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Mise à jour du 12/06/2002
#6
Salut Finrod,

Très bon article, rien à redire, mais comme tu insistes ;-)), deux petits commentaires de ma part ;-))

1. Je te trouve un peu hard avec Walt Disney et co ; ok c’est un amerlok et the american way of life horripilait Tolkien, certes ; mais il ne faut pas nier le côté féérique de certains films, comme les 2 Fantasia, fort sympathiques, associant la magie de la musique à celle de l’image ; ils (Walt Disney et ses successeurs) ont aussi remis au goût du jour (enfin à leur goût du jour ;-)) certains contes classiques, qui seraient tombés dans les oubliettes vu la profusion depuis qq années des livres de littérature pour jeunesse (ce qui est très bien au contraire, mais Anderson, Perrault et Grimm ont qq peu perdu de leur popularité du coup).

2. En évoquant qq’unes des modalités essentielles de Faërie, je trouve que tu n’insistes pas assez sur la dimension chrétienne de la conception que Tolkien a du conte de fées (plus spécialement du Conte eucatastrophique qui produit la joie de la bonne catastrophe, « le soudain « tournant » joyeux »), et, comme tu le soulignes très justement d’ailleurs, cela provient de sa volonté de faire du conte un art littéraire noble face à certaines critiques pernicieuses genre « composer des contes de fées était proférer le mensonge au travers de l’Argent » ! ! ! (Faërie, p.72).

C’est vrai qu’en lisant pour la première fois Faërie, j’ai été un peu surprise par la conclusion de l’essai Du conte de fées (je n’ai pas dû être la seule, je suppose, d’autant que je n’avais pas encore lu Les Lettres ni la biographie de Carpenter). Mais maintenant je considère que Tolkien, dans sa démarche de créateur de mythes, a été totalement cohérent, grâce à sa foi chrétienne. Et c’est ça qui fait son originalité, en tant qu’auteur de ‘Fantasy’ ( ?).

Déjà dans un autre thread j’en faisais la remarque. Je reproduis mes propos ici qq peu corrigés grâce aux remarques de Yyr.

<< Rappelons tout de même que Faërie ne s’applique pas aux contes de fées en général, mais représente plutôt la conception que se faisait Tolkien du bon Conte de Fées (cad du SdA, comme tu le dis d’ailleurs, Finrod, je radote ;-)) :

« C’est la marque d’un bon conte de fées, de l’espèce la plus élevée ou la plus complète, que, quelque extravagants que soient ses événements, quelque fantastiques ou terribles ses aventures, il peut donner à l’enfant ou à l’homme qui l’entend, quand le « tournant » vient, un frisson, un battement et une élévation du cœur proches (ou même accompagnés) des larmes » (Christian Bourgois éditeur, p.90-91).

Et plus loin dans l’épilogue (p.94), il ajoute : « Les Evangiles contiennent un conte de fées, ou une histoire d’un genre plus vaste qui embrasse toute l’essence des contes de fées. Ils contiennent maintes merveilles – particulièrement artistiques, belles et émouvantes : « mythiques » dans leur signification parfaite et indépendante ; et parmi les merveilles se trouve la plus grande et la plus complète eucatastrophe qui se puisse concevoir. Mais cette histoire est rentrée dans l’Histoire et dans le monde primaire … La Naissance du Christ est l’eucatastrophe de l’histoire de l’Homme. La Résurrection est l’eucatastophe de l’histoire de l’Incarnation. Cette histoire débute et s’achève dans la joie » , cette « joie » que Tolkien dit au début de ce dernier chapitre avoir « choisie pour marque du véritable conte (ou roman) de fées …. » (p.93).

