vaincre Sauron et de guider les hommes<a href="#N02"><sup>2</sup></a>, il était prêt à utiliser l’Unique, instrument de domination par excellence, et à sacrifier des vies pour atteindre son but a priori noble. Il pensait être le despote éclairé et le choix de cette voie a conduit à sa chute.<br>Moins directement, le lien entre l’Anneau Unique et les trois anneaux de pouvoir des elfes illustre aussi l’égarement que peuvent mener des intentions apparemment bonnes: parce que certains elfes voulaient préserver leur terre, ils avaient écouté Sauron et forgé les anneaux de pouvoir qui les ont rendus dépendants de l’Anneau Unique et donc, vulnérables à Sauron.<p><br><b>Les motivations du « mal »</b><br>Saruman, dans le film, est un allié de Sauron. On peut comprendre que les scénaristes ont pensé qu’il vaut mieux simplifier les motivations de Saruman mais on rate ainsi une occasion d 'insister sur la corruption des volontés initialement bonnes. De plus, le film ne fait qu’évoquer les anneaux elfiques dans l’introduction. Il faut attendre la version DVD du premier film pour apprendre que Galadriel détenait un des trois anneaux mais malgré cet ajout, les spectateurs ignoreront tout des pouvoirs de ces anneaux. Ainsi, après l’introduction, jamais on ne reviendra sur l’erreur des elfes d’Eregion d’avoir écouté Sauron. Il s’en suit que les elfes dans le film sont plus idéalisés que dans le texte, ce qui en soi n’est pas un grave défaut sauf que, combiné avec la représentation du mal dans le film (voir plus bas) et d’autres petits détails comme l’engloutissement dans le sol des créatures du Mordor, épargnant miraculeusement l’armée d’Aragorn, l’idéologie sous jacente du film tend fortement vers le manichéisme.<p>En résumé, dans le film, nous avons d’un coté Sauron, Saruman et les orcs qui veulent mettre fin à l’âge des Hommes et de l’autre coté, les Hommes et les Elfes qui se battent pour survivre. <br>Si on veut être rigoureux, on rappellera que d’après Tolkien<a href="#N03"><sup>3</sup></a>, Sauron, dans le texte donc, ne cherchait pas à détruire les Hommes et les Elfes pour les remplacer par des Orcs mais son but était de les dominer, croyant à tort qu’Eru a abandonné Arda et les Valar ont perdu le contrôle et qu’il lui revenait de les « guider ». Dans ce but, il avait forgé l’Unique pour contrôler les porteurs des anneaux de pouvoir. <p>Pour Gollum, les scénaristes ont pris soin de rendre ce personnage bien plus perfide, sans doute dans l’optique de bien démarquer chaque personnage dans un camp bien distinct. Ainsi, à la place du moment dans le texte où Sméagol s’était nettement adouci, peu avant Cirith Ungol, Gollum, dans le film, a réussi à séparer Frodo et Sam. Ensuite, Gollum ne cessait de narguer Frodo pendant que ce dernier errait dans l’antre d’Arachné avant de l’agresser directement. Notons que dans le texte, ce personnage avait encore un semblant d’honneur à ce point de l’histoire<a href="#N04"><sup>4</sup></a>.<br>Pour appuyer définitivement la traîtrise de Sméagol, la version longue du RdR contient un dialogue supplémentaire où il affirme avoir menti au moment où il avait prêté serment.<br>Cet écart par rapport au texte n’est pas sans conséquence dans le sens final qui se construit dans le film, conjugué avec la présentation du mal (voir plus bas) et l’attitude des héros face à ce mal.<p><br><b>La présentation du « mal » et la manière de le traiter</b><br>Le réalisateur a visiblement fait le choix de rendre le plus hideux possible les serviteurs du Mordor tel que l’illustre le chef des orcs dont le visage est à moitié défiguré ou encore la Bouche de Sauron qui est inhumain. Le film semble respecter un lien de corrélation (voir de causalité?) entre l’alignement et l’apparence.<br>Personnellement, j’aurais préféré voir un être humain incarné la Bouche de Sauron, non pour respecter le texte qui précise que cet émissaire est d'origine númenoréenne, mais pour montrer que même les humains ayant la même origine qu’Aragorn peuvent être au service du Mordor, démontrant ainsi que ce n’est pas la «race» ou un quelconque trait physique qui définissent l’alignement. On peut rétorquer que la présence des haradrims dans le film montrent que même les hommes peuvent être mauvais mais la présence de númenoréens corrompus dans le film aurait évité toute classement en fonction de zone géographique ou de la couleur de la peau. Sur ce point, l’image des hommes sur les oliphants à la peau foncée écrasant les blonds rohirrims avec un sadisme marqué peut être très mal interprétée et de ce fait, maladroite. S’il y a un point où le réalisateur aurait dû d’écarter du texte, c’est sûrement celui là car le film, contrairement au texte, ne contient pas beaucoup d’éléments qui remettent en question la présence des ces hommes aux cotés du Mordor. Il y a certes une scène dans le deuxième film qui peut contre balancer cette image quelque peu dérangeante mais j’y reviendrai.