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There and Back Again. Retour sur le style des adaptations PJ du SdA au Hobbit.
#12
<SMALL>Huh-huh ! pas si vite, camarades...<p>Tout d'abord, en <b>entrée</b>.<p>> Hyarion, ce que Peter Strauss-Jackson a fait avec son exemplaire du <i>Seigneur des Anneaux</i> ne nous regarde surtout pas... :)<p>> Elendil, je sais ce qu'il t'en coûte de verser momentanément dans le camp des <i>pros</i>, sache que dans cette épreuve, tout mon soutien t'es acquis, la preuve à la fin de mon laïus ? ;p<p>> Chou, je me permets de rajouter à ta liste l'ancêtre, le fuseau historique : <A HREF="http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum4/HTML/000361.html">Bilbo le hobbit au cinéma</A> dès septembre 2002, mais avec un vrai démarrage en octobre 2006, période à laquelle les négociations pour l'adaptation du futur <i>Hobbit </i>ont commencé.<br>Ca n'apporte pas grand chose au débat, mais c'est pour être complet.</SMALL><p>Bien, ceci étant dit, venons-en au <b>plat de résistance</b>.<p>> Chou... objectivité, relativisation subjective, échange intersubjectif ... et pourquoi pas relativisme universel, tant qu'on y est ? Tu m'emmènes sur un terrain hautement philosophique que je suis loin de maîtriser (et je me suis toujours dit que glisser vers les plates-bandes des théories subjectivistes à la Protagoras, c'était comme risquer un "point Godwin" pour tenter de mettre fin au débat... ce n'est pas le but je pense, ce fuseau tout neuf en est la preuve)<p>Restons-en donc au ras des pâquerettes pour le moment si tu le veux bien, car tu te doutes bien que c'est le seul point de départ que je suis en mesure de déterminer dans cette affaire de "trilogie" cinématographique. <br>Nous verrons après si on arrive à s'élever un poil plus haut.<p>Je vais peut-être commencer par répondre à une des questions que tu soulèves et voir où ça peut mener.<p><DIV class="citeAuteur"><B>Chou</B> demande 10 ans après les faits :<DIV class="citeTexte"><font color=grey>Y a-t-il ou non des traits par lesquels la Terre du Milieu de Tolkien est rendue dans un souci aigu de réalisme et d'historicité dans l'adaptation cinématographique de PJ ?</font> </div></div><p>La force visuelle des paysages de Nouvelle-Zélande, comme tu l'as évoqué quelque part dans nos derniers échanges sur le fuseau des <A HREF="http://www.jrrvf.com/forum/noncgi/Forum4/HTML/000643.html#ancre">potins</A>, rend crédible l'univers dans lequel évoluent les protagonistes du film. La profondeur des paysages et les larges plans d'ensemble visent en effet à apporter au spectateur "<font color=grey>l'impression d'évoluer dans un monde à part entière</font>".<br>Des paysages authentiques, non transformés par des procédés techniques modernes (ou très peu) et donc pas de décors artificiels : c'était un pari de Peter Jackson pour rendre avec le plus de réalisme possible le cadre de géographique du récit.<p>Dans le roman, la Terre du Milieu ne vous saute pas au visage immédiatement. Elle nait au fur et à mesure du récit. C'est d'abord son historicité qui est mise en valeur - quand on veut bien prendre la peine de commencer le roman par le Prologue. Puis elle prend de l’ampleur dés lors que l'on suit, à travers les yeux de Frodon et des ses compagnons (compagnons dont le nombre augmente tout aussi progressivement que s'agrandit la vision des paysages : 2 de cul de sac au Bac de Châteaubouc, puis 3 du Bac jusqu'à Bree, 4 à partir de Bree, puis 8 au départ de Fondcombe) et à travers les descriptions du narrateur (allusions aux confins de la Comté et à ce qui pourrait exister au delà des frontières).<p>La terre du Milieu naît avec la lecture, progressivement, comme une symphonie où les instruments s'ajoutent discrètement les uns après les autres, ou plutôt comme un arbre familier qui pousserait et se développerait sous nos yeux. Et les branches, ramilles et feuilles que nous ne pouvons voir (mais qui ont une existence propre dans cette création secondaire) sont les paysages en arrière plan, tout juste évoqués mystérieusement par des noms hermétiques aux confins de la carte (Angmar, Mer de Rhûn, Monts de Fer, Pinnath Gelin...) Et le processus se renouvelle à chaque nouvelle lecture du roman, puisque - chacun d'entre-nous peut en témoigner - nous découvrons ou re-découvrons des détails nouveaux ou oubliés dès que nous recommençons une lecture, fut-elle la 20ème en 20 ans, du <i>Seigneur des Anneaux</i>.
