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There and Back Again. Retour sur le style des adaptations PJ du SdA au Hobbit.
#15
En matière de traduction, j'aime penser qu'il y aurait une sorte de pourcentage de traductibilité qui mesurerait objectivement, mais bien sûr ce n'est qu'une "expérience de pensée", le <b>degré de traductibilité</b> accessible pour une œuvre. Ainsi, telle nouvelle de Poe (disons <i>The Tell-Tale Heart</i>) est traductible en anglais à 80% en français, et Baudelaire l'a traduite à 55% seulement (<i>Le Cœur révélateur</i>) <SMALL>- si, si, quoi qu'on en dise... Baudelaire est un écrivain immense et a fait énormément pour la réputation de Poe, mais le style mi-solennel mi-oral de l'anglais américain de Poe ne pouvait être rendu dans le français littéraire de l'époque qui ne connaissait pas ce genre d'oralisation littéraire...</SMALL> En revanche, le poème <i>The Raven</i>, du même Poe, n'est traductible qu'à 55% (ce sont de merveilleux alexandrins formant une sorte de ritournelle fascinante) et il l'a été à 40% par Baudelaire et Mallarmé, chacun de leur côté (<i>Le Corbeau</i>). <p>Bien sûr, on est d'accord que c'est inobjectivable, mais ce genre de proposition chiffrée est révélatrice et peut permettre en tout cas l'échange. <p>Or l'adaptation est une sorte de traduction, à moins que ce ne soit l'inverse. Du coup, on pourrait parler pareillement du <b>degré d'adaptabilité</b> d'une œuvre, selon le média source et le média visé. Je dirais alors que les remarques d'Elendil V. ("Là où le bât blesse"...) montre que le degré d'adaptabilité du SdA est plus faible qu'on ne pourrait le croire, surtout vu la complexité de l'œuvre source de nature littéraire, dans un média différent comme le cinéma. <p>C'est très difficile à évaluer, mais disons qu'une grande œuvre littéraire est souvent adaptable uniquement aux alentours de 50% au cinéma. Plus la puissance discursive du média littéraire est exploitée dans l'œuvre source, moins l'adaptabilité est grande. On pourrait même, à ce titre, s'interroger tout simplement sur l'intérêt même d'adapter les grandes œuvres au cinéma. Après, de nombreux éléments interviennent. Notamment, comme en traduction, le fait de <b>compensations</b> qui viennent rééquilibrer le degré total de traductibilité/adaptibilité. Je veux dire : si certains éléments peuvent être "mieux" rendus ou passer mieux encore dans le nouveau média. De façon générale, le chef d'œuvre est un paroxysme dans son domaine et a peu de chance de pouvoir l'être dans un autre. Mais il peut y avoir des petites compensations. Y compris via des prolongements. <p>Or, si je dis que la complexité de l'œuvre tolkienienne ne la rend adaptable qu'à 40%, par rapport à une moyenne de 50% pour un chef d'œuvre littéraire quelconque, je dirais qu'il y a une compensation de taille : c'est l'importance de la mise en images et de la visualisation pour la consistance d'un univers comme la Terre du Milieu. Je sais que c'est autant la force que la faiblesse voire le désagrément de l'adaptation cinématographique. Puisque le cinéma montre et fait voir, beaucoup de la puissance suggestive, si tolkienienne, est perdue. Mais en même temps, je pense qu'il y a une compensation. <p>Ceci dit, ce que je veux dire est encore ailleurs. Je prends encore quelques exemples très subjectifs que j'objective artificiellement avec mes pourcentages... Si <i>Germinal</i> est adaptable à 50%, Claude Berri, pour moi, l'a fait à 30%. Ce qui est une façon d'exprimer, pour moi, une adaptation "passable" mais sans plus. Si <i>Les liaisons dangereuses</i> sont adaptables à 40% (vu le roman par lettres et le jeu rhétorique permanent), Stephen Frears l'a fait à 35%. Ce qui indique alors, toujours pour moi, une brillante adaptation. <p>Du coup, dans mon optique, si le SdA est adaptable à 50%, avec la compensation que j'ai dite, PJ l'a fait à 45% dans le 1er volet — même si on aurait pu le faire tout autrement — et à 30% dans les deux autres... Il ne faut donc pas confondre le <b>degré d'adaptabilité</b> de l'œuvre qui est fonction du rapport entre l'œuvre et le média source d'un côté, le média cible et ses possibles, de l'autre ; et le <b>succès de l'adaptation</b> qui se mesure, lui, dans le rapport entre l'adaptation et le degré d'adaptabilité de l'œuvre. <p><font color=green>Ah ah, rassurez-vous, je n'espère convaincre personne avec mes pourcentages !