Ainsi donc, maintenant que Semprini a eu l'idée déplorable de "rompre le pacte", les arguments ad hominem vont pleuvoir et il ne sera plus possible d'en revenir au livre et rien qu'au livre. Que c'est dommage, cette discussion s'annonçait si bien.
Je précise tout de même, dans le cas où tout le monde aurait compris (s'il vous plaît, ne me donnez pas raison...) que j'étais moi-même un sujet d'attaque, et non mes arguments : Je suis agnostique. J'ai grandi dans un environnement mi-athée, mi-chrétien. Je n'ai aucune affinité avec aucune conviction métaphysique que ce soit. Je me suis pourtant rendue à la multitude d'évidences qui font de Tolkien un auteur très catholique, dans les oeuvres duquel transparaît largement sa foi. Cela n'a aucun rapport avec mon passé, mes frustrations, mes envies inavouables et mes traumatismes infantiles. J'ai essayé de faire en sorte que mes convictions ne contaminent pas ma lecture ; d'aileurs, j'ai été sérieusement ébranlée par votre ouvrage, avant qu'une nouvelle lecture de Tolkien ne me pousse à penser que votre critique péchait en de nombreux endroits. Ceci étant posé, je demande humblement pardon à ceux qui vont perdre leur temps à lire cet autoportrait. J'espère qu'il servira au moins à couper court à de possibles hors-sujets sur ma personne, et s'il m'est possible de le demander, sur celles des autres, la vôtre comprise, Mme Smadja. Et encore toutes mes excuses.
"Vous semblez penser qu’on ne critique pas Shakespeare pour l’antisémitisme du Marchand de Venise, qu’on ne dit jamais rien sur Céline, Barrès et d’autres, qu’on passe sous silence les affinités de Stendhal pour la noblesse ou les errements d’Aragon sur Staline: c’est faux, bien sûr."
On tourne en rond. J'ai effectivement répondu à Vinyamar qu'on ne "mettait pas en garde" contre Hugo, mais nous en étions aux termes employés. Le post de Vinyamar pouvait laisser comprendre qu'il s'agissait de contrer un danger public que serait le SdA. Il n'est pas question de "danger". Contester certaines idées, c'est une choses ; cela ne suffit pas à écrire que le livre met en danger une génération. Bref. Vous semblez fermement convaincue que nous défendons Tolkien pour la simple raison qu'il s'agit de Tolkien, et vous traitez nos critiques comme des réactions d'auto-défense brutale. Est-il vraiment inconcevable que certains d'entre nous défendent Tolkien, simplement parce qu'ils ont trouvé des arguments pour sa défense ? Laissez-moi vous exposer le genre de critiques qui nous font souvent réagir avec agacement (ou me font réagir du moins, mais j'ai pu avoir le sentiment qu'il en était de même pour d'autres, reprenez-moi si je me trompe). Il s'agit de remarques du type : "d'abord est-ce qu'il ne serait pas un peu réac ce livre ?", "rasciste, pourquoi pas ?" etc, en deux mots : des affirmations en l'air, l'air de rien, non argumentées bien entendu et fondées sur on ne sait trop quoi. Est-ce qu'il n'est pas légitime d'être irrités lorsque sortent des postulats sans autres arguments que des "pourquoi pas", et éventuellement, "forcément si vous n'êtes pas d'accord on ne va pas pouvoir discuter" ? Nous sommes ici pour discuter, justement. Nous répondons aux arguments par des arguments, aux phrases en l'air par des phrases en l'air. Vous nous avez donné vos arguments. Nous essayons de vous expliquer en quoi ils ne sont souvent pas, pour le moment, de nature à vous convaincre. Vous adopter précisément l'attitude que vous nous reprochez : vous braquer sous la critique, sous prétexte