A ceci s'ajoute que :

[citation=J.J.R. Tolkien, Lettre 183 à W.H. Auden]Les traits essentiels de ce lieu éternel [la Terre du Milieu] sont tous présents (en tout cas pour les habitants du N-O de l'Europe), et il est naturel qu'il paraisse familier, même s'il est un peu magnifié par l'enchantement dû à la distance temporelle.[/citation]

Mais je m'égare.<br>Les paysages présentés dans le film peuvent-ils faire le même effet ?<br>Je suis tenté de dire non, même si "<font color=grey>l'effet de "fascination" qu'elle produit</font>" et la "<font color=grey>véritable révélation</font>" qu'elle a pu représenter pour le spectateur shudhakalyan ne sont pas à écarter d'un pédant revers de main.<p>Pourquoi ce "non", dont la fermeté reste à discuter et dont la subjectivité est à peser à l'aune d'une objectivité relative par quelques exemples que j'espère bien sentis - à défaut d'être bien tournés...<p>Tout d'abord, le changement de média et la modification du processus réceptif du spectateur - qui n'est plus censé être un lecteur pour trois heures consécutives - sauf si on s'acharne sur le sous-titrage - implique de la part de Peter Jackson quelques choix concernant les paysages.<br>Ces paysages, on ne les voit pas tout de suite. On les découvre au premier abord par une carte de la Terre du Milieu, premier clin d’œil aux <i>lecteurs </i> de Tolkien.<p>Mais le choix narratif du film entraîne immédiatement le spectateur vers des paysages tourmentés, enfumés, grandioses par leur aspect spectaculaire, non par leur beauté : c'est le champ de bataille de Dagorlad - du moins tel que le lecteur l'identifie. <br>Hélas ! ce paysage comporte de terribles défauts : les personnages qui y évoluent.<br>- ces orques qui tombent par grappes du haut d'immenses falaises, touchés par des flèches elfiques à la portée extraordinaire; <br>- ce Sauron invraisemblable et invincible qui se fait pourtant trancher la main et qui couine comme un cochon - authentique, je viens de revoir la scène en VO sur Youtube;<br>- ce Sauron - encore lui - qui disparaît dans une déflagration tellurique qui renverse toutes les armées, mais ne tue que les méchants...<p>Bref, crédibilité, réalisme et historicité, traits que tu souhaites mettre en avant, s'effacent dès ce prologue cinématographique (qui pourrait être le pendant sombre, violent et... mmmh, racoleur, du Prologue agreste, érudit et léger du <i>Seigneur des Anneaux</i>).<p>La Comté n'arrive que plus tard dans le film.<br>Si elle est très réussie visuellement et si elle apaise le spectateur après l'épuisant passage de la bataille puis la fin hâtive d'Isildur, elle ne fait, à mon sens, pas l'écho de la majesté de la Terre du Milieu. <br>Le processus suggestif naissant dans le roman est, dans la transposition cinématographique, avorté par le brutal passage de la carte au volcan en feu, puis du volcan au pont sur la tranquille rivière, pour faire simple. Pas de lien entre les deux, pas de transition entre ces trois images antinomiques...<p>Dans ces conditions, comment la magie peut-elle prendre sans l'apport purement subjectif du spectateur qui se laisse volontairement emporter ? <p>Autre exemple qui m'a particulièrement frappé : la scène du Mont venteux.<br>Ici, Peter Jackson avait une occasion incroyable de mettre en avant l'immensité des paysages de l'Eriador vus depuis le mont, avec l’opportunité de jouer sur des couleurs crépusculaires, des horizons gagnés par l'ombre...<br>Au lieu de ça, il enferme les 4 hobbits (abandonnés par Aragorn ???) au milieu d'une curieux décors sorti d'un épisode de Xéna La Guerrière (tiens ça faisait longtemps que je ne l'avais pas sorti de mon chapeau, celle-là) et entame un bal des ardents, un <i>hop-frog </i>qui aurait bien fait rire E. A. Poe.<br>Sensations claustrophobes réussies, si tel était l'objectif de Peter Jackson, mais les Nazgûl sont définitivement ridiculisés - à quoi bon ? - et le Terre du Milieu a perdu une occasion d'être brillamment représentée, s'effaçant au profit d'une de ces multiples scènes qui gâchent lourdement la cohérence interne de ce premier volet de la "trilogie"... mais les scènes gâchées/ratées peuvent former un chapitre à part de ce fuseau - bien que sur JRRVF, on en ai déjà abondamment parlé.