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Soirée Beowulf
#12
Tu m’as devancé, cher Iarwain, mais je vais y aller aussi de mon petit compte-rendu.

Benjamin Bagby est un nom à retenir. Comme tous ceux qui eurent le privilège d’assister à cette interprétation, j’en suis ressorti impressionné par la somme de travail, de génie et d’amour à laquelle nous venions d’assister. Si je puis me permettre cette parenthèse personnelle, je préciserai qu’étant musicien, j’ai trouvé dans cette interprétation quelque chose d’unique, de parfaitement hors du commun de part l’ampleur de l’entreprise (il s’agit d’un voyage dans le temps, dans un autre temps, qui bouscule à jamais la perception de l’œuvre Beowulf) et la splendide réussite de l’exécution. Benjamin Bagby montre clairement qu’ effleurer l’art total ne nécessite pas les moyens de l’opéra wagnérien, ni même ceux du flamenco…

Véritable musicien, sa harpe germanique (qu’il pratique avec une diversité rythmique décrivant aussi clairement que sa voix, la tension, les variations de l’action, les dialogues et la présence spirituelle du narrateur) accompagne une voix puissante, qui oscille entre chant pur et interprétation théâtrale, souvent mêlant les deux dans une osmose qu’on eut difficilement imaginée.

Même si l’expression peut paraître maladroite, anachronique, je diras sans hésiter que son jeu d’acteur était digne des meilleurs élèves de Stanislavski – non sans doute dans la méthode, mais davantage dans l’intensité émotionnelle du résultat. Voilà un interprète qui ETAIT Beowulf tout comme il ETAIT Unferth et Grandel.
Benjamin Bagby peut être considéré comme deux êtres : il est un barde, un vrai ‘scop’ exilé dans notre époque déchue, qui nous apporte un témoignage poétique aux frontières du sacré ; mais il est aussi un très grand chercheur, dont l’amour du texte et de l’âme anglo-saxonne, est un travail d’une minutie hallucinante – par le sien, il donne un sens à tout travail, toute entreprise artistique, qui est réalisé dans le sérieux et l’amour ; il montre qu’une tâche ardue, apparemment impossible, peut être couronnée d’un succès sans nuages, clair comme le diamant (ou même oserai-je dire, comme un Silmaril) dans un monde couvert de cumulonimbus.

De musicien, chanteur et acteur, on peut ajouter une autre corde à la harpe de cet homme : celles de connaissances philologiques vastes – car le texte vieil anglais, dans sa bouche, est bien moins une récitation de mots d’un passé brumeux qu’une langue vivante ramenée de chez les morts. L’extraordinaire assurance linguistique dont il a fait preuve pendant près d’une heure et demie ne peut, selon moi, qu’être le fruit d’un immense travail sur la langue, et un travail de passion.

Fermions-nous les yeux un instant que nous étions déjà en quelque halle anglo-saxonne à festoyer parmi les nobles guerriers de jadis…


Cirdan (qui se dirait ‘enchanté’ – si le mot n’avait perdu de son pouvoir)

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