Avez-vous lu mon livre ? (question qui vaut aussi pour Cdc, en retour à sa question sur le Silmarillion, que j’ai lu par devoir et non par plaisir : n’ayant pas succombé sous le coup de la fascination pour Tolkien, vous comprendrez sans doute combien de longs passages, notamment toutes les généalogies du moindre personnage, peuvent paraître fastidieuses ; mais j’en ai lu attentivement les histoires, celles de Sauron et celle de Beren, celle de Vinyamar et d’Ulmo, puisque leurs pseudos sont présents sur ce forum, celle des elfes et des nains… : je l’ai lu et non étudié, de sorte que je ne me suis pas autorisée à le critiquer, mais ma lecture m’a permis de m’apercevoir que j’en tirerais des conclusions analogues et qui ne tranchait pas avec mon analyse du SdA : la distribution tranchée entre le bien et le mal y est présente également, ainsi que l’idée pour le moins discutable que la fin parfois justifie les moyens ; enfin les Orques, capables de torturer, cf Turin Turambar, y apparaissent humanisés dans une certaine mesure ).
Une partie des reproches qui me sont adressés témoignent de ce que plusieurs d’entre vous n’ont lu que le compte-rendu de Semprini, puis mon interview. Et, parmi eux, certains ont été d’une telle virulence et d’une telle agressivité dans leurs propos que cela seul permettrait d’ores et déjà de douter que leur « ouvrage fétiche » ne délivre qu’un message de paix, de tolérance et d’amour du prochain. Ce qui me frappe dans ce site, dont je ne peux par ailleurs qu’admirer la richesse des références et la diversité des personnes qui le fréquentent, c’est une volonté de recréer une sorte de communauté de l’anneau avec ses « sages » (Semprini en est un, - un peu trop doctoral à mon sens, mais chacun ses goûts… - et c’est pourquoi vous l’avez cru sur parole), ses fidèles compagnons, et surtout ses combats… Combats contre le mal, à savoir contre tous ceux qui ne partagent pas votre adoration pour Tolkien.
Vous parlez de courage : permettez-moi de vous dire que l’acte de courage fut de publier mon livre, alors que nombre de mes connaissances me mettaient en garde contre le fanatisme (le mot vous choquera, j’en conviens, mais j’y reviendrai) de certains tolkieniens. Le courage aujourd’hui, il n’est pas de vous affronter, mais de remuer en moi une blessure qui n’est pas encore cicatrisée et qui me force à revivre ce que j’ai eu tant de peine à vivre : ici ou ailleurs, les reproches parfois les plus injustifiés (j’ai vu mis entre guillemets, comme étant une citation de mon livre, des propos que je n’ai jamais tenus et tels que j’aurais eu honte de moi si j’en avais dits ne serait-ce que le quart) et les insultes. Illettrée n’est pas la pire de ces insultes, et votre site est loin d’être le plus agressif, même si l’inflation dans le titre de l’article de Semprini fut, d’après moi, la brèche dans laquelle beaucoup se sont engouffrés : en passant de « Le SdA ou la tentation du mal » à « Isabelle Smadja ou la tentation de l’absurde », il autorisait à rompre le pacte tacite qui veut qu’on ne prenne pas pour cible une personne privée mais qu’on ne s’attaque qu’aux idées qu’elle a mises en avant et que, indirectement, à son auteur. Et je m’étonne qu’un enseignant, comme Vincent Ferré, donne caution à un article construit sur un tel procédé et, qui plus est, est ouvertement fallacieux. Si Semprini aujourd’hui écrit qu’il revoit son article, ce n’est par « perfectibilité » et par modestie, sinon pourquoi avoir tant attendu ? Ne serait-ce pas plutôt que mon interview rendait plus difficile le fait de soutenir encore sérieusement que tout ce que j’écrivais était absurde et incohérent ? C’est également que les contre-vérités qui émaillaient son écrit (je n’aurais vu dans le SdA qu’un simple conte pour enfants…) apparaissaient en pleine lumière. Mais il est vrai que Ferré défend sa carrière, qui sera d’autant plus « brillante » que Tolkien sera lavé de tout soupçon de racisme… Je ne défends rien d’autre que mes idées et mon honneur. (cependant, je sais gré à JRRVF d’avoir hébergé mon interview dans ce site)