<p>Du coup, on retrouve les paysages néo-zélandais dans le rôle de la Terre du Milieu dans deux autres exemples (situés avant et après le Mont Venteux) qui - à nouveau - sont des exercices manqués.<br>Ces deux exemples mettent en avant un des principaux défauts de la représentation de la Terre du Milieu par Peter Jackson : la discordance du rapport entre espace et temps. <br>Lorsque les 4 Hobbits jacksoniens croisent la route du Nazgûl dans la Comté, il s'en suit une phase curieuse, tournée en ombre chinoise et brumes bleutées, où l'on voit une sorte de course poursuite dans les bois, les Nazgûl traquant les Hobbits jusqu'aux portes de Bree sans jamais les attraper.<br>Combien de temps dure cette poursuite ? Comment expliquer le trajet, qu'on devine chaotique, des bords du Brandevin jusqu'à la porte de Bree, alors que le spectateur a eu une carte sous les yeux, même s'il n'a pas eu le temps de noter la distance entre le bac (de Châteaubouc? - le village n'existe pas sur la <A HREF="http://igrekkess.free.fr/blog/media/blogs/igrekkess/cinema/lotr_extended_fellowship_ring_map.jpg">carte du film</A> réalisée par Daniel Reeve, ni sur celles réalisées pour l'artefact du <i>Livre Rouge</i>) et Bree, soit un peu moins de 100 miles (environ 150 km.. à pieds !)<br>Que penser de la mise en valeur de la Terre du Milieu dans ces conditions de contraction du temps et de l'espace ?<br>Un écrivain britannique célèbre ne disait-il pas à ce sujet, dans une correspondance de juin 1958 :

[citation=Tolkien et Fantasio : <i>L'Ombre du Z</i>, lettre 210]Une <i>contraction </i>de ce genre n'est pas la même chose que la nécessaire réduction ou sélection des scènes et des faits devant être représentées visuellement.[/citation]

Le même défaut revient donc un peu plus tard (après les flambées du Mont Venteux) lors de la fameuse poursuite entre Arwen et les Nazgûl.<br>L'occasion est belle pour Peter Jackson de laisser enfin les paysages se révéler au spectateur. Et il la saisit cette occasion.<br>Regardons-la de plus près, voulons-nous ?<br>Arwen embarque Frodon blessé sur le cheval qu'elle a piqué à Glorfindel (eh oui, j'y tiens : Asfaloth n'est <i>pas </i>le cheval d'Arwen...). Il fait nuit et la chevauchée commence dans une futaie brumeuse, enchaîne brutalement (de jour ? au petit matin ? plus tard dans la journée ?) sur un vaste paysage de landes nues où dominent au lointain de vagues collines. Puis, après un gros plan sur Frodon, à nouveau la forêt : des sapins, ah non, des feuillus, oh ! à nouveau des sapins. Puis une vaste clairière entourée de conifères. Ca va vite, les paysages changent à toute vitesse, des distances fantastiques sont parcourues dans cette course poursuite onirique où la main métallique du Nazgûl s'approche si près du visage de Frodon (en pleine course !?) mais sans jamais réussir à le toucher. A l'horizon, toujours ces collines lointaines. Tout à coup, la lumière change : le crépuscule ? Arwen et son cheval dévalent une pente et se retrouve dans la rivière, au fond d'une vallée étroite et boisée. La vallée est superbe dans cette lumière. Arwen se dresse face aux huit Nazgûl (oui, <i>8</i>, je viens de revérifier en comptant les épées qui se dressent... mais ce n'est qu'un détail dans le contexte de mon propos)<p>Mais ma question est la même : combien de temps dure cette poursuite ? Combien de distance parcourue ? La variété de paysages suggère que cette distance, sur une nuit et une journée, est immense... Quelle cohérence avec la carte présentée en début de film ? Comment comprendre la Terre du Milieu avec cette représentation <i>élastique </i> de la géographie dans l'adaptation cinématographique.