Je sais pour avoir côtoyé les gens de ce forum de temps à autre - et ceux de d'autres sites tolkieniens - que la majorité ont une mentalité gau-gauche à mille lieues du portrait d'illuminés que vous dressez. Pour ma part, je ne donne pas dans l'"exégèse" ; épargnez-moi donc une généralisation hâtive. Vous faites pourtant une remarque intéressante en disant que la passion pour Tolkien (que vous qualifiez de fanatique - permettez-moi de ne pas le prendre à mon compte) se traduit par une série de pseudos et de discussions pointues sur tel ou tel détail de la mythologie, ce qui n'est pas le cas pour les autres auteurs. Il faut dire d'abord que Tolkien ne suscite pas l'enthousiasme de la plupart des critiques "sérieux" et que, pour beaucoup, il ne s'agit pas de littérature proprement dite : voilà pourquoi ces intellectuels dédaigneux, à qui on réserve le droit de parole en ce qui oncerne les auteurs "classiques" - ne commente pas Camus qui veut ! -, ne se présentent pas ici sous les atours d'Elrond pour jeter de la poudre aux yeux à la masse d'adorateurs tolkienniens. L'establishment littéraire français s'attarde très peu à Tolkien, et il n'est pas surprenant que JRRVF et autres tiennent une place aussi importante dans les débats. Cet auteur suscite l'enthousiasme populaire, ce qui n'est jamais bon signe - la notoriété doit être posthume et limitée à un cercle d'érudits. Mais vous, vous n'êtes pas de ceux-là ; vous assimilez plutôt cette popularité à celle des religions. Vous êtes une originale, et vous méritez certainement une tape sur l'épaule. Vous devriez dire, pour présenter l'ensemble du tableau, que la formule littéraire employée par Tolkien, c'est la création d'un monde secondaire qui soit convaincant tout en étant différent du notre - cela est assez bien documenté, vous en avez connaissance -, ce qui le distingue des ces auteurs "classiques" dont vous parlez ; et que cela explique en partie le phénomène d'"exégèse" tolkiennienne et l'identification du lecteur à certains personnages du livre, que beaucoup s'"approprient" à la lecture tellement ils sont submergés par la Création de Tolkien. Ce "culte", qui existe bel et bien, peut naître de bien des façons chez bien des personnes ; il m'étonnerait que ce manichéisme facilement digestible soit à la source de toutes les fascinations. Ce n'est certainement pas la mienne. La création proprement dite ne vous intéresse pas, elle ne vous a pas séduit : voilà l'un des "pans" dont je parlais, et le plus important, car le Seigneur des Anneaux dépasse ce qu'il a d'applicable au monde réel : c'était là son but principal.
Pour ma part, je n'"occulte" pas les Orques ou Sauron, mais je vais vous le dire : il ne m'ont jamais parus aussi intéressants que la folie d'un Denethor, l'intelligence toute simple d'un Pippin, la profondeur insondable d'un Gandalf, la connaissance aveuglante d'un Saruman. Sauron et les Orques ne sont restés pour moi qu'un simple dispositif, un rouage dans l'écriture narrative : le propos qui m'intéresse se situe tout simplement ailleurs - et il y en a des pages et des pages. Saruman nous en dit beaucoup plus long que Sauron. Les Orques ne sont pas intéressants parce qu'ils ne nous communiquent rien, ou presque, que ce soit sur la condition humaine ou tout ce que vous voudrez. Les Hommes, en ce domaine, ne donnent pas leur place... Quant aux autres créatures merveilleuses, telles les Ents, Tolkien nous en donne un meilleur portrait parce qu'ils avaient un message à livrer : c'est essentiellement celui de Tolkien en personne. Les Orques ont été négligés, tout comme Arwen ; pour l'essentiel, ils remplissent leur fonction à l'intérieur du récit et ça s'arrête là. On leur consacre tout au plus, dans les Appendices, un court paragraphe portant sur leur langue. C'est dire si Tolkien méprisait ses Orques. Quelle injustice. Bon... Tout ça, ce sont mes idées. Vous n'allez pas me reprocher de faire dans la discrimination ? Le mal absolu, ça n'attire ni ne tente plus personne... kamikazes islamistes y compris, on le sait, Isabelle. Allez dire ça à mes amis du Sud, bombardés par l'écran téloche et baignant dans la puanteur hollywoodienne : un coup d'œil rapide quotidien, et on identifie toute suite une menace beaucoup plus conséquente qui plane sur le "nouvel ordre mondial"... beaucoup mieux adaptée, et plus efficace. Cette "inquiétude" qui vous glace le sang en lisant Tolkien, c'est de la petite bière, madame. La pureté raciale, c'est une idée révolue, enterrée, invalidée, même si le racisme existe toujours. Les livres, plus personne ne les lit. La menace vient d'ailleurs.
"L'idéologie que combat Tolkien est celle de la surveillance totale."
Orwell était un exemple plus frappant, on ne peut plus pertinent de nos jours. Tolkien ? Je ne saisis pas bien. L'Œil vigilant ? Les palantiri ? L'Anneau ? L'Œil de Sauron est certes redoutable, mais je ne perçois pas l'allégorie. Il faudra vraiment que je lise ce livre...
Enfin, votre argument final, je suis désolé de vous le dire, ne tient pas la route. La philologie, ce n'est pas la science des lettres, Isabelle. Vous parlez de sémiotique (les trois lettres "naz" ressemblent aux trois lettres "naz"), ou de phonologie (nazgul se prononce /nazgoul/, nazi se prononce /natsi/). Tolkien, si justement on le considère en philologue, ne voyait AUCUN rapport entre nazg- et Nazi. Ce genre de correspondances de signes est tout à fait fréquent entre les langues, surtout pour qui en connaît une douzaine, et ce souvent à toutes les époques de leur histoire (une trentaine, donc !). Le signe, Tolkien philologue s'en foutait carrément. Il pouvait facilement l'ignorer, rejeter la correspondance comme vulgaire, non-scientifique. Tolkien le simplet, on ne peut le dire avec certitude. Si vous avez de meilleurs arguments, accrochez-vous à ceux que vous pouvez démontrer. Les gens aiment ça, par chez vous.
greenleaf le simplet