Tolkien réimprègne le conte de fées d’une mystique, non païenne, mais chrétienne : « L’Evangelium n’a pas abrogé les légendes ; il les a consacrées, spécialement l’ « heureux dénouement » » ; et il me semble que dans cet essai Tolkien veut insister sur le fait que la Fantasy et la Foi sont en harmonie en tant que vision d’un monde « donnant un aperçu fugitif de la Joie, une Joie qui est au-delà des murs de ce monde, aussi poignante que la douleur » (p.90). Le Conte de Fées est « une bonne nouvelle », un evangelium et pas seulement un voyage à l’Enchantement, quoique bien évidemment l’Evangelium est un Enchantement et en plus « cette histoire est suprême ; et elle est vraie » (p.96).

En ce monde déchu (tel que le conçoit Tolkien), la fantaisie créatrice peut enrichir la Création de son art ‘lumineux’ car si « Le chrétien a encore à travailler, de l’esprit comme du corps, à souffrir, espérer et mourir : mais il peut maintenant percevoir que tous ses penchants et ses facultés ont un but, qui peut être racheté. » (p.96) >>

Commentaire ( sans doute pas vraiment clair, j’attends donc des sur et sous-commentaires ;-)) :

Selon Tolkien, le mythe n’est ni une fiction, ni un mensonge : « Les mythes que nous tissons,même s’ils renferment des erreurs, reflètent inévitablement un fragment de la vraie lumière, cette vérité éternelle qui est avec Dieu. Et ce n’est qu’en créant des mythes, en devenant un sous-créateur et en inventant des histoires, que l’homme peut tendre à l’état de perfection qui était la sienne avant la Chute » (A biography de Carpenter, p.151).

Et à cela on peut rajouter que le mythe peut se dégrader en légende épique, en ballade ou en roman pour ne pas parler de la littérature de colportage (le conte), il ne perd pas pour cela sa structure ni sa portée, simplement cela entaîne un « obscurcissement de la transparence originelle» (Mircea Eliade in « Traité d’histoire des religions », p.361)

Et si Tolkien voit dans le Christ un « personnage mythique » et dans le drame christologique un « « mythe » , c’est qu’il accorde plus d’importance à la valeur spirituelle des histoires évangéliques qu’à une lecture uniquement littérale de celles-ci : « Le vrai sens se trouve au-delà de l’histoire » (Mircea Eliade in Aspects du Mythe).
« Mais cette histoire est rentrée dans l’Histoire et dans le monde primaire … » . En effet, jusque là, le sacré se manifestait uniquement dans le Temps Cosmique, mais avec le judaïsme puis surtout avec le christianisme, on a une petite révolution : l’Incarnation, la Résurrection et l’Ascension du Verbe s’effectuent dans le Temps Historique, l’Histoire elle-même devient une théophanie.
C’est ce qui fait dire à Tolkien : « Il n’est pas difficile d’imaginer l’excitation et la joie particulières que l’on ressentait en découvrant que quelque conte de fées spécialement beau serait « primairement » vrai, que son récit serait historique, sans pour cela perdre nécessairement la portée mythique ou allégorique qu’il avait possédée» (p.95).
Et grâce à l’Art Sous-créateur, la Fantasy, le chrétien peut y trouver son salut, en enrichissant la Création, car « L’Evangelium n’a pas abrogé les légendes ; il les a consacrées, spécialement l’ « heureux dénouement » ». De fait, selon Mircea Eliade : « Bien qu’accompli dans l’Histoire, le drame de Jésus a rendu possible le salut ; en conséquence il n’existe qu’un seul moyen d’obtenir le salut : réitérer rituellement ce drame exemplaire et imiter le modèle suprême, révélé par la vie et l’enseignement de Jésus. Or, ce comportement religieux est solidaire de la pensée mythique authentique » (p.207-208, Aspects du Mythe), cad celle de l’homme des sociétés archaïques, « qui trouve dans le mythe la source même de son existence ».

Par exemple un grand passage eucatastrophique du SdA est le chapitre « Le Champ de Cormallen » où rires et pleurs témoignent de cette Joie « aussi poignante que la douleur » : « Et toute l’armée rit et pleura, … leur joie fut comme des épées, et ils passèrent en pensée vers des régions où la douleur et le plaisir coulent de pair et où les larmes sont le vin même de la béatitude ».