<p>Je pourrais citer d'autres scènes du même type : <br>- les pics inaccessibles des feux d'alarmes qui se succèdent en cadence, laissant deviner des distances gigantesques entre Minas Tirith et le Rohan, distance finalement franchie en fort peu de temps par l'armée des cavaliers ; <br>- les incohérences absurdes des scènes d'Osgiliath ou les paysages et les décors, rive est, rive ouest, largeur de la rivière et portée des flèches se mêlent dans un incroyable méli-mélo sans queue ni tête, sans aucune notion d'orientation ou de distance et plus globalement de cohérence géographique - et je ne parle pas ici du scénario, je m'en tiens à la simple présentation du site et de son contexte ; <br>- la distance visuelle entre Minas Tirith et l'Ephel Duath et le manque de concordance entre la distance géographique théorique (la carte de Reeve, encore) et la distance du récit du film (l'étroitesse apparente de l'Ithilien, le parcours de l'armée d'Aragorn vers les Portes de Mordor...) ;<br>- ou bien des petites scories telle la mini scène très courte du passage des 9 membres de la Communauté au pied du rocher de Port Waikato, où la scène du Mont Venteux a été tournée et où les décors se trouvent encore... Vont-ils vers le sud ? pourtant le mont venteux est à l'ouest ? Comment interpréter cette scène autrement que par un manque de soin de la part de la réalisation ? On comprend qu'un paysage de ruine peut contribuer à rendre plus grandiose et à suggérer une crédibilité historique au paysage qu'on veut montrer, mais sur ce coup là, le rocher de Waikato brouille les pistes et gâche le paysage, au sens propre comme au sens figuré.<p>Bref, les paysages sont beaux, je suis d'accord là dessus et je l'ai déjà dit (pas seulement cette semaine, mais depuis 2001)<br>Ils sont beaux - on a plein d'autres exemples <i>aériens </i> (héliportés) - et ils forment autant de belles images pour illustrer la Terre du Milieu de Tolkien. A ceci s'ajoutent des décors souvent somptueux (dans les trois volets, mais un petit plus pour la Moria et pour Minas Tirith) et un effort dans les costumes qui est indéniable et qui contribue à faire de la "Trilogie" une grande réussite visuelle. Du vrai cinéma spectaculaire.<p>Et puis on notera l'effort de cohérence entre des paysages de Foncombe aériens, ouverts, sur balcons, exposés aux vents (le pouvoir de l'Anneau Vilya ?) et ceux de la Lorien, éthérés, bleutés, <i>noyés </i>(le pouvoir de Nenya ?).<p>Mais ces paysages sont des illustrations et ne sont <i>pas </i>de la Terre du Milieu.<br>Comme un Elijah Wood qui joue Frodon mais qui n'est pas <i>le </i>Frodon du roman, comme un Albert Dieudonné qui joue un Napoléon Bonaparte mais qui n'est pas Napoléon... (enfin nous on sait qu'il n'était pas Napoléon, lui, c'est moins certain)<p>Et donc, puisqu'il faut au moins en finir pour ce soir, il y a bien "<font color=grey>des traits par lesquels la Terre du Milieu de Tolkien est rendue dans un souci aigu de réalisme et d'historicité dans l'adaptation cinématographique</font>" de Peter Jackson, mais ils pâtissent de leur utilisation dans le cadre du scénario (les "<i>contractions</i>", les discordances d'échelles) et de leur prise en compte dans la façon de filmer de Peter Jackson (les inutiles travellings aériens).<p>En même temps, le film n'aurait-il pas gagné en force si les paysages avait été moins imposés dans toute leur grandeur visuelle au spectateur ? <br>Jackson n'aurait-il pas fait preuve de souci aigu de respect de l’œuvre et de retranscription fidèle de la Terre du Milieu s'il avait tenu compte de ce genre de choses :

[citation=Tolkien, dans sa lettre 210 que n'a jamais lue Peter Jackson]Cela fait bien partie des pouvoirs de l'image de suggérer, de manière relativement brève, un voyage long et éprouvant, fait en secret, à pied, avec les trois montagnes qui se rapprochent, menaçantes.[/citation]

Pas besoin de les survoler en hélicoptère, de ce point de vue, avec la musique d'Howard Shore qui vous casse les oreilles. <br>Mais si la suggestion des paysages aurait fait gagner le film en force, il y aurait perdu très probablement en dollars, n'est-ce pas ? Et sans doute, maître Shou, le cours de ta vie d'amateur de cinéma n'aurait peut-être pas été <i>dévié </i>de la même façon ;)<p>Enfin, comme dit Elendil - et pour rassurer tout le monde sur la nature de mon <b>dessert </b>: "Évidemment, cela ne répond pas aux réflexions sur les contradictions du scénario, sur la plus-value potentielle d'un film qui aurait été plus respectueux de l'œuvre, sur la prétention abusive de la trilogie jacksonienne à constituer l'unique retranscription visuelle du SdA, et évidemment pas à la mauvaise foi dont a fait preuve PJ sur certains points". <p>Un café, l'addition, et je finirai la-dessus pour ce soir.<p>I.
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