Je ne suis pas certain que vous aurez le temps de lire tout ce que nous tenterons d'écrire ici, car je comprend bien que vous avez des tâches plus pressantes que de défendre un livre qui ne représente pas toute votre carrière.
Je comprend tout à fait votre point de vue concernant l'avertissement que vous avez voulu donner à une jeunesse (ou une vieillesse, bref, à un "lectorat") par trop fascinée. Il est tout à fait sain de vouloir tirer un "drogué" de sa cam, si je peux prendre cette analogie, et de lui expliquer pour cela les méfaits de ce qu'il consomme (même si, d'expérience, ce n'est pas la bonne méthode).
Le problème, ou du moins l'un d'eux, c'est qu'en France, nous ne percevons pas le Seigneur des Anneaux comme un livre vraiment adulé. Certes, il dispose de sa foule de fan, mais c'est un livre plutôt dénigré et ma perçu en France.
Votre livre ne portait pas d'indication, il me semble, qu'il s'adressait à ce public en particulier. Notre mauvais accueil à ce livre était conditionné par le fait que nous pensions surtout à tous les lecteurs de votre livre qui ne connaîtraient pas le Seigneur des Anneaux. A cuex-là, nous disions-nous, vous donnez une image du livre qui n'est pas la sienne.
Je vois bien ce que vous vouliez faire en tordant le bâton de l'autre côté, et si le SdA avait été un livre communément lu, et nous avions l'habitude de plus de considération, "nous" aurions sans doute réagi de manière moins virulente face à lui.
Mais le fait est que nous avons plutôt l'habitude d'être malmenés (amalgamés avec les "dangeureux rôlistes"(?) et autre jeunesse coupée de la réalité et fan de sous-produits japonais...), que compris.
Comme si cela ne suffisait pas, votre livre arrive dans un contexte où (pour reprendre les mots d'un autre intervenant), Tolkien est lâché en pâture indistinctement à toute la 'société', notre jardin secret est violé par une foule d'amateur de grand spectacle qui ne retiendront de l'oeuvre que les coups d'épée contre les orques, et passeront au film suivant (puisque je parle bien sûr du film) en croyant connaître le Seigneur des Anneaux.
La critique en parle et en reparle... et en reparle encore. On analyse, on discute, on fait des rapprochements avec le succès d'Harry Potter...
Nous qui nous reposions (en imagination) sous les arbres merveilleux de la Lorien, nous voilà malmener de tous côtés, parfois par nos proches.
C'est là dessus qu'arrive votre livre qui, dans la mouvance commune, tape une fois de plus sur notre chère oeuvre. Le danger qui nous a agacé était les arguments que vous offriez à la France pour continuer de détester Tolkien au moment où elle fait au moins un geste pour s'y intéresser.
Je suis d'accord avec vos arguments au sujet de l'amitié, de la loyauté, etc... cela ne suffit pas à faire du livre un gage de bonne morale. Les SS ont fait preuve de ces même vertus.
Néanmoins, regardé dans le détail (c'est à dire de quelle amitié il s'agit, sur quoi elle est basée, de quel courage ou héroïcité il s'agit..) cela donne un peu plus à réfléchir. Mais passons. (je citerai un exemple: "[...] tout héros ne joue qu'un petit rôle dans les grandes actions" T1, p.360)
Par contre, je ne peux pas être d'accord avec ce que vous dites:
"Plus généralement la réponse du Seigneur des Anneaux à la question que pose les conflits guerriers ne me satisfait pas : il est trop simple de justifier la guerre (ou la réaction guerrière à une violence) par la présence d’un être (et de ses troupes) qui serait voué au mal"
Ce n'est pas là ce que Tolkien a tenté de faire. Le 'Nettoyage de la Comté', même si vous y voyez là des contradictions importantes avec le reste de l'oeuvre, aurait pu mettre le lecteur sur la voie: Tolkien ne justifie pas la guerre, même face au mal. Tout comme vous l'avez fait, il ne fait que constater qu'elle est parfois inévitable.
S'il exalte ailleurs les belles armes et les grandes chevauchées, ce n'est que, dirais-je, dans une tradition épique héritée de ses sources d'inspiration.
Là encore, nombre d'indice nous mette encore sur la voie de la vraie pensée de l'auteur... qui n'échape pas au subconscient du lecteur, qui n'a curieusement jamais vu dans le SdA (quand il le lit avec son coeur et non avec sa tête seule) de justification de la guerre, mais tout le contraire:
("C'est un grand Seigneur, et un guériisseur; et c'est un mystère pour moi que la main guérisseuse manie aussi l'épée (..)
Nous autres guérisseurs ne sommes attachés qu'à réparer les déchirures faites par les hommes d'épée(...)
Le monde est assez plein de blessures et d'accidents sans guerres pour les multiplier
- Il suffit d'un ennemi pour susciter une guerre, non de deux, Maître Gardien" T3, p.323
Tolkien ne donne pas d'explication manichéenne aux rapports de force existant.
Je ne trouve plus d'autre référence que cette réponse de Gandalf "Une grande Ombre est partie" concernant la chute de Sauron, mais il me semble qu'il est dit que le mal continue d'agir et d'exister.
Nous avons eu de grands débat au sujet du manischéïsme dans le SdA, qui dépend de la définition que nous lui donnons.
Ce n'est pas la force du Bien qui va s'opposer à la force du mal (comme ce fut le cas en 1945, si vous voulez), mais la folie de la faiblesse du Bien face à la la puissance du Mal ("[...]bien que cela puisse paraître de la folie à ceux qui s'accrochent à de faux espoirs. Eh bien, que la folie soit notre manteau, un voile devant les yeux de l'Ennemi", dit Gandalf T1, p.359 - "Les faibles peuvent tenter cette quête avec autant d'espoir que les forts" commentera Elrond.), un thème très paulinien.
Pour finir (temporairement) au sujet de lien avec Harry Potter, il me semble indéniable, dans leurs source communes. L'histoire d'un petit paysan qui devient roi est aussi immortelle que celle d'une bergère qui devient princesse, c'est l'histoire éternelle et universelle du petit et de l'humble qui devient grand par l'exercice de la vertu.
C'est encore le genre d'histoire que je me permet de raconter et même d'écrire, et je craindrais de me trouver un jour sous les assauts d'une critique similaire à la vôtre, qui n'aura pas su voir le fond de la pensée du livre, et démêler les apparentes contradiction pour découvrir au fond une écriture subtile à discerner mais ferme dans son propos.

