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Mise à jour : Interview d'Isabelle Smadja
#67
Madame Smadja,

Puisque vous n’avez pas encore répondu, je voudrais développer deux points que j’avais omis d’inclure dans ma liste précédente et qui seront peut-être de nature à répondre à certaines de vos interrogations.

7. Vous dites>>> »Vous semblez penser qu’on ne critique pas Shakespeare pour l’antisémitisme du Marchand de Venise, qu’on ne dit jamais rien sur Céline, Barrès et d’autres, qu’on passe sous silence les affinités de Stendhal pour la noblesse ou les errements d’Aragon sur Staline: c’est faux, bien sûr… »

Nul ici ne pense cela, Madame. Mais considérez la nature de votre démarche. Comme je l’ai dit, ce n’est pas une démarche critique, mais une démarche d’exclusion. Car auriez-vous écrit un livre s’intitulant Le Marchand de Venise ou la Tentation de l’Antisémitisme centré exclusivement sur l’idéologie colportée par Shakespeare? Non. Si oui, auriez-vous fait l’impasse dans cet ouvrage sur des lettres de Shakespeare où (admettons-le) il condamne, l’antisémitisme et le racisme. J’en doute. Vous viendrait-il à l’esprit de dénoncer la non-condamnation par Heidegger du nazisme sans évoquer sa correspondance avec Hannah Arendt ? Je gage que non. Il n’existe pas à ma connaissance, Madame, de livre sur un grand auteur, hormis le vôtre, car Tolkien est un grand écrivain, se donnant l’unique but de condamner l’idéologie supposée de son grand œuvre. Si l’on évoque aujourd’hui l’antisémitisme détestable de Céline, si l’on fustige à bon droit la haine de Nietzsche envers les faibles et la révolution réussie des « esclaves », c’est au milieu d’un concert de louanges énamourées pour ces auteurs, auxquels la critique a consacré des dizaines et des dizaines d’ouvrages. Toute accusation d’idéologie douteuse s’en trouve dès lors équilibrée, mise en regard de la construction critique édifiée.

Ne saisissez-vous pas dans ces conditions la nature particulière de votre ouvrage, un des premiers sur Tolkien en France ? Je ne puis le croire. L’objet de La Tentation du Mal semble être de dénoncer une dérive, une vision contemporaine du monde manichéenne et agressive (et greenleaf l’a dit, beaucoup de lecteurs de Tolkien se retrouvent dans cette dénonciation). Vous faites du Seigneur des Anneaux, bien à tort, l’épicentre, à tout le moins le reflet, de ce phénomène géo-politique. Vous semblez d’ailleurs ne guère vous soucier de ce que pensait Tolkien de son livre (sinon pourquoi n’avez-vous pas lu ses lettres ? Je ne puis croire que cela soit par désinvolture), ou même de ce qu’en pensent ses lecteurs, cette conversation le prouve assez. Il est révélateur également que vous ne vous soyez pas interrogée en profondeur sur la nature particulière du Seigneur des Anneaux (Tiens, Tolkien a daté l’épopée de 6000 ans avant notre ère ? Tiens, curieux ce pont que l’oeuvre constitue entre mythologies païennes et christianisme ? Tiens, l’œuvre est née sous les auspices mythologiques du Kalevela Finlandais et des Eddas scandinaves ? Dois-je dans ces conditions n’y voir qu’un roman ? Quelle est la citation la plus appropriée concernant les monstres de Tolkien, celle de Foucault ou celle de Tolkien lui-même expliquant, dans son essai Beowulf – The Monsters and the critics, quelle est la fonction et la nature des monstres dans le récit médiéval épique, dont il se réclame en partie ? Tiens, Tolkien a passé cinq ans de sa vie, sans succès, à convaincre un éditeur de publier Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion ensemble et a dit que le premier ne pouvait être compris sans le second, peut-être faudrait-il que j’étudie sérieusement Le Silmarillion, même si les tentatives de mythologies fictives ne sont pas ma tasse de thé ? Autant de questions que vous auriez pu vous poser) C’est que toute votre argumentation et toutes vos connaissances littéraires et philosophiques sont mises exclusivement au service de votre thèse. Comprenez-vous mieux maintenant pourquoi je crois sincèrement que c’est vous qui avez abordé Tolkien en écrivain exclu de la littérature sérieuse (impropre à recevoir un traitement critique évaluant simplement les qualités artistiques et la nature de son œuvre), et non ses lecteurs que vous n’avez eu de cesse de peindre en illuminés ? Croyez-le ou non, mais si votre livre s’était essayé, en plus de l’accusation idéologique, à une critique littéraire sérieuse du Seigneur des Anneaux, je lui aurais accordé bien davantage de crédit, quand bien même vos conclusions sur le racisme et le bellicisme auraient été les mêmes.

8. Vous dites>>>« Citer les passages du SdA qui contredisent le plus ouvertement ma propre thèse - et je l’ai fait systématiquement. »

Non, Madame, je ne crois pas que vous l’ayez réellement fait, et voici pourquoi. Si je me souviens bien, vous usez très fréquemment dans votre livre d’un procédé qui me paraît schématiquement être le suivant :

Phase A : Gandalf dit que tout être mérite la pitié.
Phase B : Or, les faits du livre et l’attitude même de Gandalf démentent son affirmation, puisque les « ennemis » sont tués.
Phase C : Donc Le Seigneur des Anneaux est raciste, belliciste, etc…

En général, vous agrémentez le tout d’une citation d’un philosophe dont la pertinence n’est pas toujours évidente eût égard au sujet discuté. Or, lorsque l’on atteint la Phase C de votre raisonnement, vous ne citez pas une ligne du Seigneur des Anneaux contredisant votre thèse, puisque vous considérez avoir épuisé les citations dans la Phase A, sans du tout en réalité les avoir exploitées, sans leur donner de crédit. Pour une raison qui m’échappe, vous semblez donner peu de poids chez Tolkien au commentaire interne à l’œuvre (qui se rapporte pourtant au regard de l’auteur chrétien sur l’épopée) et tout leur poids aux faits (ceux décrits par l’historien neutre relatant une mythologie païenne non toujours pénétrée des valeurs humanistes), un paradoxe pour vous qui vous réclamez des lettres et du conceptuel face au figuratif (où la forme reflète souvent la substance comme dans toute mythologie primitive) de la semi-mythologie tolkienienne. Votre livre m’a fait l’effet d’une instruction à charge, qui n’est jamais contredite en Phase C (c’est ce que je visais dans une phrase maladroite de mon compte-rendu), comme si cette Phase C préexistait à votre argumentation et que vous ne livriez cette-dernière que pour la forme. Et mon jugement aurait été identique si l’auteur visé avait été autre que Tolkien.

Merci de votre attention.

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