Pour ma part, je n'ai jamais tenté de discerner chez Tolkien, l'homme, l'auteur, une "idéologie" qu'il aurait sciemment véhiculée dans son oeuvre, ou qui y serait apparue inconsciemment. J'ai surtout été frappé par ses influences littéraires (où peut-être cela m'a-t-il été inculqué par la critique, je ne sais pas) : Tolkien n'est pas, de toute évidence, un romancier au sens strict du terme ; il n'avait que peu d'égards pour la littérature de son temps, et encore moins pour celle des XVIIIe et XIXe siècles ; "post-shakespearien" (inclusivement) semble avoir été pour lui un terme favori pour qualifier péjorativement un type de merveilleux, d'ailleurs repris chez Disney dans sa forme la plus vulgaire. À Oxford, il n'appartenait pas à cette majorité d'académiciens "classiques" qui n'ont guère d'affection pour la poésie (et la civilisation) anglo-saxonne : c'est pourtant dans cette matière que Tolkien s'était investi. Il aimait les tragédies classiques, certes, et peut-être était-ce le souffle épique qui le portait le plus : car il était bien plus germanique que gréco-latin de coeur. L'héroïsme germanique (scandinave, nordique - et ici qu'il soit clair que je discute sans savoir vraiment de quoi je parle, et je puis me tromper, mais je ne me réclame que d'un minimum de culture générale), cette tradition, dis-je, représente bien, je pense, tout ce qu'Isabelle Smadja dénonce : l'image de la femme, la fascination pour la mort, l'héroïsme au combat, l'"avilissement", dans le coeur des héros, de la tribu ennemie. Reste Dieu ; mais certains prétendent l'avoir trouvé là.
Tolkien, qui n'avait rien d'un guerrier lui-même, n'a pas décapité beaucoup de Danois dans sa vie ; il n'a jamais eu de Chef outre son cher Créateur, et il ne s'adonnait que très rarement aux rituels païens. Il était marié, très (très) conservateur, et il n'a pas inventé le féminisme moderne. Je ne puis dire si ses goûts littéraires, son imaginaire plus personnel (The Lost Road, The Notion Club Papers), faisaient ou ont fait de lui un raciste ou un mysogine. Sans doute y avait-il quelque chose en dormance chez lui à ce point de vue. Il y a bien des choses qui dorment chez vous ou moi, y compris d'ailleurs chez Mme Smadja, ce qui semble évident en la lisant... C'est qu'elle s'est fait, il me semble, la spécialiste de ce qu'elle connaît bien. Quant au reste, elle le tait : bien fait pour elle ! Permettez que je poursuive tout de même.
En somme, ce qu'I. Smadja reproche à M. le conteur, c'est de n'être pas un artiste "engagé" qui pèse bien les "conséquences" des oeuvres qu'il fait connaître au public, les "idéologies" qui y sont véhiculées. (Elle ne prête pas au Professeur des intentions malsaines, ou du moins l'espère-t-on.) Le Seigneur des Anneaux serait donc nocif pour ses lecteurs, pernicieux, pervers. Voilà, si j'ai bien compris, ce qui nous enrage ici, et je pense que les gens ont somme toute raison de reprocher à la critiqueresse d'ignorer tout un pan de l'oeuvre pour mieux chercher la bête noire, la trouver, et la tenir à bout de bras en déclamant à Ragnarok.
