B4 : Mais enfin c’est complètement ridicule ! Des elfes, des nains, des baguettes magiques… Gérard Klein le dit si bien : " La fantasy continue aujourd'hui encore à véhiculer des inepties sur la terre plate ou creuse, les continents engloutis de Mu et de l'Atlantique, les fées, les gnomes, les sorciers, les dragons. C'est là même sa première propriété d'être écrite puis lue par des gens qui n'ont pas eu le besoin, voire, peut-être hélas, l'occasion d'acquérir la moindre bribe de savoir : une littérature faite par des ignorants et dont le niveau de problématique est nul. La lecture de cent œuvres de fantasy n'apporterait aucune forme de culture, même littérairement ultraspécialisée, parce qu'elles font à peu près toutes dans la répétition. Elles sont interchangeables."
D : Excusez-moi monsieur, mais ce que vous dites n’est pas fondé. Avez-vous seulement des preuves de ce que vous avancez ? Tenez, par exemple, à quoi dites-vous que la Fantasy est puérile ?
B4 : Eh bien il n’y a qu’à faire la constatation suivante : sur les quatrièmes de couvertures de… Harry Potter par exemple, on lit « tranche d’âge : 8-10 ans ». C’est bien dans les cours de récréation que ce sorcier asse zniais sévit !Un adulte raisonnable n’a pas de temps à perdre avec des enfantillages tels que les dragons, les sorcières et je ne sais quoi encore !
D :Et pourtant ces enfantillages, comme vous dites, et Harry Potter puisque vous le citez, n’ont pas eu de succès que chez les 8-10 ans ! Des adolescents, et même des adultes s’y sont penchés, et avec presque autant d’enthousiasme. s’ils sont moins nombreux c’ est qu’ils sont plus enclins à avoir des préjugés que leurs rejetons. Et puis les aventures du petit sorcier niais n’est pas qu’un amoncellement de stupidité. C’est une œuvre étudiée, instructive, recherchée…
B4 : Ah parce que la vie des sorciers, c’est instructif ?L’histoire d’un monde qui n’existe pas, c’est de la culture peut-être ?
D : L’œuvre de J.K.Rowling est parsemée de références mythologiques et historiques. De même, les livres de Tolkien ne peuvent en aucun cas être considérées comme des «pavés inconsistants ». Leur auteur n’était pas moins qu’un illustre professeur de philologie à Oxford et son travail est celui de toute une vie. Avec son immense culture et son amour de l’exactitude, Tolkien est allé jusqu’à créer une langue ! Ou encore, certains auteurs comme Mary Gentle, par soucis d’authenticité, sont allés jusqu’à apprendre le maniement de l’épée.
B4 : Ah oui, l’épée est effectivement un outil indispensable à notre survie !
D : Ce que j’essaye de vous dire, c’est que la Fantasy n’est pas qu’un amas d’objets et de créatures magiques. Il y a un véritable travail d’écriture et de recherche. Certaines œuvres ne sont pas accessibles aux jeunes enfants de par leur complexité !On ne peut le nier, elle recèle de nombreux écrits inintéressants tout à fait indigestes – mais cela se retrouve à chaque niveau de littérature !
B4 : Mais enfin reconnaissez au moins que la Fantasy n’est qu’une fuite du réel. Ses lecteurs se mettent à confondre fiction et réalité, à vivre dans l’illusion de choses inexistantes. Ce genre de comportement est inquiétant voire dangereux !
D : Monsieur, lire de la Fantasy n’épargne pas des tracas de la vie quotidienne, le lecteur en est bien conscient. La Fantasy ne fait que proposer un réenchantement de notre monde moderne que l’on dit désenchanté. Elle nous apporte un dépaysement qui n’existe pas dans les autres types de la littérature qui se livrent à des constats, des enquêtes plutôt qu’à des inventions.
B4 : Alors la Fantasy n’est qu’une littérature pour les déçus de la vie, c’est bien ça ?On n’aime pas ce monde, allons chercher ailleurs ! Je soutiens mordicus : c’est complètement irresponsable !
D : Je ne comprends pas votre mépris. Le merveilleux plaît certes par son aspect évasif : on y voit nos rêves les plus fous se réaliser, comme faire repousser ses cheveux d’un coup de baguette magique, on découvre un autre monde crédible parce qu’il reprend des éléments du réel, mais cette évasion, je vous l’ai dit, n’est que temporaire. L’écrivain argentin Jorge Luis Borges dit de la littérature fantastique, dans son sens large, qu’elle a recours à la fiction non pour fuir la réalité mais au contraire pour en exprimer une vision plus profonde et plus complexe. Le merveilleux traite avec autant d’appui que les autres genres des thèmes universels de l’humanité profondément ancrés dans notre inconscient : la mort, la trahison, l’amitié, la résistance face à l’adversité… Le réalisme magique, qui est une branche de la Fantasy, véhicule le plus souvent un message, porte un regard critique sur notre société
B4 : Je crois qu’on n’a pas forcément besoin de lutins pour parler de ces thèmes ; en quoi sont-ils utiles ? A fuir, à retourner en petite enfance. Je déplore cette régression.
D :Oui, le lecteur de Fantasy a sans doute conservé plus que d’autres une part importante de son âme d’enfant. Mais n’est-ce pas là un beauté infinie que celle du rêve ? Considérer cela comme une régression me paraît l’avis d’une personne terriblement terre à terre.
Et puis je crois que vous oubliez trop vite que la Fantasy, au-delà de toute autre forme de consudération, est un divertissement. Cela constitue la première satisfaction qu’on en tire. Ce qui n’empêche pas cette littérature d’être profondément en prise avec la réalité.
Enfin je crois que vous ne pouvez comprendre tout le bonheur de cette lecture tant que vous ne l’avez pas expérimentée. Je vois bien que vous n’avez pas connu l’émotion intense que procure un chef-d’œuvre tel que le Seigneur des Anneaux. On en pleure, on en soupire, on en frisonne. Le temps de quelques pages, on vit un moment de pureté, d’exaltation. Je n’ai pas grand espoir de vous convaincre, et au fond vos arguments pourraient être défendables. Mais ils ne pèsent que très peu face au ressenti que j’ai tenté – maladroitement- de vous décrire.
Alors je pense que la seule chose qu’il me reste à dire c’est…
A vous de voir.