<br>De plus, notons que ces alliés de Sauron ont subi le même sort que les orcs sur le champ de Pelennor: l’armée des morts n’a pas fait de différence entre orcs et haradrims qui étaient tous détruits impitoyablement et Aragorn n’aura pas l’occasion de faire la paix avec les humains alliés à Sauron, contrairement au texte. <br>Mais ce dernier en avait il l’intention? L’exécution sommaire de la Bouche de Sauron est elle digne de la noblesse que ce personnage est censé posséder?<br>Indépendamment du personnage d'Aragorn, n’est elle pas en contradiction avec la fameuse phrase de Gandalf sur les tueries qui semblent "méritées"? <br>Ce geste, hélas, ne fait que cautionner l’idée qu’on serait en droit d’abattre un ennemi parce que c’est un ennemi ou un monstre inhumain, même si on n’est pas en danger, même si cet ennemi n’a fait que parler. Certes, la Bouche de Sauron est au service du mal mais quel est ce mal qu’Aragorn est censé de combattre finalement?<br>Si le pouvoir corrupteur de l'Anneau est bien mis en avant (Gandalf a clairement expliqué qu'il ne pouvait pas l'utiliser dans le premier film), c'est plus généralement la logique de l'adage « La fin justifie les moyens » que dénoncerait plutôt Tolkien car en utilisant les armes de l'ennemis, on finit par devenir comme cet ennemi lui même.<br>Ce n'est donc pas en utilisant les moyens comme la domination, la peur ou la violence qu'on peut vaincre le mal. Pourtant, certains personnages dans le film ne semblent pas le comprendre. Dans le film, le « mal » est limité à Sauron, ses troupes et l'Anneau uniquement. Face à eux, les héros de l'histoire, étant dans l'autre camp, semblent pouvoir tout se permettre, sauf d’utiliser l'Anneau, pour combattre leurs adversaires sans retenu, sans merci.<br>Même Gandalf le Blanc, dans le film, ne suit pas ses propres principes sur la pitié: il n’a pas hésité à malmener à coup de bâton Denethor, un homme désespéré par la mort de son fils aîné et par la vue de l’armée du Mordor aux portes de Minas Tirith. Il y a aussi son regard froid et son air indifférent lors de son discours sur la mort Denethor au moment où celui-ci était encore en train de courir. Où sont la pitié et la compassion?<p><br><b>Interrogations</b><br>Notons que la plupart des moments où les personnages nuancent un peu les choses comme le monologue de Faramir face au haradrim tombé ou le pardon de Theoden pour Grima ne sont que dans les versions longues. Faut il croire que ces scènes ne sont pas du tout importantes pour le réalisateur et qu’elles ne sont que des petits bonus dignes d’intérêt pour un public limité? Pourtant, au vue de la quantité d’éléments appuyant une idéologie simpliste et discutable, ces scènes sont plutôt absolument indispensables pour respecter l’œuvre de Tolkien dans le fond. A titre personnel, je m’étonne que les versions diffusées en salle sont malgré tout souvent considérées comme « très fidèle » à l’œuvre de Tolkien.<p>Quelles sont les scènes qui donnent finalement le sens au film? Celle où Gandalf parlait de la pitié à Frodo dans la Moria ou celle où Gandalf poussait Denethor dans les flammes? Celle où Aragorn tendait la main à Grima ou celle où il décapita la Bouche de Sauron sans sommation?<p>Toujours à propos de la pitié, on peut aussi regretter l’absence dans le film du moment où Sam s’était retenu au dernier moment de tuer Gollum alors qu’il pouvait le faire. Et il y a aussi bien sûr le rappel de Frodo à Sam qu’il faut pardonner Gollum après la destruction de l’Anneau: toutes ces scènes et ces propos appuyaient un des sens centraux de cette histoire, leurs absences affaiblissent encore l’importance de la pitié. Les scénaristes craignaient ils une incompréhension de la part du public si Sam avait épargné Gollum ou si Frodo pardonnait ce dernier? <p>Il semble qu’il n'y a pas de réelle volonté des scénaristes d’insister sur certaines valeurs morales, les personnages principaux pouvant s’affranchir de les respecter quand bon il leur semble: on se demande encore pourquoi Legolas a tué Grima.