Vendredi
Contrairement aux années précédentes le vendredi matin je ne suis pas réellement ravi à l’idée de partir. J’ai enchaîné durant les 15 derniers jours les déplacements professionnels avec dîners de travail (donc coucher tardif) et levers vers 5 H le lendemain pour prendre le premier avion et je suis LESSIVE. L’idée de repartir encore en vadrouille ne me sourit pas vraiment.
Pour combler le tout, pour prendre mon avion il faut que je parte à 16 H 30 dernier, dernier délais. Evidemment le PDG de la banque débarque dans mon bureau à 16 H 20 avec des questions concernant une de nos filiales. Je suis obligé de le planter là, grosse dose de stress garantie. Je lui ai dit que je partais pour Londres pour un colloque international (toutes choses strictement véridiques) et j’espère qu’il croira qu’il s’agit d’un réunion de financiers à la City.
Après un premier vol Brest Nantes sans problème le second vol Nantes Gatwick a 30 mn de retard et arrivés à Londres nous devons attendre une demi-heure dans l’avion pour cause de panne de passerelle... Ensuite se sont les deux heures de car pour relier Oxford. Une fois sur place il faut trouver le collège où se déroule l’Oxenmoot. Sur le plan qui nous a été envoyé cela semble proche de la gare routière. Je décide donc d’y aller à pied. Malheureusement, le plan donne bien les noms des rues et les intersections mais n’est pas à l’échelle. En fait, il y a environ deux km à marcher. Ce n’est pas énorme mais il pleut, il vente, ma cheville dont la rééducation n’est pas terminée me fait rapidement mal, puis très mal. Pour couronner le tout, à cause de tous ces retards, quand j’arrive enfin à Saint Hilda la réception est fermée et j’ai toutes les peines du monde à récupérer la clef de ma chambre. Dire que je pourrais être tranquillement chez moi. Il faut être fou pour passer un week-end avec des demi-dingues qui se passionnent pour un monde qui n’a jamais existé... Bref je me couche sans dîner, de mauvaise humeur, démoralisé et avec en plus le trac pour ma conférence du lendemain.
Samedi
C’est fou ce qu’une bonne nuit de sommeil peut changer la perception des choses. Quand je me réveille samedi matin, je suis en bien meilleure forme. D’autre part la pluie de la veille a laissé la place à un ciel bleu sans nuage. Tout parait bien plus souriant.
Au petit déjeuner je retrouve de nombreuses têtes connues. Après tout je suis à mon quatrième Oxenmoot et je commence à faire partie des habitués. Le plantureux petit déjeuner anglais me console de mon dîner manqué de la veille et j’enchaîne directement par une conférence de Maggie Fernandes sur le thème de « l’héroïsme dans le SdA ». Maggie est une jeune Portugaise qui prépare une thèse sur le Sda et sa conférence est un résumé des premiers chapitres. Elle y étudie les différentes formes d’héroïsme dans le SdA et fait surtout un parallèle entre Sam et Aragorn. Tout semble séparer ces deux personnages et pourtant ils présentent de réelles similitudes. La conférence est bien construite et dans un anglais parfait (elle me donne des complexes pour ma prochaine intervention) mais je lui trouve un petit coté de « déjà vu ». Mais Maggie a un sourire tellement charmeur qu’elle vous ferait écouter n’importe quoi.
C’est à mon tour de parler sur « le rôle et le pouvoir des en TdM ». On m’avait prévu une salle de 40 places mais il faut croire que je suis une star et que ma conférence de l’année dernière m’a créé des fans car il faut me déplacer dans une salle de 80 places qui est comble, la gloire....Du coup je perds un petit peu mes moyens et la fatigue accumulée les semaines passées jouant aussi, mon anglais est hésitant et j’ai du mal à me mettre en train. Heureusement j’ai une grande habitude de la prise de parole en public. Les réflexes professionnels reviennent assez vite et j’arrive à rétablir la situation (à propos merci à Vincent qui avait accepté de relire un premier projet il y a deux ans et dont les conseils ont été précieux )
L’heure qui suit est consacrée dans les couloirs à répondre aux questions de certains auditeurs et à des échanges intéressants avec eux. Ces échanges sont suffisamment riches pour me donner des tas d’idées pour enrichir mon texte. C’est la raison pour laquelle vous devrez attendre pour avoir ma conférence sur JRRVF car je souhaite y apporter quelques corrections.
