Un livre, de la drogue ? Les réactions au sujet de Tolkien ne se prêtent pas à l'analogie, je crois. Le SdA n'est pas Scream, il n'y a aucun phénomène inquiétant qui lui soit lié, au pire peut-on, comme le fait Mme Smadja, parler d'une idéologie contestable? Bien. Mais qui met-on en garde contre la lecture de Victor Hugo ? Hugo a pourtant, à sa manière, justifié l'esclavage et la "mission civilisatrice" des Blancs, largement contribué à la légende du personnage pour le moins contestable de Napoléon Ier et souscrit à une idéologie progressiste ethnocentrée dont nous avons pourtant assez de recul pour nous méfier... Je ne vois personne s'insurger contre Hugo pourtant, parce qu'on reconnait sa valeur d'écrivain. Alors, va pour s'élever contre certaines idées, mais faisons la part des choses. N'allons pas qualifier de danger public un livre qui n'en a ni l'air ni la chanson.
"Je vois bien ce que vous vouliez faire en tordant le bâton de l'autre côté, et si le SdA avait été un livre communément lu, et nous avions l'habitude de plus de considération, "nous" aurions sans doute réagi de manière moins virulente face à lui."
Ce qui ne veut pas dire que nous aurions été d'accord... Il est vrai que nous pouvons souvent avoir le sentiment de constituer une minorité, face à une tradition critique visiblement très remontée contre tout ce qui a rapport à la SF ou la fantasy. Le livre d'I. Smadja aurait peut-être déclenché des réactions un peu moins rapides si cela n'avait pas été le cas, il n'empêche que les arguments demeurent et que nous n'aurions pas moins trouvé à les contredire.
"le lecteur (...) n'a curieusement jamais vu dans le SdA (quand il le lit avec son coeur et non avec sa tête seule) de justification de la guerre, mais tout le contraire..."
Si ce n'est pas forcément clair dans le SdA, au moins dans le Silmarillon, il est vrai que la guerre est liée à une certaine esthétique, mais avec une grande ambiguité. Les guerres donnent leur forme au monde ; le problème de fond pourrait se résumer ainsi : sans les guerres le monde serait tellement plus agréable à vivre, et tellement plus ennuyeux à regardr. Qu'on se demande un instant ce que serait le monde sans la guerre et sans le malheur, la réponse n'est pas si simple qu'on pourrait croire. On pourrait par exemple que dans une certaine mesure, le malheur est nécessaire pour apprécier le bonheur. Mais ce n'est pas sur cet aspect que Tolkien met l'accent. La guerre, au niveau individuel, apporte son lot d'atrocités. Je crois que Frodo et Sam représentent, plus encore que les gens du commun (et surtout à mon avis, qu'un enfant jeté au beau milieu d'une réalité horrible et qui le dépasse totalement), l'individu lui-même, au contraire de certaines personnalités du Silmarillon, plus proches de types. Le Silmarillon dépeint la guerre vu d'un point de vue extérieur, le point de vue par exemple du passionné d'histoire, qui rêve aux époques passées et regrette bien rarement pourtant les souffrances et les boucheries qui ont été le prix de l'évolution historique. Vus après coup, les plus grands massacres s'intègrent au tableau d'ensemble, et malheureusement, sans eux il est probable que nous n'y verrions pas la même beauté. Les "belles armes et les grandes chevauchées" sont sans doute dans le SdA le seul écho de ce filtre du regard historique.
En effet l'impression à la lecture du SdA n'est le reste du temps pas du tout la même, et comme le dit Vinyamar, cela semble même une évidence à la première lecture, lecture qu'il ne faut pas négliger, étant donné que l'auteur écrit en général avec l'idée de créer une impression à un lecteur pas toujours professionnel, pas de livrer un message codé. Ce qui nous semble un passé mythique fait paradoxalement office de présent ; et Frodo est l'homme (au sens le plus général) qui voit les événements faire irruption dans son quotidien. Ses souffrances sont beaucoup plus apparentes que l'éventuelle beauté de l'ensemble, ainsi que celles de ses compagnons. Notez que je ne pense pas que le but soit seulement de décrire les atrocités de la guerre, de même qu'à mon avis, on perdra son temps à chercher une analogie entre la guerre de l'Anneau et la deuxième guerre mondiale. Comme je l'ai déjà dit, je crois qu'il est très possible que la vision du monde de Tolkien ait été influencée par ce qu'il a vu de la guerre. Le "very little or nothing" qu'il a modifié dans son livre après 45 provient certainement d'une vision altérée ou affinée, mais affirmer que des épisodes auront été carrément calqués sur les événements réels, c'est aller vraiment très vite. La plupart des écrivains se passent sans problème de l'actualité politique. Dans le cas de Tolkien, rappelons que pour lui, plagier l'Histoire aurait été raconter l'utilisation de l'Anneau par les ennemis de Mordor. Les ennemis en question détruisent l'Anneau. Ce n'est pas l'utiliser, ce n'est pas du tout ce que Tolkien voulait dire (j'ose espérer que si par "utilisation" il avait entendu même sa destruction pour la victiore, il n'aurait tout de même pas affirmé que l'Anneau n'avait pas été utilisé !).
Bref, le SdA est un plaidoyer pour l'individu, face à des forces destructrices. Non seulement ce n'est pas dangereux, mais s'il faut absolument lire la morale d'un livre (ce que je conteste tout à fait, soit dit en passant), c'est même salutaire. La cruauté qui se dégage de certains passages vient d'une part de pessimisme qu'on ne peut pas condamner sans procès. J'espère qu'on ne continuera pas trop longtemps à discuter en terme de salutaire et pas salutaire ; avant de m'arrêter moi-même, je pose cependant la question : croyez-vous qu'il soit vraiment très sain de nier les horreurs commises par les hommes et de déclarer l'homme bon, envers et contre tout ? Ce genre d'attitude ne conduit-il pas justement à finir par montrer du doigt la partie de l'humanité qui sera restée le plus près de sa bonté naturelle, à terme à virer à l'ethnocentrisme ou au sectarisme ? Comme quoi les dangers ne sont pas toujours où on les attend...

