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Fierpied
#3
On peut noter, cher Gilles, que ce n’est pas le <i>seul</i> jeu de mot glissé par Tolkien dans son roman. Le contraire eût été étonnant de la part d’un philologue aussi expert qu’astucieux.<p>En effet, on retrouve de tels exercices ludiques dans les homographies/homophonies (que Tolkien s’amusait à qualifier de purement fortuites) des mots <i>orthanc</i> (sindarin : « hauteur fourchue ») et <i>orthanc</i> (vieil-anglais : « habile stratagème ») ou le quenya <i>incánus</i> (un des noms de Gandalf) et le latin <i>incanus</i> (aux cheveux blancs). Même chose pour l’origine du nom de <i>Smaug</i> qui est le parfait du verbe germanique primitif « smugan » (se glisser dans un trou). <br>On retrouve aussi des jeux de mots dans la composition des prénoms et les noms de certains hobbits. Pour certains d’entre eux, Tolkien, s’est attaché avec malice à leur laisser des significations cachées et évocatrices, tel ce Hamfast Gamegie dont le prénom rappelle qu’on « reste en sécurité dans son smial ». Pour d’autres il s’est amusé à se faire côtoyer des patronymes ridicules et sonores (Took, Bolger) avec des prénoms pompeux et grandiloquents (Fredegar, Peregrin, Fortimbras, Odovacar, Adaldrida, heu… Isengar…) et inversement pour des familles comme les Fierpied/Proudfeet, dont le nom dithyrambique est amolli par une série de prénoms aussi courts que ridicules (Odo, Olo, Bodo…).<p>Le jeu de mot Proudfoots/Proudfeet de la fête de Bilbo est sans doute le plus flagrant et le plus accessible, et donc le moins flatteur pour l’esprit. Ce qui le rend probablement moins drôle au premier abord, une sorte de « mauvaise blague de philologue » pour reprendre les termes de Tolkien à propos du nom <i>Smaug</i> (Lettres, 25)<p>Mais l’intérêt de la scène ne réside pas forcément dans la forme d’humour qui y est pratiquée.<p>Je partage ton interrogation en ce qui concerne le décallage entre l’adaptation exhaustive de la scène du discours de Bilbo par Ralph Bakshi dans son film de 1979 et la suppression de l’univers de Tom Bombadil.<p>Toutefois l’apparente superficialité de l’intervention du père Fierpied dans le roman de Tolkien voile peut-être un peu plus de profondeur. Une profondeur sur laquelle je souhaiterais m’attarder un peu, afin d’apporter un éclairage sur ce qui aurait pu motiver le choix de Ralph Bakshi.<p>La famille Fierpied/Proudfoot a joui d’une véritable étude de la part de Tolkien.<br>On peut suivre l’évolution de ces recherches dans les arbres généalogiques de HoME XII.<br>Ainsi découvre-t-on que <b>Linda Baggins </b> (la tante de Bilbo) a épousé <b>Bodo Proudfoot</b> (d’abord nommé <b>Magnus</b>, puis <b>Marco</b> (cf version 2 de l’arbre généalogique des Baggins)<br>De leur union est né <b>Odo Proudfoot</b> (le cousin de Bilbo, d’abord appelé <b>Rollo</b> dans les premières versions des arbres).<br><b>Mrs Proudfoot</b>, la femme d’Odo, est citée dans les brouillons du SdA. Mais elle disparaît de la version finale, absente également des arbres généalogiques.<br><b>Olo Proudfoot </b> est fils d’Odo et <b>Sancho </b> est son petit fils d’Odo (et donc le fils d’Olo, pour ceux qui ne suivent pas).<p>Puisque je me suis permis d’évoquer les brouillons du <i>Seigneur des Anneaux</i>, il est interessant de constater que le passage de l’intervention de maître Fierpied a subi très peu d’évolutions entre les premiers manuscrits de 1938 et la version publiée en 1954.<p>Dans HoME VI où figure la première version du chapitre <i>A long-expected party</i>, on peut lire les passages suivants :<p><br><blockquote><SMALL>'My dear people,' began Mr Baggins. 'Hear, hear!' they replied<br> in chorus. 'My dear Bagginses,' he went on, standing now on his<br> chair, so that the light of the lanterns that illuminated the enor-<br> mous pavilion flashed upon the gold buttons of his embroidered<br> waistcoat for all to see. 'And my dear Tooks, and Grubbs,<br> and Chubbs, and Burroweses, and Boffinses, and <FONT COLOR="#008080">Proudfoots</font>.'<br> '<FONT COLOR="#008080">Proudfeet</font> ' shouted an elderly hobbit from the back. His name of<br> course was <FONT COLOR="#008080">Proudfoot</font>, and merited; his feet were large, exception-<br> ally furry, and both were on the table.<br>(…)<br><b>[</b>Bilbo annonce son prochain mariage à la foule des convives<b>]</b><br>(…)<br>He sat down. The silence was flabbergastation. It was broken<br> only by Mr <FONT COLOR="#008080">Proudfoot</font>, who kicked over the table; Mrs Proudfoot<br> choked in the middle of a drink.</small></blockquote> <p>Dans la version 2, le premier paragraphe est identique. Seule la suite des circonstances de la disparition de Bilbo (il ne se marrie plus et disparait avec son anneau) apporte des modifications au récit :<p><blockquote><small>He stepped down. One hundred and forty-four flabbergasted hobbits sat back speechless. Mr <FONT COLOR="#008080">Proudfoot</font> removed his feet from the table. Mrs <FONT COLOR="#008080">Proudfoot</font> swallowed a large chocolate and choked.