Vous dites que je refuse à Tolkien le droit d’être un auteur classique comme l’est Hugo ou Balzac ou Shakespeare. Je répondrai deux choses : premièrement que votre site à lui seul, et vos réactions, sont une preuve que la réception de Tolkien n’est pas du même ordre que la réception d’un auteur classique. Connaissez-vous un site Victor Hugo où les adeptes s’appellent Jean Valjean, Gavroche ou Cosette et où ils discutent à n’en plus finir sur la couleur des yeux de Gavroche ou sur les racines du moindre terme présent dans son œuvre ? Certes la critique littéraire entre parfois dans ce genre de considérations mais de manière beaucoup moins excessive : l’exégèse à laquelle vous vous livrez fait en réalité plus penser à la relation à un livre sacré qu’à un livre classique. De même, connaissez-vous beaucoup d’auteurs qu’on n’ait pas le droit de critiquer sans être aussitôt traîné dans la boue des insultes ? Vous semblez penser qu’on ne critique pas Shakespeare pour l’antisémitisme du Marchand de Venise, qu’on ne dit jamais rien sur Céline, Barrès et d’autres, qu’on passe sous silence les affinités de Stendhal pour la noblesse ou les errements d’Aragon sur Staline: c’est faux, bien sûr. Il est peu de préfaces du Marchand de Venise qui ne souligne l’ambiguïté de cet ouvrage de Shakespeare, soit pour le critiquer tout de bon en le remettant dans un contexte très antisémite de son époque, soit pour essayer de contrebalancer l’impression désagréable que laisse la description du juif Shylock par quelques remarques sur le caractère par moments tragique du personnage de Shylock. Mais la critique ne suscite pas une telle levée de boucliers : elle est intégrée, acceptée comme quelque chose de naturel. Ce sera ma deuxième réponse : il n’est pas vrai que je refuse à Tolkien le droit d’être un auteur classique. Rares sont les auteurs dont on ne met pas en avant l’idéologie, parfois conservatrice, parfois trop complaisante envers le marxisme. Mais lisez un peu les critiques sur Nietzsche ou Heidegger, sur Chateaubriand ou Hugo, puisque vous le citiez ! C’est au contraire vous qui voudriez que Tolkien ne soit pas traité comme un auteur classique mais qu’il ait droit à un statut d’exception et que, lorsqu’on lit dans le SdA que la race des Orques est « perfide », on n’ait pas le droit d’en déduire que nous l’avons lu sous prétexte que l’œuvre de Tolkien ne peut pas – c’est pour vous de l’ordre du dogme ou du postulat inaliénable – être raciste ou conservatrice. Bref, les discussions sont de l’ordre de l’exégèse, en ce sens que vous avez d’ores et déjà acquis la certitude que cet ouvrage transmet toutes les valeurs morales que vous voulez voir posséder et que de ce fait il ne s’agit plus que d’en discuter les détails d’interprétation. Il est des fois pourtant où les arbres cachent la forêt et il est même des fois, où discuter des arbres n’a d’autre fonction que de cacher la forêt.
La relation que certains entretiennent avec cet auteur tient plus de la croyance, de la foi et de la passion que de la seule rationalité, en ce sens qu’ils y cherchent la confirmation du sens qu’ils ont donné à leur vie. MJ du Gondor en est un bon exemple. Vous dressez de vous-même, madame, un portrait très flatteur : d’ordinaire, on a la décence de laisser aux autres le soin de faire son éloge, mais passons sur ce premier point (et sur le fond excusez-moi car vous allez avoir à porter à vous seule tout le poids de mon ressentiment, mais ce n’est après tout que juste retour des choses) ; vous vous dites athée, mis à part votre prénom, que vous livrez vous-même à la fin de votre dernier écrit « Marie-Jeanne », donnant ainsi une clé d’interprétation : me trompé-je en pensant que vous avez baigné dans une atmosphère religieuse durant toute votre enfance et que vous retrouvez, plus ou moins consciemment, chez Tolkien les sources chrétiennes dont vous vous êtes peu à peu éloignée ? Attaquer le SdA, c’est pour vous, mais pour d’autres également – dont Vinyamar , me semble-t-il, attaquer votre jeunesse, ainsi que votre manière de concilier votre culture catholique et votre engagement d’athée. La haine que vous avez déchargée contre moi (en suggérant par exemple que tout ce qui sort de ma bouche ne pouvait être que du fiel, bref, que comme les Orques, ma langue est, quoi qu’elle dise, hideuse. Je vous cite : «C'est drôle n'est-ce pas, mais dans sa bouche je trouve le trait choquant ! » ) est un exemple de la contradiction interne entre quelqu’un qui, sous couvert d’être tolérant et loyal, cache une montagne d’intolérance : si la tolérance consiste à l’être envers ceux qui ont les mêmes idées que soi ou qui combattent les mêmes « orques », alors elle n’a aucune valeur. Etre tolérant, madame, c’est tolérer ce qui vous est étranger ou, selon la belle formule de Térence, accepter que « rien de ce qui est humain ne m’est étranger ».