Le déjeuner est offert comme chaque année par Pricillia Tolkien, la fille de JRR. Cette année elle ne vient pas me parler comme l’année dernière mais en fin de repas, j’ai la surprise de recevoir une invitation pour déjeuner dimanche chez elle
En début d’après midi, je vais traîner à la boutique, toujours aussi tentante avec ses rayonnages entiers de livres sur Tolkien et les Inklings. Même si depuis les films les figurines, les répliques de « dard », les panoplies de guerriers elfes et autres « machins » envahissent un peu l’espace. A ma grande surprise, dans cet univers entièrement anglo-saxon, je trouve un livre d’occasion en français. Je le feuillette et y découvre un article écrit par un certain Cédric Fockeu. Il s’agit du « Tolkien les racines du légendaire » que j’achète immédiatement avec cinq ou six autres livres, pour le coup en anglais.
Un éditeur suisse présent m’aborde à ce moment, il a assisté à mes deux conférences (cette année et l’année dernière) et me demande si j’ai l’intention de publier un livre car il serait intéressé par ce que je pourrais écrire. Je suis stupéfait et même si je prends un air modeste je crève de fierté. Malheureusement, je ne vois vraiment pas comment avec mon emploi du temps professionnel, une femme et cinq enfants je pourrai trouver le temps de rédiger un véritable livre en anglais. Je réponds donc par la négative. Il faut bien faire des chois dans la vie.
Ensuite je suis invité à participer la réunion de l’ITF (International Tolkien Fellowship). Chacun se présente il y a des représentants de beaucoup de pays : Angleterre (évidemment), Suisse, Hollande, Irlande, Danemark, Norvège, Allemagne, Portugal, Grèce, USA , Japon moi-même je représente la France. Chaque TS (Tolkien Society) explique rapidement comment ils animent Tolkien dans leur pays. Je suis réellement stupéfait par la vitalité de certaines TS. A titre d’exemple la TS allemande compte plusieurs milliers de membres et lors de leur dernier meeting ils ont du pour des raisons de sécurité refuser du monde car leur local ne pouvait pas accueillir plus de 400 personnes. ...
Ensuite le sujet vient très vite sur le thème brûlant des courriers que le Tolkien Estate a envoyés à toutes les TS sur le dépôt du nom Tolkien. J’ai déjà résumé ce débat dans le fuseau de Mathias « trademark » je ne le reprends donc pas ici.
Ensuite je vais assister à une conférence de Ted Nasmith qui rendait compte de son année de travail avec Christopher Tolkien pour une nouvelle édition illustrée du Silmarillion. Il a réalisé des dizaines de peintures que Christopher critiquait et commentait. Suite à ces échanges Ted faisait alors un nouveau projet. Nous voyons ainsi de nombreuses évolutions de la même peinture et Ted nous expliquait le pourquoi des changements. La conférence fourmille d’anecdotes, parfois intéressantes, parfois émouvantes ou encore amusantes.
- Par exemple nous apprenons que Ted et Christopher se sont disputés sur la présence d’arbres dans la plaine entourant Gondolin. Pour Christopher cette plaine devait être dédiée à l’agriculture car Gondolin vivait entièrement en autarcie. Pour Ted les elfes qui justement étaient confinés pour des siècles dans un univers relativement restreint avaient certainement aménagé quelques bosquets pour le plaisir des yeux. In fine, c’est l’opinion de C Tolkien qui a prévalu sur ce sujet.
-sur un autre sujet chacun imaginait Huan très différemment. Ted Voyait Huan d’une race proche du Saint Bernard et Christopher comme un lévrier. Au final sur les illustrations il est représenté comme... Un genre berger allemand gris.
- Enfin Ted nous montre quelques illustrations qui ont été rejetées. En particulier une superbe peinture de Turin découvrant Nienor évanouie sur la tombe de Finduilas. Christopher avait trouvé cette illustration très belle sur le plan artistique mais avait jugé la % 9 de Nienor au premier plan trop « controversial ».
Cette conférence donnait réellement l’impression de pénétrer dans l’atelier de l’artiste et a, pour moi, constitué un moment fort de cet Oxenmoot 2004.
Enfin j’enchaîne par une dernière conférence sur « Tolkien et la technologie » par Marcel Bülles, un allemand. Il s’agit plus en fait d’un débat que d’une conférence. L’ambiance y est sympathique mais rien de bien nouveau n’y est dit.
