Le Seigneur des Anneaux n'est pas mon livre culte. Je trouve maints défauts à Tolkien en tant qu'écrivain, mais j'y trouve aussi de grandes satisfactions de lecteur. Il en va de même pour Dostoïevski, Kafka, Balzac et Mann, mes autres écrivains favoris. Tous ont leur style, leurs obsessions, leurs errements. Tous sont très différents. Dès lors quelle démarche adopter? Creuser la veine de ce qui nous déplait ou explorer l'émerveillement que l'on ressent lors d'une lecture? Pour ma part, je prends plus de plaisir à discuter de ce que j'aime, plutôt que de dénigrer. Mais chacun fait comme il l'entend.
Il n'est jamais bon qu'un écrivain soit admiré sans la moindre retenue. Mais Tolkien, dont l'oeuvre est trop singulière et hybride pour cela, ne fait et ne fera jamais partie de cette catégorie, un livre comme celui d'Isabelle Smadja en est une bonne illustration (en passant, je vous remercie madame et vous sais gré d'avoir bien voulu vous prêter au jeu d'une interview sur ce site). Même ici sur JRRVF, je vois des discussions passionnées sur le sens de ses écrits que j'invite Isabelle Smadja à suivre, non des louanges béâtes.
Ceux qui aiment Tolkien n'ont vu nul racisme dans ses écrits ; plutôt un appel à la tolérance et à la compassion, et c'est, j'en gagerais, pour cela qu'ils l'aiment. Ils s'étonnent donc avec une sincérité non feinte de ce qu'Isabelle Smadja voit dans Le Seigneur des Anneaux un sommet de racisme, de bellicisme et de conservatisme. Ce fuseau et les réponses qu'il comporte me paraissent attester de cette sincérité. J'ai moi-même apporté ma contribution à ce débat dans mon compte-rendu du livre de Mme Smadja, mais maladroitement, trop vite et d'une façon insatisfaisante. Elle a raison de le souligner. J'y reviendrai, sous une autre forme, et avec de meilleurs arguments.
Or, la particularité du livre d'Isabelle Smadja est non pas qu'elle critique Tolkien en tant qu'auteur, ce qui aurait été une démarche tout à fait légitime, mais en tant qu'idéologue, colporteur d'une idéologie détestable. Sa démarche est contradictoire. En refusant à Tolkien le droit à recevoir un traitement critique traditionel, elle l'exclue de l'espace littéraire classique. Mais dans le même temps, elle se comporte comme si Le Seigneur des Anneaux devait être perçu comme faisant partie de cet espace littéraire traditionel, ce qui n'est pas le cas puisque son assise est mythologique (qu'elle lise donc Le Silmarillion!), en le comparant avec des écrivains classiques comme Hugo et Balzac, que j'admire beaucoup au demeurant. Ces comparaisons là n'ont aucune pertinence.
La lutte contre le racisme est une question très grave, pour laquelle il convient de faire beaucoup. Je ne sais pas dans quelle circonstances Mme Smadja a acquis la conviction qu'elle se devait de dénoncer le racisme du Seigneur des Anneaux alors que celui-ci me parait inexistant. Toujours est-il que nos réactions ici ne traduisent pas une incapacité à admettre la critique d'un auteur fétiche mais révèlent la perplexité de lecteurs doués de bon sens devant la nature des accusations portées. Il est naturel que l'on réagisse face à ce qui perpétue une longue tradition de dénigrement de Tolkien pour des raisons non littéraires.
Enfin, je crois que Madame Smadja est à sa façon aussi perplexe devant Le Seigneur des Anneaux, dont elle ne semble pas percevoir la nature particulière, que nous le sommes devant son livre, notamment lorsqu'elle parle des lecteurs de Tolkien comme d'une inquiétante confrérie. Elle en trace un portrait, dont on ne sait pas s'il faut en rire ou en pleurer, où je ne me retrouve pas. Je doute qu'aucuns ici s'y retrouvent. Je n'ose imaginer quels lecteurs de JRR elle a rencontré pour se forger une telle opinion d'eux. :)
Bref, en ce qui me concerne, libre à tous de critiquer Tolkien, mais je ne souscrirai à la critique que si je la trouve pertinente, bien argumentée et convaincante. :)