Parlons alors ici du racisme et du manichéisme du SdA : je maintiens qu’il y en a dans le SdA. Vous dites parfois que vos héros ne tuent les Orques que pour se défendre de leurs attaques. Mais c’est là que réside à mon sens un des défauts de cet ouvrage, et c’est là surtout que son succès actuel me déplaît. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le penser était compréhensible après les horreurs du nazisme. Mais aujourd’hui, n’est-il pas naïf et dangereux de croire en cette explication fort simple qu’il y a des peuples (ou pire des races) qui attaquent et d’autres qui se défendent ? Ne croyez-vous pas que ceux qui « attaquent » ont souvent l’impression de se défendre contre une attaque première et plus grave encore ? Je soutiens qu’il y a dans le monde géopolitique actuel des formes différentes de violence et de cruauté, et qu’on ne peut s’en tenir à cette position fort confortable, certes, mais dangereuse, qui consiste à ne voir d’un côté que des monstres de guerre, et de l’autre des gens courageux ou lâches qui se défendent contre les monstres ? Présenter les kamikases comme des monstres ou des illuminés ne permettra pas de faire avancer un processus de paix (parce que les kamikases eux-mêmes pensent les autres comme des monstres). Il me semble que c’est comme cela qu’il faut comprendre la citation de Levi-Strauss que je donnais « le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie », entendant par là que la plus grande violence s’applique sur ceux qu’on pense être des barbares. C’est là ce qui me fait parler de manichéisme chez Tolkien : cette affirmation que certains peuples ne font que se défendre alors que d’autres ne font qu’attaquer. Il m’a semblé qu’il fallait mettre en garde contre cette structure de pensée qui ne mène qu’à rendre plus agressives les guerres, chacun justifiant son attaque par la certitude qu’il a d’être l’attaqué et non l’attaquant. Et encore une fois, je vois mal par quel tour de magie vous pouvez occulter et les Orques et Sauron, alors qu’ils jouent dans l’économie de l’ouvrage un rôle absolument central, que l’histoire qui y est contée n’y est pas uniquement l’histoire éternelle de la tentation et du désir (même si c’est dans cette image de l’anneau que se concentre la valeur de l’œuvre).
Mais revenons à ma question initiale : avez-vous lu mon livre ? Oui pour certains ; non pour d’autres, à qui je ne reproche certes pas de ne pas l’avoir lu, mais de l’avoir critiqué sans l’avoir lu.
Exemple : Greenleaf, et beaucoup d’autres, me reprochent d’avoir tu ou ignoré tout un pan de l’œuvre, de n’avoir pas vu en particulier le message de tolérance, …, présent dans l’œuvre. Bref, là serait soit mon amateurisme soit ma malhonnêteté intellectuelle. Je cite Greenleaf : « Voilà, si j'ai bien compris, ce qui nous enrage ici, et je pense que les gens ont somme toute raison de reprocher à la critiqueresse d'ignorer tout un pan de l'oeuvre pour mieux chercher la bête noire, la trouver, et la tenir à bout de bras. »
Permettez-moi de rappeler quelques-unes des phrases du SDA que je cite dans mon livre. Déplorant que pas une seule femme ne fasse partie de la communauté de l’anneau, déplorant donc la misogynie de cet ouvrage, je cite pourtant, p.122 de mon livre, le discours d’Eowyn qui « pourrait servir de modèle pour l’émancipation des femmes. À Aragorn, elle réplique : »Toutes vos paroles n’ont d’autre but que de dire : vous êtes une femme et votre rôle est dans la maison. (…) Que craignez-vous, madame ? Une cage, rester derrière les barreaux jusqu’à ce que l’habitude de la vieillesse les accepte »III, p.85». Citer les passages du SdA qui contredisent le plus ouvertement ma propre thèse - et je l’ai fait systématiquement, citant, comme je l’ai rappelé dans mon interview, le message de tolérance et son refus de peine de mort de Gandalf juste avant de montrer que ce discours était, à mon avis, contredit par les faits (p.56 de mon ouvrage, je cite Gandalf : «Nombreux sont ceux qui sont morts et méritaient de vivre… ») est-ce là ce que vous appelez de la malhonnêteté intellectuelle ?
Autre exemple : Vanessa (que je remercie par ailleurs pour son amabilité) que je cite: « Je parlerais plutôt des idées conservatrices .
Ce terme a subi une connotation très péjorative depuis quelques temps …il a parfois même être entendu comme synonyme de fasciste. Dire que Tolkien a des idées fascistes serait faux .
Par contre effectivement on voit bien à travers ce livre, un attachement aux valeurs anciennes , une réticence face au progrès .
Et alors est ce un crime de penser ainsi ? »
Je n’ai jamais écrit que Tolkien était fasciste, bien au contraire : cf p.66 de mon livre : « L’idéologie que combat Tolkien est celle de la surveillance totale » cf encore p.74 : « Politiquement parlant, l’anneau de Sauron symbolise le désir de dominer le monde par tous les moyens, y compris les plus cruels. Tolkien met en scène deux versants de la politique dictatoriale : l’une qui s’appuie sur la terreur, incarnée par Sauron, et l’autre qui s’appuie sur l’endoctrinement et l’opportunisme, incarnée par Saroumane.»
Peut-être à bientôt, peut-être non : à vous de voir, là également. Encore un mot cependant. Vous me demandiez pourquoi j’ai écrit sur Tolkien. J’espère que vous comprenez mieux ma démarche : que l’on puisse écrire un livre pour défendre des idées, et pour prévenir de ce qui, dans un livre, vous semble contenir une forme de racisme.