</small></blockquote><p>Dans la version publiée en 1954, Mme Fierpied n’apparaît plus. S’il y perd sa femme, M. Fierpied y gagne un prénom : Odo (Odon dans la VF)<p><blockquote><small>He stepped down and vanished. There was a blinding flash of light, and the guests all blinked. When they opened their eyes Bilbo was nowhere to be seen. One hundred and forty-four flabbergasted hobbits sat back speechless. Old Odo <FONT COLOR="#008080">Proudfoot</font> removed his feet from the table and stamped. Then there was a dead silence, until suddenly, after several deep breaths, every Baggins, Boffin, Took, Brandybuck, Grubb, Chubb, Burrows, Bolger, Bracegirdle, Brockhouse, Goodbody, Hornblower, and <FONT COLOR="#008080">Proudfoot</font> began to talk at once.</small></blockquote><p>Cité à plusieurs reprises et dans des circonstances assez simillaires selon les versions, Odo Fierpied apparaît comme une figure locale, un personnage charismatique, patriarcale et à fort caractère, à grosse voix et sans grande gêne comme on peut en rencontrer à toutes les grandes fêtes familiales.<br>Tolkien le case dans son récit comme un contrepoids à la présence de Bilbo, comme une sorte de rival situé au fond du pavillon principal et attentif à la moindre erreur du héros de la soirée. Bilbo ne tient d’ailleurs pas compte de l’intervention et poursuit imperturbablement son discours, répétant son fameux ‘Proudfoots’ alors que le cousin réclamait du ‘Proudfeet’<p><small>Notons au passage que Bilbo persiste sur ‘Proudfoots’ pour faire aussi écho à sa conversation avec Gandalf :<br><blockquote>-vous voulez poursuivre votre projet ?<br>-oui, j-ai pris ma décision il y a plusieurs mois, et je ne l’ai pas changée.<br>- très bien. Il est inutile de rien ajouter. Tenez-vous-en à votre plan – à votre plan <b>dans son entier, notez-le bien</b> – et j’espère que cela réussira au mieux, pour vous et pour nous tous (SdA, chap Ier)</blockquote><br>En fin de compte, en conservant la déformation volontaire du nom des Proudfeet, Bilbo ne fait que suivre les conseils de Gandalf…</small><p>Quoi qu’il en soit, doit-on lire dans ces attitudes une sorte de concurrence familiale entre deux cousins âgés ? Après tout, le retour de Bilbo après l’expédition d’Erebor n’a pas dû irriter seulement la branche des Sacquet de Besace… le ressentiment se retrouve peut-être dans une moindre mesure chez les Fierpied. D’ailleurs, on peut constater que par la suite, Bilbo n’a pas réservé de cadeau à son cousin ou à un des membres de cette branche de la famille. De même, l’exploration forcenée de la cave de Cul de Sac par Sancho, le petit-fils, se termine par une empoignade avec Frodon. Autre indice d’une rivalité familiale ?<p>Notons enfin que l’honneur qui est donné aux Fierpied d’intervenir <i>en personne</i> dans le récit du roman contraste avec leur absence de l’analyse de leur patronyme dans les études des futurs appendices auxquels se consacre une partie de HoME XII. Ils figurent pourtant bien dans les listes familiales régulièrement déclamées par Tolkien dans ses écrits. Ainsi dans la Lettre 25 du 20 février 1938 adressée au rédacteur en chef de <i>the Observer</i> et publiée sans l’assentiment de JRRT dans ce journal<p><blockquote><small>'The full list of their wealthier families is:<br> Baggins, Boffin, Bolger, Bracegirdle, Brandybuck, Burrowes,<br> Chubb, Grubb, Hornblower, <FONT COLOR="#008080">Proudfoot</font>, Sackville, and Took.'</small></blockquote> <p><br>Odo Fierpied (et ses descendants) a donc une réelle importance. Il contribue, toute proportion gardée, à donner une touche réaliste et attachante à l’œuvre de Tolkien tout comme ces milliers de détails familiaux, toponymiques, botaniques, culturels ou sociaux qui fourmillent <i>dans</i> les lignes et <i>entre</i> les lignes du roman.<br>Ralph Bakshi ne s’y est pas trompé, lui qui, à sa façon, a su s’imprégner en partie de l’ambiance du roman de Tolkien. Ainsi a-t-il intelligemment conservé la tonitruante intervention duosyllabique du père Fierpied dans son adaptation cinématographique, et ce malgré les autres choix discutables.<p><small>En ce qui concerne la présence d’un Fierpied chez Peter Jackson, je vous épargne un laïus supplémentaire et inutile. D’une part parce que je n’ai guère envie de m’attarder une fois encore sur la « trilogie du siècle », et d’autre part parce que chacun sait que de très nombreuses scènes de la Communauté-TM – dont celle de « Proudfeet/Proudfoots » – sont de vulgaires copié-collés sans imagination et sans intérêt artistique des scènes du film de Bakshi</small><p>Amicalement<p>I.<p><p><br>
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