Il est 18 H et je m’éclipse discrètement pour aller à la Messe dans l’église Saint Louis que Tolkien fréquentait à son époque. Je reviens juste à temps pour partir dîner dans un pub avec quelques membres du bureau de la TS, dont Len Stanford, le rédacteur en chef de Mallorn, la revue annuelle de la TS où sont publiés des articles de fond sur Tolkien et son œuvre. Au cours de la conversation, il me donne son accord pour que je traduise certains articles et que je les mette sur JRRVF, à condition que les auteurs soient prévenus et donnent leur accord. Si tout va bien je pourrai donc alimenter JRRV de certains articles intéressants.
Arrive la soirée et le défilé des costumes, mais comme l’année dernière je tombe de fatigue. La tension due à une présentation plus l’effort de toujours parler et communiquer dans une langue étrangère conjugué au décalage horaire (une heure c’est peu mais ça compte malgré tout) ont raison de ma résistance et je vais me coucher avant la fin.
Dimanche
Le dimanche matin ceux qui le désirent peuvent aller à une visite guidée d’Oxford, mais ma cheville est encore un peu douloureuse et je préfère m’abstenir et rester à discuter autour de la table du petit déjeuner. La conversation roule sur différents sujets et en particulier sur CS Lewis. Arrive l’heure de partir au cimetière et nous montons dans les cars. La visite au cimetière est l’origine historique de l’Oxonmoot. Dès les années qui ont suivi la mort de Tolkien ses amis ont pris l’habitude de se réunir à l’anniversaire de sa mort sur sa tombe. Peu a peu ce rassemblement a pris de l’amplitude et est devenu le colloque international qu’il est maintenant, mais la tradition se perpétue.
Il fait très beau et nous nous assemblons autour de la tombe de JRR et d’Edith. Chris Crawshaw la présidente de la TS nous lit un passage du SdA, lorsque Frodo et Sam après s’être cru mort se réveillent au champ du Cormalen. Ensuite Denis Bridoux nous chante a capella le Namarië d’une voix superbe.
Je rejoins ensuite les vingt autres invités pour le buffet chez Priscillia. Elle habite une petite maison dans les faubourgs d’Oxford, assez moche il faut bien le dire mais avec un adorable jardin de Hobbit. Priscillia est une adorable vieille dame d’une politesse exquise et un peu surannée et dotée d’un remarquable sens de l’humour « so british ». Elle m’accueille avec beaucoup de délicatesse mais me demande pourquoi il y a toujours aussi peu de français à participer aux différents évènements de la TS (il est vrai que sur les 4 dernières années j’ai toujours été le seul à Oxonmoot) et si son père est réellement apprécié dans notre pays. Sur ce point je peux la rassurer, mais je n’ai pas de réelle explication à lui fournir sure le premier point.
Elle me fait visiter sa maison en me commentant les différents meubles et les bibelots ayant appartenu à ses parents. Elle ne parle pas d’eux comme de personnages célèbres ou publiques mais comme des membres de sa famille avec de nombreuses anecdotes. A l’entendre parler de sa jeunesse et de sa famille je me sens tout ému. Avant de la quitter je lui glisse que j’ai donné la veille une conférence sur les en TdM et que j’y disais qu’elles étaient généralement plus intelligentes et brillantes que les hommes. Or la voyant et en l’entendant parler, je comprenais que son père avait la prendre pour modèle tellement elle était elle-même brillante et captivante. Elle me répond du tac au tac « seul un français peu oser faire un compliment si bien tourné » et nous nous quittons sur un grand éclat de rire.
De retour au collège Saint Hildas, il est temps de faire mon bagage et de me préparer à partir. Les au revoirs sont nombreux et les échanges d’adresse Internet aussi. Comme il me reste un peu de temps, je décide de m’arrêter un moment au pub « l’aigle à l’enfant ». C’est dans ce pub que Tolkien et CS Lewis se retrouvèrent avec les autres Inklings chaque semaine et où un bon nombre de chapitres du SdA furent lus en avant première. Le pub est en réalité tout à fait ordinaire, mais une vingtaine d’autres Oxonmooters ont eu la même idée que moi et nous nous retrouvons tous dans l’arrière salle autour de bières ou de cidre. Les conversations vont bon train et nous convenons que finalement plus que lieu, c’est l’amitié entre nous due à Tolkien qui est la plus importante.
Cette fois ci c’est le vrai départ et je prends le bus pour l’aéroport de Gatwick, épuisé mais heureux de cet intense week-end.
Comme cet été en août se dérouleront à Birmingham les fêtes du cinquantenaire du SdA, il est probable que l’Oxonmoot se réduira à la simple visite au cimetière. Mais je vous donne à tous déjà rendez-vous à Oxford pour septembre 2006. Ce serai bien si, pour une fois, je n’étais pas le seul français à participer.
Amicalement à tous