<br>N’y a t il pas tout simplement une volonté de répondre à une certaine attente des spectateurs qui sont habitués à voir les « héros » achever de leurs propres mains les « méchants » de l’histoire dans la violence, à croire que la « justice » ne peut être faîte que par nous même, en éliminant nos adversaires?<p>Sur un autre sujet, craignaient ils aussi qu’une chute "providentielle" de Gollum soit incomprise aussi? Ainsi, ils ont préféré un rôle actif de Frodo dans la chute de Gollum.<br>Ce n’est plus le destin qui a fait chuter Gollum mais Frodo, qui est devenu du coup responsable de la mort de Gollum, on peut dire que c’est son désire pour l’Anneau qui a causé la perte de Gollum alors que dans le texte, Frodo était complètement innocent de sa chute. Cette dernière version a l’avantage d’offrir plusieurs interprétations : suicide de Sméagol, intervention divine ou conséquence de la rupture du serment et d’autres encore.<br>Dans le texte, Frodo a failli face au pouvoir séducteur de l’Anneau et en même temps, il a réussi la quête grâce à sa pitié et à la providence.<br>Dans le film, Frodo a failli aussi face à l’Anneau et il a réussi sa quête sous l’emprise de la rage, de l’Anneau, réduisant ainsi la portée de sa pitié et à la providence. <br>Quelque soit nos avis sur cet écart, écart il y a et la morale n’est plus la même.<p><br><b>Conclusion</b><br>Il existe d’autres thèmes primordiaux de l’œuvre de Tolkien comme la destinée des Elfes, le don de la Mortalité ou l’Estel qui enrichissement Le Seigneur des Anneaux profondément. Je ne reviens pas sur ces points car ces thèmes ne sont pas indispensables pour comprendre pleinement les enjeux de la guerre de l’Anneau mais néanmoins, on peut regretter que le peu de références dans le film à ces thèmes ne respectent pas la création de J.R.R. Tolkien, ils sont même parfois en contradiction avec.<br>Il est difficile pour un lecteur de Tolkien de juger les sens de ces films car inévitablement, il se reposera sur sa compréhension du texte pour réinterpréter le film, se laissant marquer sur ce qui lui semble correspondre au texte ou ce qui lui plaît, négligeant le reste. Le film en lui même n’est pas cohérent dans les sens qui s’y construisent: certains personnage prônent un moment la pitié mais ces propos ne se manifestent pas toujours en acte. Il est impossible de généraliser une interprétation du film par les spectateurs mais pour me faire une idée, j’ai lu des réactions à propos de la version longue du RdR et je suis étonné que certaines personnes trouvent normal et juste qu’Aragorn décapite ainsi l’émissaire de Sauron. Est ce que le message sur la pitié est il bien passé dans le film?<p><br>-------------------------------------------------------------------------------<p><br><a name="N01">1:</a><br>- La mérite ! Je crois bien. Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car meme les très sages ne peuvent voir toutes les fins. Je n'ai pas grand espoir de la guerison de Gollum avant sa mort, mais il y a tout de même une chance. Et il est lié au sort de l'Anneau. Mon coeur me dit qu'il a encore un rôle à jouer, en bien ou en mal, avant la fin; et quand celle-ci arrivera, la pitié de Bilbon peut déterminer le sort de beaucoup - à commencer par le vôtre.<br>L'OMBRE DU PASSE, La Communauté de l'Anneau<p><a name="N02">2:</a><br>« ... le monde des Hommes, que nous devons gouverner. Mais il nous faut le pouvoir, le pouvoir de tout ordonner comme nous l'entendons pour le bien que seuls les Sages peuvent voir.<br>...<br>Nous pouvons attendre notre heure, conserver nos pensées dans notre coeur, déplorant peut-être les maux infligés en passant, mais approuvant le but élevé et ultime: la Connaissance, la Domination, l'Ordre;<br>...<br>Il ne serait point besoin, il n'y aurait point de véritable modification de nos desseins, mais seulement des moyens. » <br>LE CONSEIL D'ELROND, La Communauté de l'Anneau<p><a name="N03">3:</a><br>Voir “Notes on motives in the Silmarillion”, MYTHS TRANSFORMED, HoME X<p><a name="N04">4:</a><br>- On l'a! siffla Gollum dans son oreille. Enfin, mon tresor, on l'a, oui, le vilain Hobbit. On prend celui-ci. Elle attrapera l'autre. Oh oui, Arachne l'aura, pas Smeagol : il a promis; il ne fera aucun mal au Maitre. Mais il t'a, sale immonde petit sournois! Il cracha sur le cou de Sam.<br>L'ANTRE D'ARACHNE, Les Deux Tours<p><p><p>

