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Mise à jour : Interview d'Isabelle Smadja
#60
Isabelle, vous savez bien que ce forum veut vous entendre, et si par hasard vous croyez déceler dans le ton des réponses la preuve du contraire, sachez que vous faites erreur : vous êtes critiquée à votre tour, sévèrement critiquée, mais on vous accorde en général, je pense, le respect. C'est une excellente chose - pour vous - de vous être manifestée : vous éviterez d'être victime de la mesquinerie toute naturelle de ces êtres humains des deux sexes, tous très égaux pour la plupart, qui vous ont malmené - non pas sans avoir lu votre livre, mais en croyant qu'ils ne seraient pas lus par la seule personne qui puisse vous défendre ici, c'est-à-dire vous-même.Vous m'avez cité en exemple - ce qui ne m'honore nullement, n'en déplaise à Vinyamar, puisque je ne vous connais pas - parmi ceux qui critiquent sans avoir lu, et vous avez bien visé ; mais vous faites bien de ne pas m'en inculper, mon message ne vous condamnait pas catégoriquement ; je me suis référé aux propos que vous avez tenu dans l'interview et que vous défendez. Vous me citez : "Voilà, si j'ai bien compris, ..." Car je n'ai pas lu votre livre, qui, heureusement ou malheureusement, n'a toujours pas gagné le pays des castors, et je prends bonne note des extraits que vous en avez donné. En vous référant à "Greenleaf, et beaucoup d'autres", vous colorez mes propos : je ne vous ai jamais accusé de malhonnêteté intellectuelle. Si votre étude ne se limitait pas à l'aspect qui fait ici l'objet de critiques sévères, c'est-à-dire l'analyse "idéologique", mais qu'elle se déployait sur d'autres plans, on n'en a pas parlé, et on n'en a pas fait l'éloge ou la critique. Ce qui serait injuste, c'est vrai. Mais en ce qui concerne cet aspect-ci, je crois connaître suffisamment vos idées pour être en mesure d'émettre une opinion. Si les jugements que portent Semprini et Vincent Ferré me portent à croire que je ne serais guère en accord avec la thèse que vous proposez dans "Tolkien ou la tentation du mal" (un titre que vous n'avez pas choisi au hasard - je suppose toujours), c'est qu'ils ont tous deux prouvé par le passé leur crédibilité. Le portrait que vous dressez de Vincent m'amuse, non seulement parce que je le connais mieux que vous, mais parce que j'aime votre façon de vouloir percer les gens à jour, tout en nous livrant vos secrets : j'ai moi-même ce penchant courageux et souvent fatal. Mais vous vous trompez encore une fois, et puisque votre but était de l'attaquer, je ne lui reprocherai pas de vous avoir offert sa réponse... Quant aux autres, que vous jugez intolérants et qui prouveraient votre hypothèse, je me permets vous offrir, sans preuves à l'appui, le gros bon sens bien de chez nous : tous les hommes sont des Orques, Tolkien ou pas Tolkien, et si vous aviez vu dans le Seigneur des Anneaux un idéal à suivre, cela ne ferait pas de "nous" des anges. Le pouvoir des mots a des limites, Isabelle. Et puisqu'une certaine Leni vient de nous quitter pour gagner son Valhalla, disons pour rester dans le ton que les images ont un pouvoir infiniment plus évocateur aux yeux de la bête humaine, en cette époque tristement télévisuelle.

Je sais pour avoir côtoyé les gens de ce forum de temps à autre - et ceux de d'autres sites tolkieniens - que la majorité ont une mentalité gau-gauche à mille lieues du portrait d'illuminés que vous dressez. Pour ma part, je ne donne pas dans l'"exégèse" ; épargnez-moi donc une généralisation hâtive. Vous faites pourtant une remarque intéressante en disant que la passion pour Tolkien (que vous qualifiez de fanatique - permettez-moi de ne pas le prendre à mon compte) se traduit par une série de pseudos et de discussions pointues sur tel ou tel détail de la mythologie, ce qui n'est pas le cas pour les autres auteurs. Il faut dire d'abord que Tolkien ne suscite pas l'enthousiasme de la plupart des critiques "sérieux" et que, pour beaucoup, il ne s'agit pas de littérature proprement dite : voilà pourquoi ces intellectuels dédaigneux, à qui on réserve le droit de parole en ce qui oncerne les auteurs "classiques" - ne commente pas Camus qui veut ! -, ne se présentent pas ici sous les atours d'Elrond pour jeter de la poudre aux yeux à la masse d'adorateurs tolkienniens. L'establishment littéraire français s'attarde très peu à Tolkien, et il n'est pas surprenant que JRRVF et autres tiennent une place aussi importante dans les débats. Cet auteur suscite l'enthousiasme populaire, ce qui n'est jamais bon signe - la notoriété doit être posthume et limitée à un cercle d'érudits. Mais vous, vous n'êtes pas de ceux-là ; vous assimilez plutôt cette popularité à celle des religions. Vous êtes une originale, et vous méritez certainement une tape sur l'épaule. Vous devriez dire, pour présenter l'ensemble du tableau, que la formule littéraire employée par Tolkien, c'est la création d'un monde secondaire qui soit convaincant tout en étant différent du notre - cela est assez bien documenté, vous en avez connaissance -, ce qui le distingue des ces auteurs "classiques" dont vous parlez ; et que cela explique en partie le phénomène d'"exégèse" tolkiennienne et l'identification du lecteur à certains personnages du livre, que beaucoup s'"approprient" à la lecture tellement ils sont submergés par la Création de Tolkien. Ce "culte", qui existe bel et bien, peut naître de bien des façons chez bien des personnes ; il m'étonnerait que ce manichéisme facilement digestible soit à la source de toutes les fascinations. Ce n'est certainement pas la mienne. La création proprement dite ne vous intéresse pas, elle ne vous a pas séduit : voilà l'un des "pans" dont je parlais, et le plus important, car le Seigneur des Anneaux dépasse ce qu'il a d'applicable au monde réel : c'était là son but principal.