</font> Mais j'ai l'impression qu'ils montrent très concrètement les nuances qu'on peut faire, selon moi, dans la question de l'adaptabilité. Après, il faudrait que je dise pourquoi, même si j'ai beaucoup aimé la remarque précédente d'Elendil Voronda, je considère quand même que l'esprit de Tolkien est très présent dans le film de PJ. Disons à 45% dans le 1er volet... Du coup, <i>là où le bât blesse</i>, pour moi, c'est surtout dans le fait que les 55% restant sont du PJ et font qu'on se trouve <b>à la fois devant une adaptation de Tolkien et devant un film de PJ</b>. Ça vaudrait le coup, même si c'est un peu artificiel, de dire : si l'on devait apprécier le film pour lui-même, indépendamment de l'adaptation (même s'il est évident que dans ce cas, une grande part de ce qui fait la force du film ne vient pas du réalisateur ; donc ça demande un effort de "suspension volontaire" comme dirait Coleridge ou de "réduction" comme dirait la phénoménologie), comment l'évalueriez-vous ? <p>Pour ma part, le 1er volet, c'est un film totalement à mon gout, un pur moment de cinéma - indépendamment de la question de ses mérites ou ses inconvénients en tant qu'adaptation. Et bien que j'aime aussi un cinéma qui est aux antipodes du cinéma hollywoodien spectaculaire de PJ (comme le merveilleux film japonais <i>Nobody knows</i> de Kore-Eda, ou <i>Le Gout de la cerise</i> de Kiarostami). Je suis faible en connaissances cinématographiques, mais je pense que je suis tout de même un véritable amateur de cinéma, dans ma façon de l'apprécier et de le prendre au sérieux. <p>Donc, pour revenir à mon idée, "là où le bât blesse" (j'adore cette expression, merci Elendil Voronda de l'avoir ramenée dans nos échanges :) ), c'est que les 55% restant sont du PJ et sont radicalement étrangers à l'esprit Tolkien. Reste à savoir alors si l'on vit cette hétérogénéité comme une <b>heureuse rencontre</b> sans la confondre avec l'œuvre inspiratrice, quelle que soit l'importance de l'adaptation, ou comme une <b>incompatibilité</b> foncière qui ne peut que souiller l'œuvre originale à laquelle le film prétend rendre hommage. Voilà comment le problème se pose pour moi et, vraiment, je comprends, et même j'apprécie, qu'on estime que le style PJ souille le style de Tolkien. Mais je pense que ce n'est pas une fatalité, et que c'est un autre problème que de discuter de la <i>qualité de l'adaptation</i> (même si c'est intimement lié) et a fortiori que d'aimer ou non le <b>style PJ</b> (bien que là encore ce soit indissociablement lié). <p>C'est tout l'intérêt pour moi de ce long titre de fuseau : <br><font color=blue>There and Back Again. Retour sur le style des adaptations PJ du SdA au Hobbit.</font><p>C'est de suggérer qu'il y a deux problèmes à la fois qui seront traités, deux problèmes qui sont indissociables et pourtant discernables : l'adaptation de Tk par PJ, et le style cinématographique de PJ. <p>Personnellement, on l'a compris, je ne suis pas loin de penser que jamais on a "adapté Tolkien" avec autant de soin et avec une si grande proximité du degré maximal d'adaptabilité que PJ dans le volet 1 (ce qui n'implique nullement qu'on ne pouvait pas le faire autrement), sauf dans les grandes illustrations de l'œuvre de Tolkien - Howe, Lee, Nasmith et d'autres que je connais moins. Toutefois, je dois ajouter qu'il est assez évident pour moi que Tolkien aurait certainement rejeté violemment les 55% PJ et les aurait jugé, en grande partie, incompatibles avec son œuvre. Mais au-delà du rapport de l'adaptation au degré d'adaptabilité de l'œuvre source, jusqu'à quel point est-ce encore à l'auteur d'en juger ? C'est une question bien difficile - xD<p>Shudhakalyan.
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