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Mise à jour du 12/06/2002
#21
Salut NIKITA,

Lol, mais pour l'article de Loki, faudra que je cherche encore pour le réhabiliter, t'inquiète pas :-))

Sinon "On devrait ouvrir un fuseau plus en lien avec le sujet, tu ne penses pas ?", oui, je ne sais ce qu'en pense Cédric, mais cela me semble une bonne idée ;-))

Sinon en effet moi aussi j'ai réfléchi sur l'intérêt de lire Eliade, voici un brin de réflexion donc :

Tolkien était d’abord un philologue (un spécialiste du mot et, petit topos : le mot est vivant car le mot c’est le Verbe et le Verbe c’est Dieu ;-)), puis un mythologue (un spécialiste du sacré), avant de devenir un écrivain de Fantasy. Je me permets de citer Didier Willis (ce sont ses articles qui m’ont donné envie de lire Eliade) :« Il s’agit pour Tolkien, en tant que continuateur d’une tradition mythologique , d’inscrire son récit dans le Légendaire de notre monde, mais pas dans son Histoire». Mais en même temps, revendiquant son statut d’historien et de traducteur il situe son Légendaire dans notre préhistoire, bien avant l’invention de l’écriture (3200 av JC), dans des temps archaïques et fabuleux qui ont vu aussi l’engloutissement de l’Atlantide (~ 9500 av JC).

Cette tradition s’inspire d’une « matière » ancienne (voire très ancienne), pour citer les principales (et les plus récentes), les traditions islandaises, finnoises, judéo-chrétiennes, grecques, pour en faire « un nouvel usage », et « il se voyait comme un maillon dans une tradition littéraire millénaire, « une longue ligne continue, indivisible » dont aucune partie ne devait être négligée » (Sur les rivages de la TdM, Vincent Ferré, p.132).

L’homme des sociétés archaïques (pré-modernes ou traditionnelles) et plus tard les traditions mythologiques des grandes religions méditerranéennes et asiatiques, expriment leur métaphysique de la réalité, qui est bien une conception globale et cohérente de la Réalité, par le truchement des mythes, des symboles et des rituels. Cette vie magico-religieuse n’est pas un amas de superstitions puériles mais «révèle une prise de conscience existentielle de l’homme à l’égard du Cosmos et de soi-même » (Eliade). Et ces Images et symboles, qui constituent des « ouvertures » vers un monde trans-historique, permettant aux « diverses histoires » de diverses cultures de communiquer (voir mes exemples ci-dessus), réapparaissent même dans la littérature la plus « réaliste », sous forme de mythes dégradés et de symboles sécularisés.
Le mérite d’Eliade est d’avoir voulu mettre à la disposition des non-spécialistes une documentation historico-religieuse sous une forme moins technique, moins historique que d’habitude, s’attachant plus aux faits religieux, dans une perspective plus spirituelle. Certains lui ont reproché cet effort de vulgarisation (il ne pourrait même pas servir de source secondaire valable) et cette façon de traiter toutes les religions en vrac. Mais Eliade ne cherche pas à faire de l’histoire. Enfin, je ne sais , comme je ne suis pas une spécialiste, mais je trouve Eliade passionnant malgré tout et sa lecture peut aider à mieux interpréter cette matière ancienne sur laquelle repose le Légendaire de Tolkien et mieux comprendre sa nostalgie d’un passé mythisé.

Mais comment définir une tradition ? Par 4 critères peut-être:
1. Une dimension mythologique
2. Une Histoire révisée et glorifiée
3. Des histoires héroïques et un ensemble de chroniques légendaires
4. Un délicieux folklore


On voit de suite que la tradition de la TdM est différente d’une tradition authentique dans la mesure où comme l’écrit Cédric « c’est une création artificielle car sans fondement historique aucun, un passé réinventé et rêvé, c’est la mythologie d’un homme qui s’est fait peuple » (j’adore) et non la mythologie d’un peuple.

Mais une tradition c’est aussi un savoir hérité du passé, répété de génération en génération, mais jamais à l’identique, car transmettre une tradition, c’est bien souvent faire un choix présent : « Ces légendes sont nouvelles, elles ne proviennent pas directement d’autre mythes et légendes, mais il est inévitable qu’elles contiennent une grande part de motifs ou d’éléments anciens largement répandus. Après tout je crois que les légendes et les mythes sont faits pour une bonne part de « vérité », et en présentent des aspects qu’on ne peut recevoir que de cette manière » (Traduction d’Eruvike de la L131 in Conférence, p.722).

Une tradition est donc bien un « morceau du passé taillé à la mesure du présent ». Ces motifs anciens et universels, ces symbolismes archaïques réapparaissent donc spontanément, mais transformés, renouvellés (comme dans le Légendaire), « mais ils ne disparaissent jamais, fût-ce dans la plus positiviste des civilisations … les symboles et les mythes viennent de trop loin : ils font partie de l’être humain … » (Eliade).

Mais Tolkien, grâce à sa créativité poétique, familier des univers fantastiques et magico-religieux et d’une certaine manière tributaire d’une expérience « extatique » (tel le chaman des sociétés archaïques, ce qui va aussi dans le sens de ce que je disais ailleurs –voir le fuseau ‘Etude et créance secondaire’ -, qu’un peu à la façon des aèdes grecques inspirés, Tolkien se considérait comme un instrument de la Providence car les visions de choses révolues lui auraient été communiquées ainsi (L 131)) a continué le processus de la création mythologique.

Et Eliade (Aspects du mythe, chapitre sur l’imagination et la créativité, p.181) émet l’hypothèse que les modifications d’une mythologie traditionnelle peuvent être le fait d’une « forte personnalité religieuse » ! ! ! Eh oui ! ! ! :
« Ce sont les spécialistes de l’extase, les familiers des univers fantastiques qui nourrissent, accroissent et élaborent les motifs mythologiques traditionnels.
En fin de compte, c’est une créativité sur le plan de l’imagination religieuse qui renouvelle la matière mythologique traditionnelle
Dans les sociétés archaïques comme partout ailleurs, la culture se constitue et se renouvelle grâce aux expériences créatrices de qq individus. Mais parce que la culture archaïque gravite autour des mythes, et que ces derniers sont continuellement réinterprétés et approfondis par les spécialistes du sacré, la société dans son ensemble est entraînée vers les valeurs et les significations découvertes et véhiculées par ces qq individus. En ce sens, le mythe aide l’homme à dépasser ses propres limites et conditionnements, l’incite à s’élever « auprès des plus grands » ».
Cette hypothèse nuance les propos de Cédric ;-))


Encore un grand discours, et mon dieu comme il est tard, bonne nuit

Cathy

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