que nous défendons ce livre dans le seul but de le défendre. Au vu de nos posts, que reste-t-il encore pour vous permettre d'affirmer que c'est le cas ? Nos arguments sont-ils lettre morte ? Laissent-ils supposer que nous les avons trouvés parce qu'il nous en fallait coûte que coûte ? C'est beaucoup d'extrapolation. D'ailleurs, je me permets de faire remarquer que quand bien même nous les aurions trouvés après une recherche désespérée, ceci prouve tout de même que les arguments existaient. Ne pratiquons pas la discrimination et répondons à tout :-). D'ailleurs, nous-mêmes ne nous privons pas de nous opposer à Semprini ou à d'autres, je n'ai pas encore repéré de grands sachems sur le site. Nous respectons ceux qui ont travaillé à des articles ou apporté une contribution d'une manière ou d'une autre intéressante. Ce qui ne veut pas dire que nous n'en discutons pas. Les articles sont toujours sujets à discussion, il arrive que certains soient directement postés sur le forum et les je n'ai jamais vu les éventuels contradicteurs se gêner ; le seul cas où ils sont mal accueillis est celui où ils contredisent sans rien avancer pour appuyer leur propos. Cela dit, je ne vois pas non plus l'intérêt de contredire our contredire. Discuter, préciser, nuancer peut suffir parfois. Je ne vois pas en quoi ce serait moins honorable.
"Déplorant que pas une seule femme ne fasse partie de la communauté de l’anneau, déplorant donc la misogynie de cet ouvrage, je cite pourtant, p.122 de mon livre, le discours d’Eowyn qui « pourrait servir de modèle pour l’émancipation des femmes."
Justement, ce que nous critiquons, c'est votre définition de ce qui doit être un modèle d'émancipation. Et vous n'avez toujours pas répondu à cela. Au passage, j'espère que nous aurons encore l'occasion de vous lire par la suite, si vous avez l'occasion de revenir. Pour en revenir à ce que je disais, je ne suis en ce qui me concerne pas forcément d'accord avec votre modèle du féminisme ; je serais tentée de dire que cela même n'est pas la question. Le plus grave, à mes yeux, c'est que vous partez de postulats qui à bien y réfléchir ne sont pas du tout des évidences. Vraiment, une femme sera plus heureuse si elle adopte l'existence des hommes, si elle se lance dans la politique, la guerre etc ? C'est de cela qu'il est question, pour Eowyn. Alternative : au lieu de donner la mort, elle donnera la vie (je suis morte de honte de sortir un cliché pareil, mais cela résume assez bien). Est-ce plus dégradant ? Moins enrichissant ? Moins glorieux ? Et en dehors de tout ceci, la femme est-elle jamais représentée comme soumise, opprimée ? Eowyn se voit interdire la bataille par son oncle. Bon. Mais c'est le roi, son oncle. N'importe qui d'autre serait en état de se faire commander par lui, cela n'a rien à voir avec la féminité. Peut-être me direz-vous alors que la pression culturelle est encore plus à craindre que les interdictions effectives. Le problème, c'est que la pression culturelle pousse Eowyn, et les autres femmes, vers un état qui n'est pas si pénible. Ou s'il doit l'être, vous n'avez pas montré en quoi. C'est précisément ce qu'on vous reproche. Vous avez peut-être montré que selon les standarts de la société actuelle, la condition féminine chez Tolkien est déplorable. Mais comme un standart n'est jamais qu'une idée reçue et absolument pas une vérité de fait, cela ne nous avance pas à grand chose.
"Parlons alors ici du racisme et du manichéisme du SdA : je maintiens qu’il y en a dans le SdA."