Aussi il est dit qu’en Gondor, la Nouvelle Année débutera toujours le 25 mars, jour de la chute de Sauron. Shippey (JRR Tolkien, Author of the Century) précise que le 25 mars, dans la tradition anglo-saxonne, est la date de la Crucifixion, du premier Vendredi Saint. Toujours selon une ancienne tradition chrétienne, c’est aussi la date de l’Annonciation et de la conception du Christ, 9 mois pile avant sa naissance, le 25 décembre. C’est aussi la date de la chute d’Adam et Eve. C’est aussi le jour où les 9 marcheurs quittèrent Rivendell. Ainsi la dynamique actionnelle du SdA se situe dans un temps mythique compris entre Noël, naissance du Christ et la Crucifixion, mort du Christ.
Et finalement la défaite de Sauron marque la fin du Troisième Age, un Temps Mythique et Sacré, et l’avènement d’un Nouvel Age, le passage dans un Temps Profane, mais le temps des Elfes est fini, et c’est bien la fin des êtres magiques.
Plus les mythes de la TdM se rapprochent du mythe chrétien, plus ils deviennent tristes, comme le remarque Shippey :-((


Cette dimension chrétienne est importante à signaler, car par là même Tolkien renoue avec « les origines religieuses lointaines » du conte merveilleux qui n’était pas alors du tout destiné aux enfants, mais à toute une communauté rurale et populaire : « le conte merveilleux reprend et prolonge les scénarios initiatiques des mondes mythiques au niveau de l’imaginaire » selon Mircea Eliade.

En appendice à son livre « Aspects du Mythe », M.Eliade reproduit un article paru dans La Nouvelle Revue Française en Mai 1956, intitulé « Les mythes et les contes de fées », dans lequel est étudié les rapports des contes populaires avec la saga héroïque et le mythe. Pour ceux qui s’intéresse à l’œuvre de Tolkien, sujet plutôt passionant.

_ Il livre les réflexions fort intéressantes d’un germaniste et folkloriste hollandais Jan de Vries,avec lequel Eliade est d’accord sur certains points:

1. La solidarité de structure entre mythe, saga et conte, cad les mêmes archétypes (mêmes figures et situations exemplaires) reviennent indifféremment entre ces 3 genres relevant de la tradition populaire (cad « une littérature collective d’origine orale créée par le produit inconscient de l’imagination » in « Histoire des légendes » de JP Bayard, Que Sais-je ? no 670).


2. L’opposition entre le pessimisme des saga (le héros finit généralement de manière tragique) et l’optimisme des contes (le happy end de Disney ou l’eucatastrophe de Tolkien).

A ce propos « la saga (biographie fabuleuse née d’un prototype historique, poésie essentiellement aristocratique) côtoie le mythe et non le conte, dans la mesure où il est souvent bien difficile de décider si la saga raconte la vie héroïsée d’un personnage historique, ou au contraire, un mythe sécularisé. » Par exemple la saga de Siegfried, telle qu’elle est narrée dans la Volsunga saga, version islandaise, peut s’interpréter de 2 façons ; la première n’y voit que la personnification des forces de la nature, point de vue mythologique ; la deuxième la ramène à une simple histoire familiale d’avidité et de meurtre, point de vue historique.