Pour ma part, je n'"occulte" pas les Orques ou Sauron, mais je vais vous le dire : il ne m'ont jamais parus aussi intéressants que la folie d'un Denethor, l'intelligence toute simple d'un Pippin, la profondeur insondable d'un Gandalf, la connaissance aveuglante d'un Saruman. Sauron et les Orques ne sont restés pour moi qu'un simple dispositif, un rouage dans l'écriture narrative : le propos qui m'intéresse se situe tout simplement ailleurs - et il y en a des pages et des pages. Saruman nous en dit beaucoup plus long que Sauron. Les Orques ne sont pas intéressants parce qu'ils ne nous communiquent rien, ou presque, que ce soit sur la condition humaine ou tout ce que vous voudrez. Les Hommes, en ce domaine, ne donnent pas leur place... Quant aux autres créatures merveilleuses, telles les Ents, Tolkien nous en donne un meilleur portrait parce qu'ils avaient un message à livrer : c'est essentiellement celui de Tolkien en personne. Les Orques ont été négligés, tout comme Arwen ; pour l'essentiel, ils remplissent leur fonction à l'intérieur du récit et ça s'arrête là. On leur consacre tout au plus, dans les Appendices, un court paragraphe portant sur leur langue. C'est dire si Tolkien méprisait ses Orques. Quelle injustice. Bon... Tout ça, ce sont mes idées. Vous n'allez pas me reprocher de faire dans la discrimination ? Le mal absolu, ça n'attire ni ne tente plus personne... kamikazes islamistes y compris, on le sait, Isabelle. Allez dire ça à mes amis du Sud, bombardés par l'écran téloche et baignant dans la puanteur hollywoodienne : un coup d'œil rapide quotidien, et on identifie toute suite une menace beaucoup plus conséquente qui plane sur le "nouvel ordre mondial"... beaucoup mieux adaptée, et plus efficace. Cette "inquiétude" qui vous glace le sang en lisant Tolkien, c'est de la petite bière, madame. La pureté raciale, c'est une idée révolue, enterrée, invalidée, même si le racisme existe toujours. Les livres, plus personne ne les lit. La menace vient d'ailleurs.

"L'idéologie que combat Tolkien est celle de la surveillance totale."

Orwell était un exemple plus frappant, on ne peut plus pertinent de nos jours. Tolkien ? Je ne saisis pas bien. L'Œil vigilant ? Les palantiri ? L'Anneau ? L'Œil de Sauron est certes redoutable, mais je ne perçois pas l'allégorie. Il faudra vraiment que je lise ce livre...

Enfin, votre argument final, je suis désolé de vous le dire, ne tient pas la route. La philologie, ce n'est pas la science des lettres, Isabelle. Vous parlez de sémiotique (les trois lettres "naz" ressemblent aux trois lettres "naz"), ou de phonologie (nazgul se prononce /nazgoul/, nazi se prononce /natsi/). Tolkien, si justement on le considère en philologue, ne voyait AUCUN rapport entre nazg- et Nazi. Ce genre de correspondances de signes est tout à fait fréquent entre les langues, surtout pour qui en connaît une douzaine, et ce souvent à toutes les époques de leur histoire (une trentaine, donc !). Le signe, Tolkien philologue s'en foutait carrément. Il pouvait facilement l'ignorer, rejeter la correspondance comme vulgaire, non-scientifique. Tolkien le simplet, on ne peut le dire avec certitude. Si vous avez de meilleurs arguments, accrochez-vous à ceux que vous pouvez démontrer. Les gens aiment ça, par chez vous.

greenleaf le simplet

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