Il y en a, certes. D'un côté, le mal absolu ; de l'autre, le bien qui n'a rien d'absolu. Je vous recommande vivement à ce propos la lecture du débat actuellement en cours sur "Le destin des orcs" (quelqu'un a déjà donné le lien un peu plus haut), où nous discutons justement de ce qu'est cette race qui doit représenter le mal. Je maintiens qu'elle n'a rien d'humain. Mais ce que je veux surtout souligner est que s'il existe un mal absolu, en revanche il n'y a aucun autre extrême pour le combattre. Les hommes et les elfes ne sont pas toujours radicalement bons. Boromir par exemple, dont on commet souvent l'erreur de ne retenir que le portrait d'une brute, au mieux d'un écervelé à gros bras, meurt pourtant en voulant défendre ses compagnons, et se comporte, tout au long du récit, de manière courageuse et loyale. C'est pourquoi je renverserai l'impression qu'on a fréquemment : Boromir n'est pas le faible qui chute mais se rachette dans son ultime combat. C'est un personnage exemplaire (malgré des flambées d'arrogance éventuelle, mais qui ne prennent jamais le pas sur sa considération des autres), qui trébuche pourtant, et ce de manière fatale. S'il faut le ranger dans un camp ou dans l'autre, il est indéniablement bon. Et pourtant il n'était pas imperméable au mal. Et il faut encore rappeler l'attitude de Sam envers Gollum, pour ne citer que les principaux... Tolkien pouvait-il mieux montrer qu'il n'y a pas de bien absolu ? Dès lors, on peut au mieux affirmer qu'un camp est "moins pire" que l'autre. Ce n'est pas exactement la vision du manichéisme que vous dénoncez. Le droit n'est, à cent pour cent, nulle part. Evidemment, pour montrer cela, Tolkien aurait pu choisir la solution la plus courante : montrer qu'il y a du bon dans le camp adverse. Au lieu de cela, il souligne les faiblesses de ceux pour qui il prend parti. La position n'est finalement pas si illégitime : de l'extérieur, on peut toujours penser qu'on se montrerait soi-même tolérant et miséricordieux envers ses ennemis. Une telle attitude n'est pas si fréquente en temps de guerre, où ceux qui nous agressent (et on verra toujours une agression, même si les choses sont souvent plus complexes) apparaissent le plus fréquemment comme des monstres. Dénoncer au contraire la part d'ombre de son propre camp, c'est finalement contourner le mur au lieu de vouloir l'enfoncer à coup de poing et cela peut être beaucoup plus convaincant.
Enfin, on ne peut que mettre l'accent sur la différence entre le traitement réservé aux orcs, et celui qui sera réservé aux hommes alliés à Sauron. Ceux-là se rallieront à Aragorn ; pour Tolkien, ils ont été trompés. Il ne les condamne en aucun cas. Quant aux orcs, ils ne sont plus humains. Ce ne sont pas tout à fait des armées de clones façon George Lucas non plus. Leur individualité, à défaut de leur humanité, apparaît, il est vrai, clairement. Leur massacre ne fait qu'ajouter à la peinture de l'aspect négatif du camp des hommes et des elfes. Une fois encore, je ne veux pas surcharger ce fuseau avec ce qui a été dit ailleurs, je vous renvoie donc à la discussion que j'ai déjà mentionnée.
Un dernier point, en attendant la suite du débat (que certes votre présence enrichit, et dont j'espère qu'elle continuera à le faire) : au sujet du mot nazgûl, Sosryko a eu la bonté de me citer une lettre de Tolkien, dans laquelle il affirme explicitement que la langue de Mordor est inspirée du gaélique, dont les sonorités lui déplaisaient (un petit tour en Grande-Bretagne celtique après examen des langues de Terre du Milieu permet aisément de comprendre pourquoi). En gaélique, "nasc" signifie "lien, collier" : ceci rappelle très nettement le lien à Sauron que constitue l'Anneau, et se trouve en parfaite cohérence avec l'interprétation globale du rôle de l'Anneau. Il semble part ailleurs que Tolkien ait considéré les fins de morts en g, rz, zg comme particulièrement disgracieuses (voir Gorbag, Lugburz...). Le mot nazg, d'où vient nazgûl, est en réalité une combinaison des deux.