Mais de tels jugements ne seront jamais sûrs - d'où l'invitation à la discussion, bien venue ; et le Seigneur des Anneaux est plus riche que cela. Car Tolkien n'abusait pas lorsqu'il l'appelait "heroic romance" : si j'ai dit que Tolkien n'était pas, a priori, un romancier tel qu'on l'entend en pensant à certains auteurs dont Mme Smadja se sert (à tort, je trouve, car j'en vois peu la pertinence) dans ses délibérations, il n'en reste pas moins que ses personnages ont des qualités (et des défauts) bien humains qui les différencient des héros germaniques que j'ai cités, sont "caractérisés" (trop peu pour certains, trop mal pour d'autres) à la manière du roman, ont une certaine psychologie, etc. Qui plus est, la première partie du livre, qui selon moi cadre très mal avec le reste (ce qui lui donne un certain charme ; on a vu les raisons de tout cela dans HoME VI), ressemble davantage au Hobbit ; et cette race de Hobbits en est héritée, ce qui peut nous distraire du fait que nos héros, plus particulièrement Aragorn, Boromir, Faramir, Éowyn, ainsi que tous les Gondoriens mais surtout les Rohirrim (qui sont des Anglo-Saxons), qui eux surtout mènent cette guerre sans merci contre les Orques, sont grandement influencés par ceux de la poésie médiévale de tradition anglo-saxonne. Aragorn, qui est en vérité un personnage double, d'où ses deux noms, est un héros assez fade : il se contente d'être vertueux, et l'héritier d'Elendil, l'Élu, en quelque sorte. Quelqu'un peut-il me trouver son équivalent dans Le Père Goriot...? Grands-Pas, lui, a un passé, et des défauts : il ressemble en cela davantage un personnage de littérature "moderne"... peut-être.
Et c'est ainsi qu'on peut distinguer la voix du narrateur épique des chapitres du livre V, par exemple, à celle du Hobbit dans les premiers chapitres ; il y en a d'autres, celle du romancier ou du philosophe, à plusieurs reprises. En vérité, je trouve qu'il est impossible, et futile, de considérer le Seigneur des Anneaux dans son ensemble (et de porter des jugements globaux), car c'est une oeuvre complexe et hétérogène, riche en perspectives (dont une, traductologique, injustement négligée !), et c'est lui faire tort, à mon sens, de négliger un ou plusieurs aspects importants de l'oeuvre au profit d'un autre, quelle que soit l'excuse évoquée.
Au sujet des Orques, il y a certains moments, dont un en particulier, qui nous amènent à se demander où se situe la "voix de l'auteur" dans tout ça (il me semble que c'est celle qu'accuse Mme Smadja, après tout), car on croirait (ou voudrait ?) peut-être la percevoir plus distinctement qu'à l'habitude dans ces passages : est-il du côté de nos valeureux Hommes de l'Ouest ? Est-il un hobbit ? Un Elfe ? (Vraiment ? Ces Noldor, du Silmarillion ? On peut en douter !) Il n'est certainement pas un Orque. Est-ce Gandalf ? Non. Évidemment, on pense tout de suite aux hobbits, et plus particulièrement à Sam. J'ai la conviction personnelle (partagée par d'autres) que lorsqu'il a rajouté ce personnage qui avait dès sa première apparition la personnalité très marquée que l'on connaît (à la différence des autres), Tolkien s'inspirait surtout de lui-même. Mais si cela est vrai, je ne pense pas non plus que Sam ait été un idéal pour lui ; il l'a déjà critiqué, notamment dans sa relation avec Gollum.
Or, nous nous penchons ici sur les idéologies et le "message", et si tant est que Tolkien écrivait avec de telles intentions (ce que je trouve, pour ma part, fort douteux !), il faudrait peut-être se demander quelles sont les leçons que tirent nos héros de l'aventure qu'ils ont vécu : la morale de l'histoire. Certes, les bons gagnent et les méchants meurent... Encore que je ne sois pas tout à fait certain de la Bonté du virginal Frodo, à l'issue du récit... non plus que du destin des Orques. Car à la Porte Noire ce sont eux qui, pour une rare fois, sont attaqués, et bien que nombre d'entre eux fussent tués avant la chute de Sauron, et à Minas Tirith et dans bien d'autres batailles, la majorité demeurait en Mordor, et lorsque la tour de Sauron fut mise a bas et son pouvoir défait, les Orques s'enfuirent, pris de folie ; la plupart eurent la vie sauve et n'ont pas été chassés.