Le SdA est donc bien un conte, alors que la tragédie de Turin, par exemple, relève plus de la saga (ou mieux, de la tragédie grecque du Vième siècle, mais ça c’est encore une autre histoire ;-))


_ Mais si Eliade est encore d’accord avec Jan de Vries sur une autre différence capitale entre le conte et la saga, à savoir « si la saga assume encore le monde mythique (le héros se situe dans un monde gouverné par les Dieux et le destin), le conte s’en détache (le personnage des contes apparaît émancipé des Dieux ; ses protecteurs et ses compagnons suffisent à lui assurer la victoire) », par contre Eliade ne voit pas automatiquement une « désacralisation du monde mythique dans le conte » :

« On parlerait plus justement d’un camouflage des motifs et des personnages mythiques ; et, au lieu, de « désacralisation », il serait préférable de dire « dégradation du sacré » … si, dans les contes les dieux n’interviennent plus sous leurs propres noms, leurs profils se distinguent encore dans les figures des protecteurs, des adversaires et des compagnons du héros. Ils sont camouflés, ou, si l’on aime mieux, « déchus » - mais ils continuent de remplir leur fonction».


« D’où un autre problème qui n’intéresse plus le folkloriste ni l’éthnologue, mais qui préoccupe l’historien des religions (et nous dans la problématique de Tolkien, un auteur pour enfants ;-)) et finira par intéresser le philosophe et, peut-être, le critique littéraire (sans blague, il serait temps ;-)) …Devenu en occident, et depuis longtemps, littérature d’amusement (pour les enfants et les paysans), le conte merveilleux présente néanmoins la sructure d’une aventure infiniment grave et responsable, car il se réduit, en somme, à un scénario initiatique : on retrouve toujours les épreuves initiatiques (luttes contre le monstre, obstacles en apparence insurmontables, énigmes à résoudre, travaux impossibles à accomplir, etc.), la descente aux enfers ou l'ascension au Ciel, ou encore la mort et la résurrection (ce qui revient d’ailleurs au même), le mariage avec la Princesse. »

Malgré le Happy End, la réalité du conte est dès plus sérieuse : « l’initiation, cad le passage, par le truchement d’une mort et d’une résurrection symboliques, de la nescience et de l’immaturité à l’âge spirituel de l’adulte ».

Je vous renvoie encore une fois à l’article de Loki, Essai de psychanalyse d’un conte de fées en ce qui concerne Le Hobbit (décidément, faut croire que je l’aime cet article, de fait en arrivant sur JRRVF c’est la première chose que j’ai lue, ça marque les premières fois ;-)).
Et pour le SdA , je vous invite à lire les chapitres VIII (L’évolution des personnages au contact de la mort : l’initiation) et IX (Mort et renaissance) de « Tolkien, sur les rivages de la terre du milieu » de Vincent Ferré.

Ces expériences d’origine religieuses ne sont plus perçues en tant que telles par l’homme moderne, sinon comme simple amusement ou évasion. Pour d’autres, ils sentiront que Tolkien créa « a world in which some sort of faith seems to be everywhere without a visible source, like light from an invisible lamp » (Lp.413).

Cette composante religieuse est une modalité essentielle dans l’œuvre de Tolkien dont souvent on cherche à diminuer l’importance, à la « camoufler » même (un peu moins ces derniers temps sur JRRVF), alors que c’est ce qui fait son originalité en tant qu’auteur de Fantasy ( ?, je radote encore).

Pour terminer, ces qq mots d’Eliade : « On pourrait … se demander si le conte merveilleux n’est pas devenu, très tôt, un doublet facile du mythe et du rite initiatiques, s’il n’a pas eu ce rôle de réactualiser, au niveau de l’imaginaire et de l’onirique, les « épreuves initiatiques ». Ce point de vue n’étonnera que ceux qui regardent l’initiation comme un comportement exclusif de l’homme des sociétés traditionnelles. On commence aujourd’hui à se rendre compte que ce que l’on appelle « initiation » coexiste à la condition humaine, que toute existence se constitue par une suite ininterrompue d’ « épreuves », de « morts » et de « résurrections », qqs d’ailleurs les termes dont le langage moderne se sert pour traduire ces expériences (originairement religieuses) (p.247-248, Aspects du Mythe).

Cathy

PS Finrod, c’était plus l’élargissement d’une idée que sa critique, en fait et toujours au risque de vous ennuyer ;-(
Bonne Nuit


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