Mais le narrateur, dans le style héroïque (est-il besoin de le rappeler ?), nous dit qu'ils sont allés se terrer quelque part loin de tout espoir, alors que les Hommes qui combattaient à leurs côtés reconnûrent la majesté et la valeur des Hommes de l'Ouest. Si l'on veut en tirer une conclusion politico-idéologique, qu'on se sente bien libre de le faire ; pour ma part je trouve cela bête et puéril. Il faut s'imaginer nos pauvres idiots de lecteurs-consommateurs en train de coller cette histoire à dormir debout aux réalités du monde, et d'en tirer des leçons. Belle influence ! On devrait sûrement interdire, en ce cas, la lecture de tous ces ouvrages nuisibles d'avant les Nouvelles Lumières (i.e. la rectitude politique). D'où la constatation, peut-être, que Tolkien n'était pas tout à fait un écrivain de son temps, et qu'Harry Potter, c'est une toute autre paire de manches... que bien plus de gens sont prêts à porter, pour ainsi dire !
On a souvent cité le passage où Sam est témoin, pour l'une des première fois, des conséquences de la guerre : le meurtre d'un Suderon, où était-ce un Estrien, peu avant l'interrogatoire avec le bon Faramir, un pur descendant des Númenoréens celui-là. (Vous voyez que je suis loin de faire l'autruche ; mais si le nazisme a pu souiller de vieilles traditions, et combien d'autres choses, ce n'est pas mon problème, ni celui de Tolkien, d'ailleurs.) Il y a plusieurs passages de ce genre, où un flou apparaît dans ce manichéisme trop visible, dont un qui concerne les Orques Shagrat et Gorbag, et la réfléxion est la même : n'est-ce pas l'aspiration de tous les êtres qui vont sur deux pattes, au fond, de pouvoir tranquillement vivre en paix, et d'être libres ? Bien sûr, les Orques, même s'il l'avaient souhaité, n'avaient évidemment aucun salut : ils étaient damnés, étant des créations du Mal ; leurs pensées et leurs actions aboutissent nécessairement au conflits et à la violence. Mais on peut voir ici, je pense, pour un court instant, alors que le rédacteur du Livre Rouge se tait, que le tumulte de la guerre est laissé loin à l'Ouest, alors que Sam écoute parler ces deux bêtes par le truchement d'un traducteur improbable, que Tolkien ne leur refusait pas une âme. Tout cela avec humour, bien entendu, car ce n'est pas tout à fait sérieux...! Enfin, pas pour tout le monde.
Then not far inside, or so he thought, he heard the two captains' voices talking again. He stood still listening for a little hoping perhaps to learn something useful. Perhaps Gorbag, who seemed to belong to Minas Morgul, would come out, and he could then slip in.
`No, I don't know,' said Gorbag's voice. `The messages go through quicker than anything could fly, as a rule. But I don't enquire how it's done. Safest not to. Grr! Those Nazgûl give me the creeps. And they skin the body off you as soon as look at you, and leave you all cold in the dark on the other side. But He likes 'em; they're His favourites nowadays, so it's no use grumbling. I tell you, it's no game serving down in the city.'
`You should try being up here with Shelob for company,' said Shagrat.
'I'd like to try somewhere where there's none of 'em. But the war's on now, and when that's over things may be easier.'
`It's going well, they say.'
'They would.' grunted Gorbag. `We'll see. But anyway, if it does go well, there should be a lot more room. What d'you say? – if we get a chance, you and me'll slip off and set up somewhere on our own with a few trusty lads, somewhere where there's good loot nice and handy, and no big bosses.'
'Ah! ' said Shagrat. `Like old times.'
`Yes,' said Gorbag. 'But don't count on it. I'm not easy in my mind. As I said, the Big Bosses, ay,' his voice sank almost to a whisper, `ay, even the Biggest, can make mistakes. Something nearly slipped you say. I say, something has slipped. And we've got to look out. Always the poor Uruks to put slips right, and small thanks. But don't forget: the enemies don't love us any more than they love Him, and if they get topsides on Him, we're done too.
(LotR, IV, 10 The Choices of Master Samwise.)

